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Premières leçons de Londres. François Géré dans "Le Figaro".

samedi 16 juillet 2005

Depuis plusieurs mois, les services de sécurité britanniques avaient averti qu’inéluctablement un attentat finirait par se produire. Restait à savoir quand et où. Ce fut au cœur de Londres le 7 juillet 2005. L’ampleur de l’opération terroriste (quatre attentats quasi simultanés), sa réussite technique (plus de 50 morts et des centaines de blessés) ainsi que sa précision calendaire (le jour même de l’ouverture du sommet du G-8) ont parfois suscité un sentiment de découragement et d’angoisse. New York, Madrid, Londres et demain à qui le tour ? Paris ? Rome ? Berlin ? On peut être amené à croire que, se jouant de services de sécurité impuissants, les terroristes sont capables de frapper à leur gré n’importe où et n’importe quand. C’est bien évidemment le mythe qu’eux-mêmes cherchent à accréditer. Or la réalité est toute autre.

Le "succès" de Londres ne doit pas masquer les échecs de nombreuses tentatives déjouées, avec discrétion, par la police et la gendarmerie à travers l’Europe, en France, en Italie, en Allemagne et déjà auparavant à Londres même. Les opérations terroristes sont devenues de plus en plus difficiles à organiser et à réaliser. La coopération entre la police et la justice n’a cessé de se renforcer. Les extraditions, hier encore impensables, sont devenues fréquentes grâce notamment au mandat d’arrêt européen. On a accusé la Grande-Bretagne d’avoir laissé s’installer sur son territoire les islamistes violents en les autorisant à diffuser leur propagande. Sans doute était-ce exact avant le 11 septembre. Mais rapidement sous l’impulsion très vigoureuse du ministre de l’intérieur de l’époque, David Blunkett, la situation s’est transformée. Le dispositif de surveillance et les moyens de renseignement ont été très fortement augmentés. Les arrestations préventives se sont multipliées et, chose étonnante au pays de l’habeas corpus, les délais de garde à vue sont devenus illimités dans les affaires de terrorisme. Il n’y a plus de terres d’asile pour les terroristes, du moins en Europe.

Outre cette prévention, la sécurité intérieure comporte la limitation et la réparation des dommages. De ce dernier point de vue, la tragédie de Londres est exemplaire. Le nombre des victimes (très inférieur à celui de Madrid et de New York) n’est pas un coup de chance. C’est le résultat d’une stratégie systématique mise en place depuis trois ans par le gouvernement britannique sous le terme de "resilience". Elle consiste à organiser une préparation physique et psychologique pour réduire l’impact de l’action terroriste dans ces deux domaines. Des exercices ont permis de "rôder" les services de secours. Ils ont permis d’intervenir rapidement sur place, en évitant les lents acheminements entre le lieu de l’agression et celui de la réparation hospitalière. Ainsi grâce à des soins immédiats, des dizaines de vies ont été épargnées comme en témoigne le ratio élevé entre morts et blessés. Sans aller jusqu’à se référer au chaos absolu de l’école de Beslan en Ossétie, le dispositif de Madrid en mars 2003 était encore très insuffisant. Des progrès considérables ont été réalisés que l’on pourra sans doute encore améliorer.

Au plan psychologique, l’effet de terreur est un échec. Les Londoniens ont montré une fermeté admirable qui ne s’explique pas par un atavique flegme national mais par une préparation psychologique développée systématiquement ces derniers mois. Cette stratégie de "resilience" n’élimine pas l’action terroriste, mais elle en réduit considérablement l’impact. Chaque état visé se doit de la développer pour préparer nos sociétés démocratiques à une lutte de longue haleine où la sécurité à 100% n’est pas possible face à un ennemi très dangereux, très déterminé qui, en dépit des coups sévères qu’il a reçu depuis quatre ans, dispose durablement d’une forte capacité de reconstitution.
Reste à nommer cet ennemi. Certes les attentats de Londres n’ont pas fait l’objet d’une revendication explicite et assurée. Cela n’a d’ailleurs aucune importance pour une mouvance idéologique qui n’entend rien négocier ni rien obtenir, sauf une inflexion du cours de l’histoire et une utopique régression vers un idéal mythique de l’islam. C’est donc bien, comme l’a indiqué le gouvernement britannique, d’Al Qaida qu’il faut parler. Mais de quoi s’agit-il aujourd’hui, bientôt quatre ans après le 11 septembre ?

L’appellation Al Qaida ne recouvre pas une base physique mais une source d’inspiration idéologique d’où partent des messages mobilisateurs, des incitations à l’action. L’organisation mise en place, il y a vingt-cinq ans, après la guerre d’Afghanistan contre les Soviétiques, par Ben Laden et Zawahiri a bien changé.. Certes, les pères spirituels sont toujours présents, mais les militants eux se sont renouvelés : ils sont plus nombreux, plus largement répartis dans le monde et appartiennent à une nouvelle génération. La bannière d’Al Qaida permet aussi à des groupes oscillant entre grand banditisme et terrorisme de reconstituer une légitimité défaillante (le Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat algérien fondé en 1998 par Hassan Hattab, abattu en 2003) ou d’acquérir une dimension qu’ils ne parvenaient pas à atteindre (Abou Moussa al-Zarkaoui en Jordanie).

Enfin, regrettablement, la nébuleuse Al Qaida se nourrit des erreurs, stratégiques et tactiques commises dans la lutte contre son entreprise. L’erreur stratégique fut d’avoir attaqué l’Irak dont le gouvernement ne soutenait pas, tant s’en faut, le salafisme. Aujourd’hui, ce territoire, largement incontrôlé, sert de base pour la formation des jeunes jihadistes qui affluent de la péninsule arabique, du Maghreb et d’Europe et qui pourraient, une fois entraînés, faire retour vers leurs pays d’origine.

A cela s’ajoute des erreurs tactiques, telles que les sévices et de manière générale tous les comportements contraires aux principes démocratiques de respect de l’être humain. Le traitement des prisonniers de Guantanamo et d’Abu Ghraib, l’affaire de la souillure du Coran ont nourri une intense propagande à travers tout le Moyen Orient. Pour tarir, à la source, le recrutement salafiste, on se doit de le priver de tout argument.

Les attentats de Londres s’inscrivent donc dans le cadre d’une lutte de longue durée de dimension transcontinentale qui se développe autant au plan matériel que dans le domaine spirituel car le combat pour gagner les cœurs et les esprits constitue une dimension essentielle. A l’issue du G-8, Tony Blair a su trouver le ton juste en mentionnant le caractère essentiel de la résolution du conflit israélo-palestinien et le nécessaire effort de réduction des inégalités de développement et des injustices sociales. Sans doute le salafisme en tant que tel, s’en soucie-t-il fort peu, mais il y trouve, là encore, des prétextes utiles pour son recrutement.

L’ampleur de la lutte aujourd’hui engagée montre que, dans les mois et les années à venir, d’autres attentats risquent de frapper d’autres cibles dans bien d’autres pays. Il est clair qu’il n’existe pas de sanctuaires. Aucun gouvernement, aucune population, aucune communauté n’est à l’abri de l’arme de la terreur indiscriminée entre les mains du fanatisme. La France a été désignée en raison de la loi sur le voile. Le Danemark est visé parce qu’il a envoyé un petit contingent en Irak et ainsi de suite. Dans ces conditions, le renforcement des solidarités et des coopérations nationales et internationales constitue la seule issue pour réduire d’abord, éliminer ensuite, une menace qui n’a rien d’une fatalité.


Paru dans Le Figaro du lundi 11 juillet 2005. liberation.fr

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