Accueil > Recherche > Moyen-Orient > La sortie d’Irak

La sortie d’Irak

De discours en discours, de bavures en scandales, le président Bush renoue involontairement avec une tradition historique : s’engager au Moyen Orient revient à mettre le doigt dans un engrenage pour ensuite se demander comment retirer son bras et surtout dans quel état.
Bien que la situation irakienne n’ait rien de commun avec la guerre du Vietnam, on constate des similarités troublantes dans le comportement des hautes sphères de l’administration américaine. Même façon de traiter - ou de refuser de traiter- la dimension politique, extérieure et intérieure, du problème, même obstination à se cantonner à une approche militaire.
Le retrait des troupes soulève deux problèmes : les forces irakiennes peuvent-elles assurer les mission de pacification et de sécurité ordinaire face aux forces d’insurrection et, en fonction de cette question, quel pourrait être le calendrier de retrait des forces américaines. Cette approche est à la fois très étroite et potentiellement hypocrite car ce pourrait bien être le calendrier clandestinement établi qui dicterait une capacité purement déclaratoire des forces irakiennes à assurer la relève.
Il est relativement facile de concevoir les risques que comporterait une mauvaise sortie. Ce serait d’abord d’abandonner un des plus riches pays pétroliers à la guerre civile. De ce chaos pourrait résulter l’éclatement final et une partition selon des lignes de fractures que seuls les affrontements seraient en mesure d’établir. Compte tenu de la relative imbrication des ethnies et des religions, d’importantes migrations forcées de populations terrorisées sont à prévoir. Second scénario, à l’inverse, la domination d’un groupe, fût-il majoritaire, ne saurait apporter de stabilisation durable, à moins bien sûr qu’appuyé par un voisin puissant il soit en mesure d’établir un régime aussi oppressif que celui du parti baa’th sous Saddam Hussein. Ce serait l’écrasement de la minorité sunnite et, à terme, la soumission forcément sanglante des Kurdes, scénario apparemment improbable mais qui satisferait certains voisins de l’Irak. Dans tous les cas, le discrédit des Etats-Unis, -pour ne rien dire du sort de l’administration républicaine-, serait lourd de conséquences pour la sécurité mondiale dès lors que leur fiabilité s’en trouverait discréditée tandis que leurs autres alliés se verraient fragilisés. L’Arabie saoudite se trouverait placée en première ligne. Les stratèges d’Al Quaida remporteraient une victoire inespérée.
Autant dire qu’aucun pays européen, aucun allié des Etats-Unis n’a quoi que ce soit à gagner à une mauvaise sortie. Pour autant on ne saurait soutenir l’approche actuelle de George W Bush en lui accordant un chèque en blanc.

Alors quelle bonne sortie ? Parler de victoire par les armes témoigne d’une inquiétante crispation intellectuelle. Les scénarios de contre insurrection, ne valent rien sauf à être insérés dans le cadre d’une manœuvre diplomatique plaçant au premier rang le règlement politique de la situation. Les Etats-Unis ne peuvent trouver une issue positive qu’en dialoguant avec les états voisins : Syrie, Turquie, Iran et Arabie saoudite.
Il est d’abord nécessaire de renouer avec le président Assad. Le scénario d’une invasion américaine de la Syrie perd chaque jour de sa probabilité. Le prétexte des armes de destruction massive, agité il y a encore un an par le vice-président Cheney, ne peut convaincre aujourd’hui plus personne. Créer en Syrie une seconde aire d’instabilité reviendrait à donner le pouvoir aux factions les plus anti occidentales. Un débordement sur le Liban deviendrait quasi inévitable.
Il est ensuite indispensable de clarifier la position de la Turquie concernant le Nord de l’Iraq et l’avenir du pays kurde. La question pendante des gisements pétroliers et du villayet de Kirkouk exige un règlement, faute de quoi les forces américaines devront stationner dans la zone, se transformant en force d’interposition. On est d’ailleurs en droit de se demander si l’ONU et ses casques bleus n’auraient pas là un rôle à jouer. D’autant que la question kurde implique un autre voisin : l’Iran. Point de bonne sortie américaine sans un dialogue constructif avec Téhéran. Vu de loin, en écoutant le nouveau président Amadinhejad, cela paraît impossible. Vu de près la situation reste ouverte. L’influence iranienne est certes profonde en terre shiite mais le grand ayatollah Sistani n’entend pas se transformer en marionnette entre des mains étrangères. Quant au dossier nucléaire, il constitue de plus en plus une sorte de joker. Sur la base des acquis des négociations avec les trois pays de l’Union européenne, Washington et Téhéran doivent enfin dialoguer afin de trouver un compromis mutuellement bénéfique. Aucun des acteurs n’entend perdre sur les deux tableaux l’Iraq et le nucléaire ; aucun ne saurait prétendre rafler toute la mise.
Côté iranien, on acceptera de discuter des modalités d’un règlement convenable stabilisant l’Irak mais aussi, à travers le Hezbollah, le Liban et la Syrie. De perturbateur crispé sur une hostilité idéologique à l’égard d’Israël, Téhéran aura à endosser la responsabilité de stabilisateur régional, rôle auquel il aspire. Malheureusement l’évolution actuelle de Téhéran sous l’impulsion irréaliste de M. Hamadinejad tend à fermer les perspectives de dialogue.
Côté américain, il est possible de reconnaître à l’Iran une légitimité à accéder à l’industrie électro-nucléaire civile, sous réserve d’un total respect des protocoles additionnels de l‘AIEA en matière d’inspection et de vérification. En outre, des mesures de confiance dans le domaine de la sécurité régionale devront apaiser les inquiétudes iraniennes à l’égard d’un encerclement militaire américain.
Il faut avoir conscience que le durcissement des relations américano-iraniennes conduit à une aggravation de la situation irakienne.
Bien que de plus en plus étroites, les voies de la diplomatie restent encore ouvertes. En tout état de cause, elles prendront du temps. Or la pression sur le terrain, les morts qui s’accumulent, tout incite à trouver des solutions hâtives incompatibles avec le dialogue diplomatique. Si l’urgence des événements venait à l’emporter sur le rythme des négociations, on en reviendrait au scénario de mauvaise sortie.
Afin de surmonter cette contradiction, l’administration américaine doit changer son discours.
Le président Bush a donc raison quand il se refuse à déclarer un principe et un calendrier de retrait mais il aurait intérêt à abandonner le discours de la victoire militaire. Il lui faut, en urgence, donner la priorité à une manœuvre diplomatique de grande ampleur que l’effort de contre insurrection contribuera à soutenir et à crédibiliser.

Dans la même rubrique

10 ans après le retrait israélien du Sud-Liban, quel bilan stratégique et politique ?

Il y a 10 ans, entre le 23 et le 24 mai 2000, Israël se retirait après vingt deux ans de présence du Sud-Liban avec ses alliés de l’Armée du (…)

2008 : vers un renforcement de l’axe syro-iranien ?

Au moment où s’achève l’année 2008, il n’est pas inintéressant de tenter de dresser un bilan de l’alliance syro-iranienne dans la mesure où elle (…)

Les élections législatives israéliennes de mars 2015 : quelle coalition ?

Le Président israélien, Reuven Rivlin, après avoir consulté tous les dirigeants des partis élus à la Knesset, a nommé Benjamin Netanyahou pour former la nouvelle coalition. Celui-ci se retrouve face à deux possibilités. Soit il forme une coalition d’union nationale avec l’Union sioniste, soit il se tourne vers les partis de droite.

Les élections législatives israéliennes de mars 2015 : les résultats

Selon les chiffres communiqués par le Comité central des élections, le Likoud a obtenu 30 sièges, l’Union sioniste 24, la liste arabe 13, Yesh Atid 11, Koulanou 10, Abayit Ayehoudi 8, Shass 7, Israël Beïtenou 6, Judaïsme unifié 6 et Meretz 5. Cette Knesset se distingue par ailleurs par deux chiffres : c’est la première à être composée d’autant de femmes (29) et de députés arabes israéliens (17). C’est la 10e à n’avoir que 10 partis politiques en son sein.

Les élections législatives israéliennes de mars 2015 : la campagne

Ces élections se sont distinguées par l’union de plusieurs partis politiques, la disparition de Kadima, l’apparition de Koulanou et des sondages annonçant des résultats serrés entre le Likoud et l’Union sioniste. Ce dernier point explique en partie l’ambiance particulièrement agressive dans laquelle s’est déroulée la fin de campagne.

L’Iran et la bande de Gaza : l’affaire du Klos-C

Début mars 2014, la marine israélienne interceptait un navire battant pavillon panaméen, le Klos-C. Cette affaire repose la question de l’implication de l’Iran dans l’armement des groupes palestiniens de la bande de Gaza et des relations que ces-derniers entretiennent avec Téhéran.

L’utilisation stratégique du Cyber au Moyen-Orient

Olivier Danino a réalisé pour la Délégation aux affaires stratégiques une étude sur l’utilisation stratégique du Cyber au Moyen-Orient.

Les armes chimiques en Syrie

De par sa nature, l’arme chimique (très diverse) reste d’un emploi délicat. Les gaz peuvent être simples et efficaces comme la vieille ypérite à (…)

Collision of Illusions : the West and the Middle East

Sommaire-
Geopolitics relies on a combination of directions that are not necessarily determined by geography but rather by the components and (…)

Réajustement américain au Moyen-Orient

Lors de sa rencontre jeudi 16 mai 2013 avec le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan, le président américain Barack Obama a confirmé sa (…)

Position européenne sur l’emploi d’armes chimiques en Syrie

« Le Monde » a pu constater sur place que le régime syrien utilise des gaz chimiques, ce que Barack Obama avait qualifié de « ligne rouge ». (…)

Les élections israéliennes de janvier 2013

Les enseignements à retenir des élections israéliennes de janvier 2013 sont nombreux et riches. Ce scrutin, joué d’avance pour le Premier ministre sortant, Benjamin Netanyahou, est effectivement intéressant dans la mesure où les résultats ne sont pas à l’image de ce à quoi nous pouvions nous attendre.

A propos des pourparlers de réconciliation entre le Hamas et le Fatah

Depuis que le Mouvement de la résistance islamique (Hamas) a pris le contrôle par la force de la Bande de Gaza en juin 2007, les deux principaux (…)

Le Hezbollah et les révoltes arabes : une présence sur tous les fronts ?

Les récentes révoltes arabes n’ont pas directement affecté le Liban et l’un de ses principaux partis politiques, qui est aussi une redoutable (…)

Les enjeux de la réconciliation palestinienne

Il y a encore quelques semaines, nul n’aurait parié sur la réconciliation imminente du Fatah et du Hamas. Comment expliquer que le dossier resté (…)

The Strategic Situation of Cyprus

Background
Recent surveys show that there are great hopes for important hydrocarbon deposits in the triangle formed by Cyprus – Lebanon – Israel (…)

Le Yémen du président Ali Abdalleh Saleh

En janvier 2004, en ayant à l’esprit les attendus du projet américain de « Grand Moyen-Orient », le président yéménite Ali Abdalleh Saleh (…)

La politique d’Obama au Moyen-Orient : du « hard power » au « smart power » ?

Barack Obama, élu début novembre 2008 est entré en fonction fin janvier 2009, soit il y a tout juste un peu plus de deux ans. Il n’est donc pas (…)

Sur la reconnaissance internationale d’un Etat palestinien

Depuis quelques mois, une idée fait son chemin dans les milieux diplomatiques et intellectuels pour relancer le processus de paix (…)

Guilad Shalit : les enjeux d’une libération pour le Mouvement de la résistance islamique (Hamas)

En novembre 2009, l’ensemble des médias internationaux évoquait la possibilité d’une libération de Guilad Shalit enlevé le 25 juin 2006 par le (…)

Décembre 1979 : un tournant décisif pour une année charnière au Moyen-Orient ?

Il y a trente ans presque jour pour jour, entre le 24 et le 27 décembre 1979, l’URSS envahissait l’Afghanistan pour soutenir le régime communiste (…)

Dangereux "jeux de bascule" dans l’imbroglio yéménite : entre rébellion chiite au Nord, insurrection « sudiste » et sanctuarisation d’Al-Qaïda

Le Yémen du président Ali Abdallah Saleh qui a fêté en 2008 les trente ans de son accession à la tête d’un Etat yéménite - en tenant compte du (…)

Un arc chiite de la mer rouge au Golfe arabo-persique ?

Parmi les nombreux pays arabes soumis à des turbulences récurrentes, il en est un qui n’est guère placé au cœur de l’actualité, du moins en Europe (…)

Elections libanaises : les dessous de l’alliance Aoun-Nasrallah

Les récentes élections législatives libanaises ont confirmé la solidité de l’alliance nouée depuis février 2006 entre le Courant patriotique libre (…)

Analyse Iran : Les paradoxes du pouvoir théologico-politique dans la République islamique

Les paradoxes du pouvoir théologico-politique dans la République islamique d’Iran : millénarisme « mahdiste » du laïc Ahmadinejad versus (…)

Situation en Israël : automne 2008

Les réflexions qui suivent visent à rendre une image fidèle de la situation actuelle en Israël. Elles s’intègrent dans le cadre d’une recherche (…)

L’énigme constituée par l’émergence récente d’une organisation chiite dans les territoires palestiniens

Le précédent constitué par l’apparition d’une organisation chiite dans les territoires palestiniens : L’émergence d’une nouvelle organisation (…)

Entrée en guerre

A force de s’obnubiler sur la notion de sortie de guerre, à ne considérer que les opérations de stabilisation et de reconstruction, il semblerait (…)

Le Hezbollah fait-il basculer l’équilibre des puissances au Moyen-Orient ?

Pour la première fois dans son histoire, le Hezbollah semble avoir intégré sa stratégie militaire au sein d’une large dynamique régionale.
Pour (…)

Irak : Petite Guerre et Grands désordres

Lorsque le 1er Mai 2003, Georges W. Bush a déclaré « la fin des opérations de combat majeures », il ne se trompait pas. L’erreur se trouvait dans (…)

Les dominos de l’Islam

Jean-Loup Samaan revient sur la victoire du Hamas lors des élections palestiniennes et sur la montée des forces de l’Islam radical dans le monde (…)

La CIA a-t-elle favorisée le développement du nucléaire iranien ?

Jean-Loup Samaan revient sur la polémique suscitée par l’ouvrage de James Risen autour de l’aide qu’aurait apportée la CIA à l’Iran pour se doter (…)