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L’entrée en lice des Etats-Unis : manoeuvre sournoise ou mutation stratégique ?

Apparemment, l’administration américaine a repris sa copie.
Constatant son isolement diplomatique et l’impasse qui en résulte, Washington décide de repartir sur la base d’un dialogue conditionnel certes, mais d’un dialogue possible avec l’Iran. Faisant suite à la lettre « théologico-tortueuse » du président Ahmadinejad, voilà qui n’est pas négligeable. Pour autant cet affichage a-t-il valeur d’engagement durable ? Dans quelles conditions peut-il déboucher sur un véritable règlement de la crise nucléaire iranienne et sur la normalisation des relations entre Etats-Unis et Iran ?
A ce jour, les options militaires n’offrent aucune issue. L’espérance d’un renversement du régime représente un scénario illusoire. Envisagé par quelques idéologues radicaux américains, totalement coupés de la réalité, il est récusé par tous les connaisseurs de la société iranienne. C’est à peine si les sanctions offrent des perspectives plus prometteuses. La Russie et la Chine ayant déclaré de fortes réserves, il est douteux qu’un système coercitif puisse produire rapidement des effets puissants. Or le jeu avec le temps est devenu essentiel, car l’Iran, frappé par des sanctions, pourrait en prendre prétexte pour accélérer son programme nucléaire se dotant d’une capacité militaire d’ici quelques années
Ces perspectives, à trois ans pour le moins, n’arrangent nullement la Maison blanche qui est entrée dans la logique des très proches élections de « mid term », en novembre 2006. Il faut trouver un arrangement politique sur l’Irak où enlisement produit ses inévitables effets. Le Pentagone va devoir, après le scandale de la prison d’Abu Grahib, affronter une sorte de nouveau My Lai (massacre d’un village vietnamien par un peloton de « marines », affaire découverte par le journaliste américain Seymour Hersh, aujourd’hui en pointe sur le dossier iranien) la tuerie de 24 civils en novembre 2005 à Haditah. Dans un Irak plus apaisé, repris en main par le premier ministre Nouri al Maliki, soutenu par des factions shiites disposées au compromis avec les sunnites, il deviendrait possible de rapatrier vers leurs foyers à la fin de l’été quelques 30 000 GI’s et Marines. Ainsi George Bush matérialiserait son discours volontariste sur l’amélioration de la situation, à ce jour peu crédible. Même conjoncturelle, une baisse du prix du pétrole achèverait de rendre moins défavorable le contexte électoral. C’est d’autant plus important que l’évolution afghane commence à faire sentir ses effets négatifs. Loin de diminuer, les opérations de reconstruction et de stabilisation de l’OTAN entrent dans une logique d’engagement croissant qui a peu de chances d’être populaire.
Sur ces trois dossiers : Irak, pétrole et Afghanistan, plus que jamais, l’administration Bush a donc besoin d’un dialogue constructif avec Téhéran. Voilà qui renforce l’Iran dans la conviction de la supériorité de son jeu. Pour autant, le gouvernement iranien est encore loin d’une position de force sur l’ensemble des composantes de la crise. Le président Ahmadinejad a intérêt à montrer que sa stratégie marque des points. D’abord à l’égard de l’électorat populaire qu’il cultive assidûment et qui attend de lui une amélioration de ses conditions de vie. Ensuite, il doit affirmer son pouvoir, encore placé sous la tutelle du guide suprême Khamenei et, en partie, de l’ancien président Rafsandjani. Il lui faut également satisfaire les intérêts de ses partenaires et concurrents au sein de sa propre génération, pour la plupart dirigeants des Pasdarans (Gardiens de la Révolution). Enfin, l’Iran, pays encore en voie de développement, reste dans la dépendance de nombreuses technologies dont il n’a pas encore acquis la maîtrise : dans l’aéronautique, dans les télécommunications, dans le domaine énergétique et ...nucléaire. Téhéran est dépendant pour son ravitaillement en pièces de rechange dans de nombreux domaines vitaux pétrolier, aéronautique, sans parler de l’approvisionnement en essence. Loin d’être en mesure d’affronter une stratégie de sanctions cohérentes et durables, Téhéran doit mesurer jusqu’à quel point et pendant combien de temps il pourrait l’endurer. Dans ces conditions, moins que jamais, le gouvernement iranien ne saurait perdre la face. Toutefois, il lui faut tenir compte des amicales pressions de la Russie et de la Chine et entrer dans la voie d’un dialogue dont les conditions restent encore à définir.
Une fois passée l’épreuve des élections de novembre, l’administration Bush procédera forcément au réexamen traditionnel de sa politique étrangère. C’est alors que pourrait se produire soit un renversement de tendance à l’égard de l’Iran dans le sens d’un durcissement, conduisant à l’affrontement, soit au contraire l’approfondissement d’un dialogue dont -on peut rêver- le président Bush endosserait la paternité historique pour redorer le blason terni de sa fin de mandat, tout comme le fit Richard Nixon avec la Chine. Le temps manquera forcément pour mener à terme une entreprise aussi ambitieuse. Mais le seul fait de l‘avoir enclenchée constituerait un remarquable tournant dans la diplomatie des Etats -Unis.

Voici donc une occasion à saisir qui permettrait de transformer une manœuvre tactique en un véritable dialogue stratégique. Sur quelles bases ?
Il convient en préalable de séparer les dossiers. Affaires nucléaires et sécurité régionale restent aujourd’hui excessivement confondus. Des négociations cloisonnées doivent parallèlement traiter du besoin électro-nucléaire de l’Iran d’une part, et d’autre part de sa demande de sécurité, eu égard à un environnement de plus en plus dominé par la présence militaire des Etats-Unis., quand bien même serait elle encore mal assurée.
Dans le domaine nucléaire, on peut jouer sur deux registres : le symbolique et le concret. Symboliquement : la reconnaissance du droit de l’Iran à disposer d’une industrie électro-nucléaire, comme n’importe quel état membre du TNP qui remplit strictement ses engagements. (normaliser l’Iran, vaut mieux que l’ « exceptionnaliser »). Réciproquement, l’Iran confirmera solennellement son rejet du nucléaire militaire, lequel est, en principe, déjà condamné par une fatwah.
Concrètement, il est acceptable de maintenir de capacités de recherches nucléaires dans des laboratoires situés sur le territoire iranien. Ils seront placés sous surveillance renforcée de l’AIEA, du moins dans les premières années. Le développement industriel à grande échelle s’effectuerait en Russie sous contrôle et avec participation des ingénieurs iraniens. Tout manquement à ce contrat aurait valeur de preuve conduisant directement à la saisine immédiate du Conseil de Sécurité. De lourdes sanctions prendraient un caractère d’automaticité, agréé par les Cinq membres permanents.
La sécurité régionale est envisageable à travers une approche 2 (+1).
Le premier terme suppose un dialogue bilatéral sur les garanties de sécurité entre Etats-Unis et Iran. Le second est l’ouverture d’une conférence internationale, souhaitée par l’Iran, sur la sécurité régionale au Moyen Orient qui prendra le temps de la diversité et de la complexité des problèmes. Enfin, et surtout, on ne saurait perdre de vue que la résolution de la crise actuelle passe par Israël. Les Etats-Unis ne donneront aucune garantie de sécurité et n’accepteront aucun compromis sur le nucléaire iranien si ces éléments paraissent incompatibles avec les intérêts vitaux d’Israël. Compte tenu de l’extrême sensibilité du dossier, plus idéologique que réel, une grande discrétion s’avère nécessaire. Les éventuels négociateurs auront besoin d’une liberté initiale afin d’éviter l’enlisement sur le dossier palestinien ou la reconnaissance de « l’entité sioniste ».
Vastes champs sur lequel, pendant les six mois qui viennent, chacun devra travailler dur afin de sortir des effets d’annonce et s’engager résolument sur la voie de la résolution de la plus grave crise de l’après guerre froide.

Dernier ouvrage paru : François Géré, L’Iran et le nucléaire, les tourments perses, Paris : Lignes de Repères, Mai 2006, 176 pages.

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