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Entrée en guerre

Or cette guerre qui touche d’ores et déjà le Liban et Israël exige que l’on s’interroge sur ce qui a provoqué le recours aux armes. Par quels enchaînements ? Quels rouages inexorables ? Depuis la fin de la seconde guerre mondiale le Proche et le Moyen Orient sont soumis à une sorte de loi qui veut que les tensions tantôt apaisées mais jamais politiquement résolues prennent régulièrement un tour de gravité si extrême que la guerre devient l’unique moyen de leur temporaire résolution.
La crise libanaise ne tient pas à l’assassinat de l’ancien premier ministre Rafik Harriri en août 2005 (que l’on peut comparer à ce déclencheur que fut l’assassinat de l’archiduc François Ferdinand d’Autriche à Sarajevo en juin 1914). Elle n’est pas davantage causée par l’enlèvement de quelques soldats israéliens. Cette guerre résulte de la montée constante et concomitante depuis 2003 de factions extrêmes animées par des objectifs radicaux, rigoureusement inconciliables. Victoire électorale contestable du Hamas, affirmation contestée du Hezbollah au Liban, radicalisation ambiguë de la Syrie. l’instabilité meurtrière de l’Irak et partout, en facteur commun, l’action d’un Iran aux prises avec une crise nucléaire de plus en plus grave. Il faut aussi regarder plus à l’Est où la situation se dégrade : en Afghanistan où les combats s’intensifient et au Pakistan qui vit chaque jour à la limite de l’implosion tant les tensions religieuses et ethniques y sont exacerbées.

La guerre qui se déclenche aujourd’hui au Liban ne ressemble que de très loin aux affrontements que l’on a connu durant la décennie1975-1985. Avec la fin de la guerre froide les équilibres se sont profondément modifiés. En dépit du volontarisme poutinien, la Russie n’est pas encore en mesure de peser. L’islamisme armé, qu’il soit chiite ou sunnite, dispose d’une base sociale infiniment plus enracinée qu’il y a vingt-cinq ans. Israël a le sentiment de combattre pour son existence menacée par une nouvelle coalition, encore plus dangereuse que le nationalisme arabe des années 1960-70.
L’originale gravité de la guerre actuelle est qu’elle est porteuse d’une extension sur l’ensemble de la zone prenant de par son importance une dimension globale au travers d’une crise énergétique majeure et d’une relance du terrorisme mondialisé qui ne manqueront pas de l’accompagner. Il semble qu’Israël ait décidé de porter un coup sévère voir définitif au Hezbollah
Mais au-delà, c’est la Syrie qui se trouve au bout de la ligne de mire. La Syrie qui abrite le principal dirigeant du Hamas Khaled Meshal.. La Syrie sur la frontière de laquelle chaque semaine opèrent les forces américaines pour réduire les guérillas et interdire les passages d’armes. La Syrie qui fut désignée en mai-juin 2003 par le tandem Cheney-Rumsfeld comme un véritable objectif pour en finir avec le terrorisme et la menace des armes de destruction massive. La Syrie enfin qui récemment a conclu des accords de défense avec l’Iran. Car en arrière-fond se développe, en aggravation constante, la crise nucléaire iranienne. Les modérés de Téhéran seront probablement submergés par ce qui se passe aujourd’hui, par le déferlement de la propagande populiste anti israélienne et anti occidentale. Cette radicalisation peut conduire à des affrontements militaires que l’on estimait jusqu’alors peu envisageables. Téhéran pourrait-il laisser détruire sans broncher son allié traditionnel ? Les milices chiites de l’armée du Mahdi de Moqtada al Sadr ne trouveront-elles pas là occasion de reprendre la lutte contre les Etats-Unis ? Enfin l’escalade ne risque-t-elle d’atteindre son point ultime -et peut être son objectif principal : la frappe aérienne des installations nucléaires de l’Iran ? Sans doute est-on encore très loin de là, ne serait-ce qu’en raison des problèmes militaires techniques. Reste que jamais la région n’a connu de crise aussi grave depuis la guerre de Kippour de 1973.
La sombre Cassandre, toujours dérangeante, est donc de retour pour annoncer que la guerre au Liban pourrait n’être que l’amorce d’une déflagration très étendue, de répercussion mondiale. Des efforts puissants et rapides sont nécessaires pour bloquer à temps cette redoutable mécanique. La diplomatie française se trouve face à une épreuve de vérité. Le choix de ses orientations sera déterminant pour la crédibilité de son image et de son influence réelle dans les années à venir, selon que la guerre s’étendra ou qu’elle sera limitée et réduite.
Paris peut suivre son allié américain comme ce fut le cas en 1982. Elle peut laisser faire du fonds de son siège au conseil de sécurité. Ou bien, reprenant l’initiative, en étroite consultation avec ses partenaires européens, contribuer à bloquer l’escalade et inspirer les voies d’une médiation. Cette mauvaise entrée sur le théâtre de la guerre se terminerait alors sur une bonne sortie.

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Cet article a été publié dans Le Figaro daté du 18 juillet 2006.

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