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De Tbilissi à Kaboul : le grand écart de l’OTAN

Enlisée en Afghanistan, impuissante en Géorgie, partiellement sinon officiellement impliquée en Irak, l’Alliance atlantique fait face à des défis différents de ceux de la guerre froide car ils affectent sa raison d’être. Dès 1990, le sénateur républicain Richard Lugar avait exprimé son inquiétude sur l’avenir de l’OTAN par la formule « out of area or out of business ». Il entendait par là que l’alliance devait s’impliquer dans les affrontements sortant de son aire de compétence, définie par le traité de Washington, c’est-à-dire le territoire des états membres. Et de fait, pas à pas, l’OTAN intervint en Bosnie, puis s’engagea au Kosovo en 1999. Simultanément le processus d’élargissement faisait entrer dans l’Alliance la plupart des anciens membres du Pacte de Varsovie. Mais la question restait posée jusqu’où étendre l’aire de compétence de l’OTAN. Grâce à l’astucieux mécanisme du partenariat pour la paix, l’alliance a pu nouer des liens discrets, cordiaux, scientifiques et culturels avec les républiques du Caucase ou encore celles d’Asie centrale. Après le 11 septembre et le sommet de Prague la réponse sembla claire : l’OTAN entre en lutte (en guerre ?) contre le terrorisme international : ses foyers, ses centres de gravité, ses camps d’entraînement. Le dialogue méditerranéen avec l’Egypte, la Jordanie, l’Algérie, le Maroc et Israël a permis de renforcer le contre terrorisme tant au niveau du renseignement que du traitement en profondeur des racines du terrorisme. Un tel bilan peut, légitimement, paraître positif. Cependant, les événements actuels créent une image inverse, suggérant une crise profonde de l’Alliance. Pourquoi ?

Cette pénétration en douceur a progressivement créé une inquiétude dans les grands états : Russie, mais aussi Chine qui voyaient l’Alliance gagner sur leurs sphères d’influence traditionnelles, leurs glacis protecteurs, leurs sources de prospérité énergétique et toutes les zones de transit de flux commerciaux. Pour faire bonne mesure, ajouter et donner prétexte à la crainte d’une véritable conquête de la « masse continentale eurasiatique » les progrès de la défense anti-missiles des Etats-Unis, liée ou découplée de l’OTAN (fâcheuse confusion !) a renforcé l’inquiétude et la volonté de faire face. Progressivement se sont donc, mis en place des mécanismes, et des organismes qui ne visent certes pas à un affrontement direct mais ont pour but de constituer des contrepoids, des réseaux de contre influence. De tous, le plus représentatif est l’Organisation de Coopération de Shanghaï qui autour de la Russie et de la Chine regroupe les principales républiques d’Asie centrale.

Ce n’est certes pas un nouveau « pacte de Varsovie », ennemi de l’OTAN. Mais cette association, outre ses objectifs de développement durable d’une immense région crée des liens de sécurité. L’an passé, les manœuvres anti terroristes ont constitué d’authentiques exercices de projection de force pour les armées russes et chinoises. Outil diplomatique, l’OCS se plaît à lancer, comme le G 8, des invitations à son gré. Le président iranien Ahmadinejad fut l’hôte très remarqué du dernier sommet.

Dans cet environnement tendu, l’OTAN doit résoudre trois problèmes structurels :

- Sa nature : elle demeure une alliance militaire dotée de moyens puissants mais lourds à manier.

- Son élargissement ininterrompu et sans bornes intègre des membres dont les besoins de défense sont excessivement hétérogènes. Les pays du Sud pensent terrorisme international, les Etats du Centre et du Nord de l’Europe regardent la Russie avec les angoisses du passé renforcées des inquiétudes du présent. Ceci complique le processus décisionnel.

- Ses objectifs nouveaux : lutter contre le terrorisme partout dans le monde, assurer la défense des Etats membres, principalement européens. Il faut donc gagner une guerre de contre insurrection (à 25 ?) en Afghanistan tout en protégeant la Pologne et en assurant l’intégrité territoriale de la Géorgie. Exercice de grand écart difficile.

Au vu de ces difficultés, M. Poutine a compris que le temps était venu de casser la dynamique otanienne en montrant crûment qui était capable de quoi et où. « Isoler » la Russie, revenir à l’endiguement correspond à une pensée fourbue. Car le temps est dépassé d’une polarisation que personne ne souhaite tant les intérêts sont interpénétrés. De Londres à la Haute Provence, les oligarques ont investi en Europe occidentale. Et c’est bien de cela qu’il faut jouer par des marchandages durs, intérêts contre intérêts, puissance contre puissance. Le rideau de fer a laissé place libre à une lutte d’influence dans les zones grises, ces « ventres mous » comme disait Churchill, où la proximité géographique, la familiarité culturelle, les anciennes connivences politiques, les mêmes habitudes de négociation pourraient finir par l’emporter sur la stratégie irrésolue d’une organisation hétéroclite .

A la veille de son 60ème anniversaire l’Alliance doit donc faire des choix, clarifier ses missions, prendre de vraies décisions en cessant de dire « peut-être » à tout un chacun. Plus l’alliance diffère, plus se renforceront ses adversaires, s’éloigneront ses partenaires et se diviseront ses membres. Le maître mot doit être « ajustement » en fonction de la demande politique et des moyens militaires donc financiers de chacun. Faute de quoi on dira « out of area and out of business ».

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