Rappelons préalablement que cette alliance politique est unique en son genre dans la région par sa durée (elle va bientôt célébrer ses trente ans), son ampleur et sa solidité, même si les intérêts de Damas et de Téhéran ne coïncident pas systématiquement. Néanmoins, ils convergent pour l’essentiel autour d’une même hostilité visant aussi bien l’islamisme sunnite, l’Irak baathiste ( jusqu’en 2003 ), l’Etat hébreu et les Etats-Unis, considérés comme autant de menaces potentielles. Certes, il existe d’autres pays proche ou moyen-orientaux ayant noué des partenariats privilégiés de longue date, à l’instar d’Israël ou de l’Arabie Saoudite, tous deux avec Washington, mais ces alliances ne concernent pas deux Etats de la région entre eux.
L’un des acquis principaux de l’axe associant la Syrie et l’Iran, c’est l’absence d’attaque militaire contre ce dernier, dans le cadre d’une initiative israélienne unilatérale ou conjointe avec les Etats-Unis, alors qu’elle avait été considérée comme imminente ou inévitable par un certains nombre d’observateurs. Certes, on ne peut l’exclure dans les mois qui viennent, mais cette hypothèse semble avoir perdu de sa consistance, avec la victoire annoncée, puis le triomphe de Barack Obama le 4 novembre dernier [1] . A la différence du républicain John Mac Cain, le nouveau président démocrate a annoncé à plusieurs reprises sa volonté d’entamer un dialogue direct et sans conditions préalables avec le régime des mollahs.
L’autre élément le plus encourageant pour l’alliance, c’est la spectaculaire réintégration de la Syrie dans la communauté internationale (même si elle n’est que partielle et momentanée), avec d’une part les négociations indirectes entamées avec Israël à travers une médiation turque [2] , et d’autre part la présence du président Bashar Al Assad au sommet fondateur de l’Union pour la Méditerranée en juillet dernier. Celle-ci a notamment été favorisée par l’accord de Doha, qui en mai à permis de mettre un terme au vide constitutionnel régnant au Liban qui se trouvait sans chef de l’Etat depuis plusieurs mois [3]. La Syrie a donné son accord à l’accession à la magistrature suprême [4] du commandant en chef de l’armée Michel Sleiman ( nommé à l’époque de la tutelle damascène ), qui s’est toujours tenu à égale distance de la majorité et de l’opposition.
Mais le fait majeur qui a contribué à cette évolution positive pour le “ régime alaouite ” [5], concomitamment à la fenêtre d’opportunité décrite précédemment, c’est le coup de force spectaculaire du Hezbollah, qui s’estimant menacé par les projets de la majorité visant à mettre sous tutelle son réseau privé de télécommunications et exaspéré par le pourrissement de la situation politique avec l’absence de représentation chiite a pris le contrôle en quelques heures de Beyrouth-Ouest, peuplée très majoritairement de Sunnites et fief de la famille Hariri.
Troisième évolution a priori favorable à l’alliance, la situation irakienne. Le gouvernement ayant décidé d’asseoir son autorité sur l’ensemble du pays, lança au printemps une offensive qui se révéla infructueuse contre la milice du jeune prêcheur radical chiite Moqtada Sadr, actuellement réfugié en Iran pour y parfaire son éducation religieuse, sans que l’on puisse pour autant en conclure à son inféodation totale au régime des mollahs, puisqu’il se définit avant tout comme un nationaliste hostile à toute influence étrangère dans l’ancienne Mésopotamie [6] . Néanmoins, c’est à Téhéran qu’a du être négocié la trêve, signe supplémentaire de son influence, relayée par la principale force politique du pays, le CSII [7] .
Enfin, ultime développement positif, parce qu’en partie négocié à Damas, la trêve de six mois ( plus ou moins bien respectée de part et d’autre ) qui a débuté en juin , dans la foulée de la visite de l’ancien Président américain Jimmy Carter et de l’accord de Doha, avec le plein accord du chef de l’aile politique du Hamas, Khaled Mechaal, installé depuis longtemps à Damas.
En réalité, ces succès et cette influence de plus en plus prépondérante sur un certain nombre de forces politiques et militaires émergentes de la région semblent être une tendance de fond qui a débuté depuis plusieurs année avec l’accession à la présidence de Georges W. Bush. Ce dernier à travers son projet de recomposition utopique du Moyen-Orient et son soutien inconditionnel à Israël (contribuant au pourrissement du dossier palestinien) a en réalité renforcé les deux menaces les plus prégnantes pour les Etats-Unis dans la région : islamisme radical sunnite et chiisme politique. Cette montée en puissance semble même s’être accentuée depuis 2006 avec l’échec israélien à éliminer le Hezbollah lors du conflit asymétrique de l’été 2006 (sans que l’on puisse pour autant parler de victoire militaire pour le mouvement islamo-nationaliste ) ou la prise de contrôle de Gaza par le Hamas en 2007 ( dont nous avons souligné la proximité avec Damas et Téhéran ) aux dépens de l’Autorité palestinienne.
Pour autant, un certain nombre de faiblesses intrinsèques obscurcissent cet horizon a priori de plus en plus favorable aux deux alliés avec le poids extrêmement lourd des sanctions économiques touchant l’Iran et la chute brutale du prix du pétrole, leur principale ressource d’exportation ou encore leur incapacité chronique à développer leur capacité de raffinage. S’y ajoute la perspective d’une victoire du candidat nationaliste Netanyahou aux élections israéliennes prévues en février 2009, partisan d’une action militaire contre l’Iran, de la majorité au Liban, proche de Washington ou encore la réélection du très intransigeant Ahmadinejad en Iran en juin prochain, fermant probablement la porte à un réexamen en profondeur du dossier nucléaire, même s’il ne détient en réalité qu’une parcelle du pouvoir exécutif. Autant d’incertitudes qui doivent amener les observateurs à la plus grande circonspection quant à la pérennité du renforcement de l’axe syro-iranien, ou du « croissant chiite », concept controversé qui fait trop souvent l’objet de manipulations géopolitiques.
