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Analyse générale des nouveaux rapports de force

Les affrontements du monde

Tout centre d’analyse doit prendre en compte une accélération de l’histoire. En moins de cinq ans, on peut recenser le déclenchement de trois guerres (Afghanistan, Iraq, Israël), le développement d’un terrorisme de haute intensité agissant à l’échelle mondiale. Simultanément, de nombreux affrontements déjà en cours se sont poursuivis, principalement en Afrique (Côte d’Ivoire, Congo, Zaïre, Libéria, Sierra Leone, Soudan). Dans les Balkans, si la situation reste globalement sous contrôle les causes de conflit sont encore loin d’être éradiquées : le Kosovo et la Macédoine demeurent fragiles. Ceci ne signifie pas que les efforts de stabilisation, précurseurs du retour à un état de paix durable n’aient pas remporté de réels succès. Bien des conflits ont été contenus, stabilisés voire résolus. Dans ce domaine les actions ont été plurielles : par des accords bilatéraux, soumis à des influences diplomatiques (c’est le cas encore fragile du Cachemire), par une intervention mandatée par l’ONU (Ituri-Congo), par l’action unilatérale d’un État préparant le terrain pour le déploiement d’une force onusienne (Sierra Leone). Cette variété exprime la très grande difficulté des Nations Unies à assumer un rôle de leader une fois que les actions de force sont engagées. Toutefois, en prévention des crises, au travers de procédures d’inspections et de vérification qui se sont révélées efficaces, il apparaît que les mécanismes onusiens, notamment via l’Agence Internationale de l’énergie atomique peuvent fonctionner efficacement.

1.La puissance des États-Unis : Continuité stratégique et inflexions tactiques

Il est incontestable que le 11 septembre a constitué pour la société américaine un traumatisme durable et profond. Toutefois, les erreurs commises dans l’affaire d’Irak commencent à résorber les effets du 11/9. Trop de mensonges, trop de manipulations ont ramené la plupart des médias à une attitude plus critique. Cela ne signifie pas pour autant que les inflexions de la politique étrangère et de la stratégie militaire des États-Unis en aient été radicalement transformées. Les notions d’action préventive et d’unilatéralisme ne doivent pas faire perdre de vue que les États-Unis comptent encore sur l’OTAN et sur leurs alliés, anciens ou nouveaux, pour réaliser leur stratégie. Cependant, tout en tenant compte de l’apport des alliés et de l’appui tant de la Chine que de la Russie dans leur combat, les États-Unis ont mené la guerre à leur manière, sans l’OTAN et leurs forces ne participeront pas au contingent de maintien de la paix de l’ONU en Afghanistan.. Ils ont saisi l’occasion pour sortir du traité ABM et se mettent en position de reprendre des essais nucléaires. La seule question qui vaille est de savoir si un changement d’administration conduirait à une transformation profonde de la posture stratégique des États-Unis. Il y a de fortes chances pour que la réponse soit négative.

On peut considérer les États-Unis comme une puissance dominante, de statu quo qui recherche activement à conserver sa supériorité en la renforçant. Il existe donc une tendance profonde : la recherche de la suprématie dans tous les secteurs, particulièrement ceux qui sont liés aux technologies de l’information. La révolution dans les affaires militaires et le développement de la défense antimissile constituent deux exemples révélateurs de la liaison capitale entre l’Espace extra atmosphérique et l’électro-informatique de pointe. Le poids des États-Unis, dans tous les domaines, est aujourd’hui tel qu’aucune stratégie militaire ne saurait se concevoir et se développer indépendamment de cet étalon de référence. Pour les Alliés comme pour les adversaires, il importe de trouver une position. Les partenaires doivent établir une posture de coopération tant diplomatique qu’industrielle Quant aux adversaires, ils ne peuvent que mettre en oeuvre une stratégie asymétrique compensatoire de leur infériorité qui inévitablement passe par la guérilla et le terrorisme. Dans les deux cas, c’est bien de compensation qu’il s’agit de manière à créer un rapport de potentiel non défavorable.

2.L’Europe à l’heure de la PESD : paradoxes et ambiguïtés

La construction de la sécurité européenne représente un processus progressif dont le rythme a été accéléré par les guerres des Balkans et l’agression terroriste islamiste internationale. Si elle n’a pas lieu de se faire contre Washington, cette avancée ne passe pas par un alignement complet sur les orientations diplomatiques des États-Unis. Pas davantage, elle ne saurait, au nom des inutiles redondances faire l’économie de certains instruments d’autonomie dont Galileo a donné un excellent exemple. Toute la clarté n’est pas faite sur la finalité et le sens politiques du rééquilibrage au sein de l’Alliance atlantique que l’on ne saurait réduire à une affaire de capacités. Cette ambiguïté est largement due à l’imprécision des espaces stratégiques : la communauté formée par l’Union sans doute relève d’une mise en sécurité. Pourtant les États qui sont sur le continent sans se trouver encore dans l’Union ont vocation, tôt ou tard à bénéficier des mêmes assurances et des mêmes précautions. Mais au-delà, quelle est la délimitation géographique de « l’étranger proche » ? L’environnement proche pose des problèmes différents selon que l’on considère le Centre Nord et le Centre Sud. L’élaboration de partenariats adaptés, ici avec la Russie, là-bas avec les États maghrébins, constituera une des tâches majeures de la diplomatie de l’UE. L’ambiguïté se retrouve encore dans l’interprétation des missions dites de « Petersberg ». Si les actions humanitaires ne posent guère de problème, si les opérations de maintien de la paix sont entrées dans la pratique, les obligations inhérentes à l’imposition ou au rétablissement de la paix (peace enforcement) font lentement leur chemin dans les mentalités. La définition d’une politique commune dans les Balkans et à l’égard de la Russie souffre encore d’insuffisances. Objet de controverses au sein de chaque pays européen, le type de relation à établir avec la Turquie demeure encore une incertitude. Le dessein européen ne sera accompli qu’à travers ceux qui se seront dotés de la capacité d’influence nécessaire.

3.Une Russie convalescente, dont la sphère d’influence se trouve considérablement réduite

Or la Russie voisine l’Europe, non les États-Unis. Le fait géographique reste têtu. Toutefois, elle reste présente à la frontière européenne La stabilisation politique de la Russie s’accompagne d’une radicalisation diplomatique verbale que les faits ne concrétisent pas forcément. En phase de lente convalescence, la Russie « poutinienne », régime autoritaire, oriente sa puissance résiduelle en suivant trois axes :

•assurer le contrôle de son espace national,

•restaurer un minimum de prospérité en utilisant le secteur énergétique et les fournitures toujours importantes du complexe militaro-industriel,

•ne pas heurter de front les États-Unis (et le FMI) en jouant de tous les instruments disponibles, principalement la lutte antiterroriste qui sert de justification générique.

Ces trois directions d’effort visent à retrouver une personnalité diplomatique mondiale.

Elle devrait conduire la France à adopter une nouvelle posture :

•de garantie diplomatique, par renforcement du partenariat de sécurité et des régimes de contrôle des armements sensibles,

•de promotion d’un lien avec l’Union européenne dont on envisage qu’il prenne la forme d’une Charte UE/Russie,

•de précaution stratégique, par ajustement des capacités nucléaires françaises.

Loin de procéder d’un égoïsme national, cette posture s’inscrit dans la perspective d’autonomie stratégique de l’Union européenne mentionnée plus haut.

4.L’irrésistible montée en puissance de la Chine

En vingt ans, ce continent sera totalement transformé.

La vitesse de la mutation que provoque un saut dans la civilisation de l’information est radicale. Grâce à la révolution de l’information, le rattrapage de l’Occident est en route

Cette accélération brutale du dynamisme asiatique est génératrice de tensions qui facilement pourraient dégénérer. Car le monde asiatique croit toujours à la guerre comme instrument efficace de la politique. La course aux armements va bon train. L’Inde, profitant d’un taux de croissance élevé, augmente de 25% son budget de défense. Aucun des innombrables litiges frontaliers n’est véritablement réglé.

L’Indonésie apparaît comme un pays fragile dont l’éclatement risque d’avoir de graves répercussions. Ainsi le problème chinois est-il autant celui de la réunification avec Taiwan que de la signification pour l’Asie et dans le Monde des effets d’une unification pacifique qui créerait un formidable pôle de puissance, sujet d’inquiétude pour les États-Unis.

Les dangers en Asie concernent d’abord les Asiatiques eux-mêmes.

Évitant de céder à un alarmisme mal informé qui se complait à recréer un péril jaune, on se gardera de penser que chaque missile déployé sur ce continent prend pour cible un pays occidental. Pour autant, il serait absurde de négliger l’évolution tourmentée de l’Asie. Il y a là de fait une position à prendre, de médiateurs, d’intermédiaires véritablement désintéressés, contrairement aux États-Unis.

N’ayant rien à faire craindre nous, Français, pouvons être utiles, à condition d’être crédibles et de disposer de la puissance nécessaire, sans laquelle il n’existe pas de voix diplomatique. Facilitant la voie pour l’expansion des entreprises privées, le renforcement de la présence diplomatique et militaire de la France en Asie constitue un enjeu majeur. Notre effacement y serait celui de l’Europe.

5.Un arc des crises et des affrontements s’est installé sur la masse continentale eurasiatique

Il convient de centrer les capacités d’analyse sur cette zone d’instabilité sismique qui s’étend des Balkans jusqu’aux confins du Sin-Kiang et comporte une pénétrante méridionale vers le golfe Persique et la mer Rouge. Dans cette vaste zone les facteurs d’affrontement se concentrent de manière remarquable : fragilité des États, abondance des richesses énergétiques, tradition de trafics de produits illicites (drogues, armes, simple contrebande) forte poussée islamiste radicale et, finalement poussée chinoise vers l’Ouest à partir du Sin-Kiang venant rencontrer la pénétration des bases militaires américaines en Asie centrale.

6. La « base » France

Dans un contexte difficile, infiniment plus complexe que celui des trente dernières années, de moins en moins « classique », notre pays ne peut se permettre de laisser s’affaiblir ses capacités de défense et ses compétences technologiques.
La réflexion de l’institut contribue à la préservation et à l’adaptation d’un outil militaire et d’une base industrielle efficaces et pertinents, permettant :

•de réaliser une insertion, dans des conditions optimales au sein de l’Europe de la Défense en pleine évolution,

•de faire face à un environnement international dont l’effervescence exige à la fois des réactions de court terme et une préparation de long terme.

La conjonction des deux doit permettre d’éviter le risque d’un euro-confinement dans la seule et unique mise en sécurité du petit continent.
Car la personnalité de l’Union européenne ne serait rien si notre pays perdait avec elle son regard mondial. Les grandes puissances actuelles ou émergentes voient moins la France à cause de l’Union européenne mais ne voient pas encore l’Union comme acteur au-delà du commerce. Il s’agit de gagner et non de perdre sur les deux tableaux
Une relation privilégiée mais équilibrée avec les États-Unis, des rapports de respect mutuel et de coopération avec la Russie, la Chine, l’Inde, le Brésil et bien d’autres supposent une France capable d’assurer, avec ses partenaires, le développement d’une Europe influente et respectable dans tous les domaines.

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