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Réajustement américain au Moyen-Orient

Lors de sa rencontre jeudi 16 mai 2013 avec le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan, le président américain Barack Obama a confirmé sa volonté de ne pas intervenir militairement en Syrie. Les media y ont vu l’aveu du désengagement des États-Unis au Moyen-Orient, voire même de leur désintérêt pour la région. Certains ont même avancé l’idée que la Chine elle se tournait vers l’Ouest et pourrait grâce à son potentiel aval remplacer les États-Unis au Moyen Orient. C’est normal pour des journalistes. Mais en stratégie la première des précautions consiste à éviter toute précipitation. Ce principe est particulièrement vrai durant une période de crise économique sans précédent (depuis la Grande Dépression de 1929) comme celle d’aujourd’hui. Personne n’est en mesure d’évaluer les conséquences sociales intérieures et leurs répercussions politiques.

Il convient donc de rapporter cette position aux récentes déclarations d’Obama et du secrétaire à la Défense Kerry concernant la situation économique des États-Unis. Une puissance qui entend exercer un leadership mondial aura, avant tout, à se préoccuper de sa base économique, de la santé du pays de sa croissance dans les secteurs de pointe qui décideront de sa véritable puissance à long terme. Les États-Unis ont été sérieusement secoués par l’Irak et par l’Afghanistan. Ils ont compris qu’il n’était plus question d‘envoyer en terre musulmane des troupes. Aussi doivent-ils s’employer à trouver des alliés régionaux susceptibles de fournir les forces notamment sur le terrain. L’armée turque, constituante de l’OTAN, qui a montré sa compétence en Afghanistan constitue un partenaire de tout premier plan. Mais cela ne signifie pas que Washington perd tout intérêt pour le Moyen Orient pas plus que pour le continent européen.

On peut alors se demander si certaines puissances pourraient remplacer les États-Unis au Moyen-Orient. Les États-Unis restent irremplaçables sur le moyen terme, en dépit d’un effacement relatif dans l’immédiat. Une fois réajustés les éléments de leur puissance, notamment et surtout dans le domaine des technologies de l’information et de la communication la puissance américaine se redéploiera.

Dans l’immédiat, ce que je nomme le réajustement stratégique devrait emprunter deux voies au Moyen Orient.

La première voie c’est la prise en main de leur destinée par les États arabes. Malheureusement l’hétérogénéité des situations rend très difficile une construction commune. Trop de divisions politiques, territoriales, ethniques et religieuses fragmentent cette région du monde. Les enjeux énergétiques créent trop de tensions. La Ligue arabe n’a cessé de montrer son incapacité à surmonter les dissensions.

Les États les plus riches comme le Qatar et l’Arabie saoudite peuvent investir au profit des États les moins dotés. Mais il ne suffit pas de donner des sommes fussent elles considérables. Il importe de mettre en place un accompagnement de formation des compétences. Or ces États ne sont pas même capables d’en disposer pour eux-mêmes. Le développement ne se limite plus aux infrastructures de bases : routes, aéroports, terminaux portuaires..etc. Aujourd’hui ce sont les autoroutes de l’information-communication qu’il convient de construire ; c’est le Cyberespace qu’il importe de sécuriser.

Le risque pour le Moyen Orient serait, après avoir manqué la révolution industrielle, de rater la nouvelle phase de la civilisation mondiale : l’information-communication.

La seconde voie apparaît immédiatement plus prometteuse. Les États du Moyen Orient pourraient remplacer leurs partenaires occidentaux par d’autres associés venant du Nouveau Monde qui achève sont développement et que l’on surnomme BRICS. Point de contentieux historique. Point de soupçons de neo colonialisme. Malheureusement, ces États ne sont guère motivés par une activité et peu capables d’apporter à la région les éléments de son développement. La Chine n’a d’intérêts qu’énergétiques et la protection de ses citoyens expatriés. La Russie cherche à restaurer l’influence de l’Union Soviétique sans que l’on puisse déterminer les avantages concrets que Moscou pourrait en retirer.

On ne peut donc envisager le développement d’une menace directe sur Israël. En revanche l’affirmation d’un monde arabe dominé par l’Arabie saoudite, le Qatar et d’autres États porteurs d’une idéologie salafiste constitue un facteur de danger aggravé. Toutefois, cela n’empêche pas Israel d’accepter des ventes d’armes américaines à l’Arabie saoudite. Les contradictions entre intérêts de long et de court terme demeurent considérables.

Avant même sa réélection d’ administration Obama a été l’occasion d’une redéfinition claire de la politique étrangère américaine, recentrée sur la région Asie-Pacifique. Cette stratégie dite du "pivot asiatique" constitue-t-elle une réelle réorientation stratégique, ou bien un aveu de faiblesse signifiant que les États-Unis ne peuvent plus être présents simultanément sur plusieurs fronts ?

La notion de « rebalancing » incite plutôt à penser à un « rééquilibrage », un réajustement stratégique. Cela ne signifie pas que les États-Unis délaissent l’Europe et le Moyen Orient pour ne s’investir qu’en Asie. Compte tenu du volume des échanges et des investissements directs ce serait absurde de penser que l’Europe, même durablement affaiblie, cesse de constituer la façade de prospérité de l’économie américaine. Quant au Moyen Orient là aussi apparaît un réajustement qui prendra du temps et connaîtra de multiples événements.

Ces « grandes stratégies » de long terme sont devenues fragiles dans les pays occidentaux où le court terme tend à prévaloir.

Il importe donc de prendre des précautions à l’égard de ces annonces fracassantes qui sont en général destinées au Congrès américain afin de justifier les dépenses et d’éviter les critiques à l’égard des intérêts de certains États (l’Alaska, le Texas, la Californie et bien d’autres) et de certaines grandes entreprises.

Il est donc très prématuré de dire que la stratégie américaine est « entièrement » concentrée sur l’Asie.

La menace chinoise est-elle le seul facteur incitant à la mise en oeuvre de cette nouvelle orientation ?

Certainement pas. La notion de pivot a été lancée par des personnes dotées d’une bonne culture géostratégique. Ils sont allés chercher le théoricien du « pivot », fort peu connu en France, le géographe écossais Mac Kinder qui formula une théorie à la fin de la seconde guerre mondiale. Elle inspira le président Truman pour établir la stratégie d’endiguement (« containment ») face à l’Union Soviétique.

La reprise de ce terme a été aussitôt interprétée par la Chine comme une stratégie hostile à leur égard. Et elle l’est en partie. Ceci posé, l’objectif majeur des États-Unis est de renforcer leur position sur le marché d’Asie Pacifique qui leur paraît comme le plus dynamique et le plus prometteur pour leurs intérêts économiques. Le marché chinois constitue, de très loin, le partenaire le plus intéressant. De plus grâce aux bons du trésor américains la Chine a pris pied au sein de l’économie américaine, ce qui crée une relation de dépendance mutuelle entre les deux pays et explique leur attention à l’égard de l’évolution du rapport entre les devises.

Mutatis mutandis, la crise financière de 2007-8 –qui n’est pas terminée- fonctionne comme la fin de la guerre froide et la disparition de l’ennemi mortel, l’URSS nucléairement surarmée. D’ores et déjà nous constatons une dispute féroce entre les ministères américains pour disposer des crédits touchant au développement du Cyberespace. Le Pentagone veut sa part. Les services secrets veulent accroître leur pouvoir. Et l’on agite la menace chinoise comme un épouvantail pour justifier les demandes de crédit.

Le président Obama revient aux principes de la politique étrangère de Bill Clinton face à George Bush père : « it’s the economy, stupid ! ». Ce n’est certainement pas de l’isolationnisme, au contraire c’est la volonté de limiter la puissance militaire à la réalité des besoins de la sécurité nationale.

En somme cette stratégie n’est pas très différente de l’orientation macrostratégique donnée par le président chinois Deng Xiao Ping en 1979 : primat à l’économie, les armées viennent ensuite. A terme elles bénéficieront de la croissance. Tel est le cas aujourd’hui ce qui explique l’inquiétude des États voisins devant la montée en puissance militaire de la Chine.

Or là les États-Unis se trouvent en face d’un problème structurel : l’importance excessive prise par le complexe militaro industriel dans l’économie américaine finit par obérer la capacité de recherche dans les secteurs de pointe ou à les détourner vers des finalités purement militaires qui ne rapportent rien.

On dit souvent que les États-Unis ont finalement perdu leur statut de "gendarme mondial" et ne sont plus qu’un "gendarme régional". Mais le gendarme mondial est mort en dans les sables de l’Irak et les montagnes d’Afghanistan. L’idée du monde unipolaire est terminée. Tout comme la « fin de l’histoire » et l’avènement universel de la démocratie en version américaine telle que les neo conservateurs l’ont rêvé et tragiquement (si l’on considère le nombre de morts en Irak et en Afghanistan) ratée. Nous vivons dans un monde vraiment multipolaire ce qui augmente la complexité et aggrave la compétition entre les nouvelles grandes puissances.

Les États-Unis sont entrés dans une phase de réajustement stratégique de grande ampleur. Il en va de même de toutes les puissances mondiales ou régionales et, c’est essentiel, des institutions internationales (FMI, Banque Mondiale..etc) qui ont pour mission de réguler le marché.

Tant que la crise n’est pas terminée, tant que ses effets sociaux n’ont pas été résorbés, nous vivons au dessus d’un volcan qui à chaque instant peut entrer en éruption, Les gouvernements et les institutions mondiales comme le FMI devront rester dans l’attente en essayant de calmer les mouvements populaires dans les pays les plus gravement touchés par le chômage et la baisse du pouvoir d’achat. Il leur faudra constamment ajuster les mesures afin d’éviter des révolutions sociales, en particulier en Europe mais aussi afin de résorber les effets indirects au Moyen Orient.

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