Accueil > Recherche > Défense en Europe et OTAN > La crise de Crimée a forcé le gouvernement...

La crise de Crimée a forcé le gouvernement...

La Suède

Le gouvernement suédois de centre-droit approche de la fin de sa deuxième période de quatre ans. Le premier ministre – M. Reinfeldt – a changé la nature de son parti de « modérés d’une force de droite » à un parti centriste, plutôt à gauche qu’à droite : « le nouveau parti travailliste ». Un de ses axes fut de se défaire d’une image de partisan d’une défense forte et de prendre la position contraire. Le résultat est que la défense suédoise – selon son CEMA – pourrait être en mesure de défendre quatre positions suédoises pendant une semaine maximum. Une déclaration qui a fait pas mal de bruit.

Le gouvernement, surtout par la voix du ministre des affaires étrangères M. Bildt, a violemment réagi contre le comportement russe vis-à-vis l’Ukraine. Il y a au moins deux raisons à cela. La première découle d’une politique traditionnelle. Pour la Suède, petit pays sans alliances militaire, le bon ordre international est très important. Une situation contraire, où les grandes puissances commencent à dicter la politique aux petits et de forger des alliances et contre-alliances est très dangereuse. La mémoire de 1914 nous le montre clairement.

La deuxième raison est géopolitique. L’indépendance des pays baltes et leur adhésion à l’OTAN et l’UE donnent à la Suède une position géopolitique très favorable. Sans le dire, il est clair que ces trois pays forment un glacis contre l’ennemi héréditaire, la Russie. Et ce glacis est défendu par l’OTAN.

Or, surtout l’Estonie et la Lettonie ont des minorités russes importantes. Et la défense des Russes à l’étranger est, comme nous venons de voir en Crimée, une mission que le gouvernement russe prend au sérieux.

À ce sujet, le CEMA suédois vient de dire dans une interview que les armées suédoises sont prêtes à appuyer une opération visant à défendre les pays baltes en cas d’attaque. La Suède pourrait contribuer avec des forces terrestres, navales et aériennes. Mais il a souligné qu’il y aurait une action « à distance ». Qu’est-ce que cela veut dire ? Ce n’est pas clair sachant que la Suède ne dispose pas d’armes comme des missiles de croisière. Il a aussi souligné qu’il ne croyait pas qu’une telle situation se produirait car ces pays sont bien intégrés dans l’OTAN et l’UE. Ses commentaires sont en ligne avec la déclaration de solidarité faite par la Suède en 2009.

Il y a certainement ceux en Suède qui « comprennent » la Russie ; ceux qui avancent le mythe d’un encerclement de la Russie de la part de l’OTAN. Il y a ceux qui ont plus de problèmes avec des nationalistes et de l’extrême droit à Kiev qu’avec ce qui se passe en Crimée.

En tout état de cause, la crise a réveillé les partis politiques en ce qui concerne la défense suédoise. Quand M. Reinfeldt fut le seul à ne pas vouloir augmenter le budget de la défense, il fit un « caniche » (expression suédoise – on avoue qu’on avait tort et on change ses idées). Aujourd’hui, toutes les parties sont donc pour une augmentation substantielle du budget de la défense. La question est combien et pour quoi faire. Les besoins sont grands mais il va falloir cinq à dix ans avant qu’on ait un résultat. Il y a aussi un risque qu’on se limite à une défense fondée sur un service militaire et des forces à mobiliser.

Le livre blanc comprenant une proposition pour « une loi de programmation » devait être présenté fin mars. Maintenant, il faut l’attendre l’été.

On aurait pu croire que les Suédois voudraient rejoindre l’OTAN maintenant. Cela d’autant plus qu’il y a, depuis longtemps, un courant dans le débat qui prône une adhésion à l’alliance comme un remède contre les lacunes de la défense. Au contraire, le nombre de ceux qui n’en veulent pas a drastiquement augmenté jusqu’à 50% !

Plusieurs ambassadeurs bien connus (je laisse leurs noms de côté) ont évoqué des risques pour la stabilité de la région si la Suède demandait à être membre de l’OTAN. Ils ont aussi proposé que la Suède joue les arbitres entre les Occidentaux et la Russie. Comme si la Suède n’était pas un pays occidental !

Mais finalement il faut se réjouir que la Suède maintenant aille participer aux exercices de NRF (NATO Response Force).

La coopération nordique – un pas en arrière

Depuis longtemps le gouvernement suédois s’intéresse beaucoup à la coopération nordique . Un volet important en est la coopération entre les armées de l’air. Récemment, elles se sont vues en Islande pour Iceland Air Meet 2014 avec la participation des avions de la Norvège, de la Suède, de la Finlande, des États-Unis, des Pays Bas et de l’OTAN. Le pays hôte, qui n’a pas d’armées, participa avec des moyens de sauvetage.

Pendant deux semaines les aviateurs se sont attaqués et défendus entre eux. Cependant, officiellement, il ne s’agissait pas d’un exercice mais d’un événement d’entraînement (training event). Il est clair, que côté OTAN on n’a pas voulu faire une grande affaire de cet événement.

Pour la Suède, cela est clairement une désillusion. En effet, l’année dernière le comité de défense, chargé d’élaborer un livre blanc pour la défense, avait proposé que la coopération nordique existante – principalement dans le domaine d’entrainement – puisse être élargie pour aussi inclure l’alerte avancée aérienne contre des intrusions. Or, là, la Suède se veut trop proche de l’article 5 de l’OTAN – la défense collective. En effet, la résistance vient, dit la rumeur, des pays baltes et des pays de l’Europe de l’Est. L’argument est que si on admet la participation suédoise - pourquoi pas la Russie ?

Il est intéressant de voir que c’est l’OTAN et pas la Suède militairement non-alignée qui impose une limite à la coopération. En effet, la politique suédoise s’efforce depuis plusieurs années de se rapprocher de l’OTAN sans y adhérer. On s’attend même à ce que l’OTAN vienne « certainement » en aide à la Suède en cas d’agression contre elle.

Or, tout cela ne veut pas dire que la Suède ne participe plus aux exercices de l’OTAN – au contraire. Mais une limite en a été déclarée.

La coopération suédoise-finlandaise

L’amitié entre la Suède et la Finlande se fonde sur une longue histoire partagée . Une coopération de défense entre les deux pays est plus naturelle qu’avec les autres pays nordiques qui sont membres de l’OTAN. Il y a pourtant une grande différence – la Finlande a gardé une défense fondée sur un service militaire obligatoire, une idée que la Suède a abandonnée.

Chaque année tout ce qui est défense en Suède se rassemble dans un lieu au nord du pays (Sälen). Cette année le président finlandais y participa avec le premier ministre M. Reinfeldt.

Ce dernier dit que la coopération entre les deux pays frères devrait s’accroître afin, par exemple, d’inclure également certains matériels.

En effet, il y a une coopération assez poussée. Les deux pays ont par exemple un système commun pour la surveillance maritime. Leurs forces amphibies font régulièrement des exercices en commun.

Le CEMA suédois, le général Göransson, a déclaré en novembre 2013 que cette coopération pourrait se développer en un commandement maritime commun selon le modèle de la coopération navale entre les Belges et les Néerlandais. Cela pourrait inclure le contrôle du trafic maritime ainsi que « pooling and sharing ».

En un autre exemple est la participation finlandaise à l’exercice final de la marine suédoise de l’automne 2013 – « SWENIX ». Le CEMM suédoise, l’amiral Törnqvist, envisage même un Task Group en commun – SFNTG. Il aurait trois unités : surface, guerre de mines et amphibie plus logistique. Un premier pas serait pris en 2016 où le SFNTG serait en mesure de faire de la reconnaissance et de la surveillance maritime. En 2023, la force serait complètement formée et en mesure de protéger le trafic maritime.

Conclusion

La crise de Crimée a bien mis le doigt sur le fait que la Russie se renforce et que l’Europe s’affaiblit. Personne n’est en mesure de prévoir ce que se va se passer dans l’avenir, même pas le plus proche. Il y a un risque que la Russie utilise la tactique dite du salami (Beaufre). Les trois grandes puissances européennes avancent en ordre dispersé : les Britanniques veuillent garder les Russes riches dans la City, les Allemands sont dépendants du gaz russe et la France, enfin, a une vieille culture d’amitié avec la Russie et peut difficilement rompre le contrat avec la Russie en ce qui concerne les bâtiments amphibies.

Dans ce contexte, ce qui arrive en Suède peut donner un certain optimisme. La Suède – en coopération avec la Finlande – peut-elle montrer la route vers une coopération européenne plus forte dans le domaine de défense ? Ou, ne s’agit-il que d’un leurre, d’une coopération entre petits états qui ne peuvent pas avoir le poids politique et militaire nécessaire ? Est-ce que ce type de coopération va mener vers encore plus de fragmentation ou pourrait-il mener, à terme, à une nouvelle géométrie pour l’Europe de la défense dans une situation où la PESD est abandonnée suite au refus britannique de toute avancée ?

Pour le moment, il semble que les Américains sont encore une fois prêts à aider la vieille Europe. Or, compte tenu de leurs autres préoccupations – la mer de Chine, l’Iran pour ne pas parler de leur déficit – on peut se demander pour combien de temps.

Il est évident qu’il faut créer un modus vivendi avec la Russie. Mais cela ne doit se faire aux frais des petits pays dans le voisinage de la Russie. Pour le faire, il faut un Europe forte – diplomatiquement, militairement et politiquement. Est-ce possible ?

Dans la même rubrique

Alfred Grosser, la réconciliation franco-allemande en héritage

Philippe Wodka-Gallien, chercheur à l’Institut français d’analyse stratégique (Ifas).
Rue Saint-Guillaume, le 27, amphi Boutmy, 17 heures. (…)

Projet politique, non-alignement et stratégie des moyens

François Géré est président et fondateur de l’Institut français d’analyse stratégique (IFAS). Il est vain de formuler une stratégie et plus encore (…)

Le fantôme de la stratégie française

François Géré est président fondateur de l’Institut français d’analyse stratégique.
Introduction : Avaler des couleuvres
L’Iran. Trump se (…)

La Suède, la Finlande et le Brexit

Pour la Suède, le Brexit fut un choc ; soudain le pays avait perdu un de ses meilleurs amis au sein de l’Union européenne. Cet article va essayer (…)

UE-OTAN : quelles relations ?

La chronologie est souvent instructive mais la mise en relation est rarement faite. La carte commentée ci-jointe le démontre pourtant. Depuis la (…)

La défense de la Suède ; une défense plus forte pour un temps inquiet

L’article comprend Le nouveau livre blanc suédois : « La défense de la Suède ; une défense plus forte pour un temps inquiet »ministre de la défense.

L’Union européenne est-elle une puissance ?

P. Verluise enseigne la Géographie politique à la Sorbonne, au Magistère de relations internationales et action à l’étranger de l’Université Paris (…)

EU The Eastern Partnership

Launched officially in 2009, the Eastern Partnership involves six countries on the eastern edge of the European Union : Belarus, Ukraine, (…)

La coopération de défense entre la Finlande et la Suède

La coopération de Défense entre la Finlande et la Suède est très étroite.

What is the European External Action Service ?

Can the European External Action Service become a power multiplier ?
It is important to understand the fence that has been erected by the EU (…)

Zapad 2013 – Observations and Perspective

Voici un commentaire suédois du grand exercice russe Zapad 2013. Cet exercice a démontré que la Russie avait au cours des dernières années (…)

La défense française : seuls les buts justifient les coûts

Pour assurer sa défense, maintenir un périmètre de sécurité sur les marges troublées de l’hexagone, la France doit consacrer des sommes importantes mais justifiées. L’existence de l’outil militaire ne saurait jamais constituer une fin en soi.Comment si prendre aujourd’hui et dans les dix années qui viennent ?

Bonne année 2012 quand même !

Rarement une nouvelle année se sera présentée sous d’aussi mauvais auspices.
La crise de l’Union Européenne est là pour durer sans que (…)

Russia As Seen from Sweden

Résumé
La Russie est, géopolitiquement parlant, le pouvoir dominant de l’Europe du Nord. Son histoire et celle de la Suède sont liées par de (…)

The revival of containment

This week a dozen defense ministers will gather in Halifax for a conference with experts from more than thirty nations. They will consider the (…)

Mettre un peu d’ordre dans la Maison Européenne

Introduction
La sécurité européenne suscite maintenant un intérêt grandissant. La Russie a proposé, dans des termes un peu flous, la négociation (…)

L’Europe de la défense sous la présidence suédoise

Pour un petit pays comme la Suède, la présidence de l’Union européenne est un défi considérable. Or, il s’agit aussi d’une chance – la possibilité (…)

La France et l’OTAN : une opportunité à saisir

Le sommet de l’OTAN de Strasbourg – Kehl, les 3 et 4 Avril 2009 sera historique. Célébration du 60ème anniversaire de l’organisation, il est (…)

Afghanistan : Cinq raisons de rester, six moyens d’y parvenir…

La France, aux côtés de ses alliés, a renforcé sa présence militaire en Afghanistan. Or loin d’être une simple mission de reconstruction, il (…)

De Tbilissi à Kaboul : le grand écart de l’OTAN

Enlisée en Afghanistan, impuissante en Géorgie, partiellement sinon officiellement impliquée en Irak, l’Alliance atlantique fait face à des défis (…)

Pour une stratégie de sécurité nationale

Livre blanc français ou européen, revue stratégique … comme il est normal lors d’un changement politique profond, projets et suggestions abondent. (…)

Défense nationale et industrie d’armement : Français, encore un effort !

La contribution de notre industrie d’armement à la défense de la France et la sécurité des français s’inscrit dans un cercle vertueux. Héritage (…)

La France et l’OTAN après le Sommet de Riga

Confronté aux menaces nouvelles du XXIème siècle, l’Alliance Atlantique a transformé en quelques années son outil militaire afin de pouvoir (…)

Donald Rumsfeld : Quel héritage pour l’armée américaine ?

A l’automne 2000, lorsque Donald Rumsfeld prend les rênes du Département de la Défense - l’entreprise qui gère un milliard de dollars par jour – (…)

Donald Rumsfeld : Quel héritage pour l’armée américaine ?

A l’automne 2000, lorsque Donald Rumsfeld prend les rênes du Département de la Défense - l’entreprise qui gère un milliard de dollars par jour – (…)

Kosovo, au tour de l’Europe ?

Julien Chassany propose d’analyser l’accélération de la diplomatie européenne dans la région-clef des Balkans, le Kosovo, depuis le feu vert donné par le Conseil de Sécurité des Nations-Unies pour l’ouverture du processus de négociation concernant le futur statut de la province serbe.

L’Europe de la défense après le 29 Mai

Perspectives après les "non" français et néerlandais
Les espoirs portés par avancées institutionnelles prévues par le projet de traité se sont (…)

Guibert 2005 : la manœuvre des SIC

Compte-rendu de l’exercice de déploiement d’état-major du Commandement de la Force d’Action Terrestre dans le cadre de Guibert 2005.
C’est à (…)

La politique extérieure et la défense européenne : les autres enjeux du référendum du 29 mai

Point de vue sur le traité constitutionnel de l’Union européenne.
Lorsque l’on se plonge dans les 448 articles du projet de constitution, on (…)

Vers une nouvelle crise transatlantique ?

Avec la visite de G.W. Bush à Bruxelles, Européens comme Américains entendaient ouvrir une « nouvelle ère » dans les relations transatlantiques. (…)

John Negroponte au centre du nouveau dispositif des renseignements américains

Parcours et profil du nouveau patron du renseignement américain.
La Commission nationale sur les attaques terroristes contre les États-Unis, (…)

« Un Pentagone Français pour l’Europe »

ou la constitution du Centre de Commandement du Corps de Réaction Rapide France de l’OTAN.
L’état-major du Commandement de la Force d’Action (…)

Capacités et Complémentarités entre l’OTAN et les forces armées de l’Union européenne pour la gestion de crise

Pour introduire correctement ce problème, il faut rappeler inlassablement que l’on ne saurait mettre sur le même plan l’OTAN, organisation (…)

Vers un Renouvellement du Partenariat Transatlantique

Rapport d’un groupe de travail indépendant sponsorisé par le Council on Foreign Relations Henry A. Kissinger & Lawrence H. Summers (…)

Richard Perle : un hors sujet

Surnommé, « le Prince des Ténèbres » à l’époque de l’Initiative de Défense Stratégique de 1983, le verbe haut, agressif et provocateur, Richard (…)

Le partenariat transatlantique : d’une histoire d’amour trouble à une relation pragmatique

1.Vieux débats et nouveau cadre géopolitique
Depuis le début de la crise irakienne (été 2002), il y a eu un grand nombre de paroles et d’écrits (…)

La France et la Grande-Bretagne conduiront la composante aérienne de la future Force de réponse de l’OTAN

La France sera la première nation à fournir la future composante aérienne de la Force de réponse de l’OTAN (FRO), ayant été choisie comme nation (…)

Analyse générale des nouveaux rapports de force

Tout centre d’analyse doit prendre en compte une accélération de l’histoire. Regards de l’IFAS sur le monde.
Les affrontements du monde
Tout (…)