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Le désarmement nucléaire américain comme stratégie

Le désarmement désigne le processus engagé par un ou plusieurs Etat, unilatéralement, de manière concertée ou de manière contrainte (cas de la défaite militaire), dans le but de réduire les armements déployés et/ou disponibles pour la guerre. Puisque le désarmement pur suppose la destruction des armements, les mesures contemporaines de désarmement relèvent, en réalité, le plus souvent de la maîtrise des armements (arms control), c’est-à-dire du contrôle de leur quantité et dans une moindre mesure, de leur progrès.

Julien Freund a bien montré que le désarmement était devenu « une des composantes de la stratégie », qu’il a désormais « également pour objectif d’obtenir, par des menaces ou par la propagande, les avantages qu’on attendait autrefois d’une victoire au sens classique. » [1] Pour Freund, si le rapport de force demeure un fait fondamental, il n’en faut pas moins envisager la ruse, et, « le désarmement offre un champ immense à la ruse. » [2] Or, le désarmement américain semble dissimuler une stratégie.

On privilégie les limitations quantitatives (nombres de têtes ou de missiles) aux limitations qualitatives (portée, pénétration, ou précision des têtes nucléaires). On peut donc estimer que chaque limitation quantitative engendre une amélioration qualitative. En préservant le qualitatif, la libération des budgets et l’émulation entre les Etats font que ceux-ci cherchent systématiquement à se mettre à niveau. Puisque les accords de désarmements contiennent la prolifération des vecteurs balistiques et des têtes nucléaires, on assiste à un maintien voire à une prolifération qualitative des porteurs (avions multirôles, performances des bombardiers stratégiques ou des sous-marins).

En 2008, l’association américaine Global Zero s’est donné pour objectif d’arriver à un monde sans armes nucléaire d’ici 20 ans. Portée notamment par Henry A. Kissinger, William J. Perry, Sam Nunn, et George P. Shultz, elle apparaît « opportunément » à cette période. Mais on ne peut exclure un pilotage politique clandestin américain. Il y a en effet recours à la diplomatie informelle pour gagner les soutiens des gouvernements et recherche de la mobilisation des opinions publiques [3].

Dans la foulée, le président Obama prononce son discours à Prague en avril 2009 dans lequel il appelle à un monde sans armes nucléaires et dans lequel il utilise clairement le terme de désarmement et non d’arms control ce qui créé une confusion au sein des opinions publiques. En septembre 2009 est adoptée la résolution 1887 du Conseil de sécurité des Nations unies par laquelle les 5 membres du Conseil se prononcent unanimement, au nom de la sécurité internationale, en faveur d’un monde sans armes nucléaires. Puis l’année 2010 voit successivement la publication en février de la nouvelle Nuclear Posture Review (NPR) américaine (qui pose un cadre doctrinal au désarmement nucléaire américain en l’articulant à la politique nucléaire) et la signature en avril d’un nouveau traité Strategic Arms Reduction Talks (START) entre les Etats-Unis et la Russie.

Toutefois, le réalisme des propos de la NPR rend sceptique quant aux incantations de désarmement. Y sont notamment mentionnées les conditions minimum pour se séparer des armes nucléaires : stopper la prolifération nucléaire, accroître la transparence des programmes et des capacités des Etats, détenir des technologies de détection des violations des obligations de désarmement, assurer des mesures suffisamment fortes et crédibles pour dissuader de telles violations, résoudre les disputes régionales pouvant conduire à acquérir/conserver des armes nucléaires. De telles conditions sont à l’évidence impossible à réunir et les USA sont loin d’abandonner la Bombe (la NPR affirme d’ailleurs que tant qu’il y aura des armes nucléaires, les USA conserveront un arsenal efficace).

Signé en avril 2010, le traité New START limite chaque partie à 1550 têtes nucléaires stratégiques déployées pour un maximum de 800 vecteurs nucléaires stratégiques (déployés ou non) : missiles balistiques intercontinentaux, missiles mer-sol balistiques stratégiques et bombardiers stratégiques. Parmi ces vecteurs, pas plus de 700 devront être des lanceurs de missiles balistiques déployés et des bombardiers stratégiques déployés. Le reste des systèmes devra uniquement être destiné aux tests et à l’entraînement, sans emporter de missiles. Cependant, le traité comptabilise les bombardiers comme des vecteurs alors qu’ils peuvent emporter 20 armes nucléaires chacun (ce qui permet, paradoxalement, de conserver théoriquement plus d’armes que le plafond imposé par le traité Strategic Offensive Reduction Treaty – SORT), les bases aériennes ne peuvent être inspectées, les armes nucléaires tactiques ne sont pas concernées quels que soient leurs vecteurs et aucune contrainte juridique n’est imposée en matière de défense antimissiles balistiques [4].

La mécanique de désarmement que Washington tente de diffuser ne doit pas occulter : le retrait du traité ABM (Anti-Ballistic Missile), le maintien bouclier antimissile, non-ratification du traité d’interdiction complète des essais nucléaires (TICEN), le fait que le désarmement nucléaire nuira en premier lieu aux Etats légalement dotés de la Bombe, ou encore la persistance de l’écrasante supériorité nucléaire américaine.

Les USA désarment parce qu’ils détiennent des forces nucléaires pléthoriques pouvant être dégraissées sans trop d’incidences stratégiques ainsi qu’une supériorité technologique (DAM) et une supériorité conventionnelle. Or, le désarmement nucléaire de Global Zero et du président Obama est aussi une stratégie publicitaire et incantatoire dissimulant une stratégie de préservation de l’avantage technologique, décrédibilisant la dissuasion nucléaire (auprès des institutions internationales et des opinions publiques) et moralisant la position américaine.


Alexis Baconnet est chercheur à l’Institut français d’analyse stratégique (IFAS).



[1Julien Freund, « Le concept de désarmement », Stratégique N°47 Le désarmement, 3 trimestre 1990.

[2Idem.

[3Philippe Wodka-Gallien, Dictionnaire de la dissuasion, Rennes, Marine Editions, 2011, pp. 158-159.

[4Ibid., p. 336, citant Bruno Tertrais.

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