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Aspects sécuritaires du discours de Vladimir Poutine du 1er mars 2018


Alexis Baconnet est chercheur à l’Institut français d’analyse stratégique (ifas).


Dans son discours du 1er mars 2018 devant le Parlement russe, le président Vladimir Poutine a brossé un très vaste tableau des défis auxquels sera confrontée la Russie pour les années à venir. Après avoir solennellement déclaré que les choix et avancées actuels étaient de nature à façonner le futur de la nation pour les années à venir, le président de la Fédération de Russie a présenté les ambitions et projets de son pays en matière d’économie, de mutation sociale, d’amélioration du niveau et de l’espérance de vie, d’emploi, d’accès à la propriété privé, d’aménagement du territoire et de développement urbain, de développement des routes et des voies de communications, de modernisation des infrastructures, de maîtrise et de développement de l’information et de la communication, d’amélioration de la santé, de protection de l’environnement, de développement de l’éducation et de la culture, et de sécurité. C’est ce dernier point occupant le tiers du discours qui est ici restitué.

La Russie, ayant disposé longtemps de forces militaires en voie d’obsolescence, s’est lancée depuis plusieurs années dans une modernisation de ses systèmes d’armes et de ses capacités. Cette modernisation est désormais en cours d’aboutissement à travers les trois armes (terrestre, aérospatiale et maritime).

La dernière partie du discours est consacrée à la question de la sécurité. Le président Poutine débute cette séquence en affirmant que l’intervention en Syrie avait démontré l’accroissement des capacités militaires russes. Il précise ensuite que 80 nouveaux missiles sol-sol balistiques stratégiques, 102 missiles mer-sol balistiques stratégiques, 3 sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) de classe Boreï ont été reçus par les forces. 12 régiments ont reçu le nouveau missile sol-sol balistique stratégique Yars (nldr : qui remplace le missile Topol). Le nombre de porteurs d’armes de précision à longue portée a été multiplié par 12, alors que le nombre de missiles de croisière guidés a été multiplié par 3 et que l’armée de terre, la marine et l’armée de l’air ont grandi de manière significative.

Cette dynamique est le fruit d’une réponse au retrait unilatéral américain en 2002, du traité Anti-Ballistic Missile (ABM) de 1972 qui a permis l’expansion globale du système de défense antimissile des États-Unis. Qualifié de pierre angulaire du système de sécurité internationale, ce traité garantissait la pérennité de la dialectique de la dissuasion nucléaire.

Après avoir à de multiples reprises tenté d’enrayer le retrait américain du traité ABM, puis de développer un dialogue constructif avec les États-Unis, la Russie a tiré toutes conclusions utiles de la position Washington et des refus essuyés. En dépit de la signature du traité New START [1] de 2010 qui organise une déflation du nombre des armements nucléaires stratégiques, le système antimissile américain a continué de progresser technologiquement et géostratégiquement au point de venir dévaluer l’accord international suscité en risquant de remettre en question le potentiel de la dissuasion nucléaire russe.

Aussi, en réponse au projet antimissile américain, la Russie s’est-elle engagée dans le développement d’une nouvelle génération de missiles destinée à déjouer les capacités du système antimissile américain.

Le président Russe présente ainsi le nouveau missile sol-sol balistique stratégique Sarmat, destiné à remplacer le missile Voevoda. Pesant plus de 200 tonnes, le Sarmat dispose d’une phase d’accélération courte réduisant le risque d’interception et sera doté d’une large gamme de charges nucléaires (ndlr : il s’agit d’un missile MIRVé [2]), de corps de rentrées hypersoniques ainsi que des contre-mesures les plus modernes. Sa portée est déclarée comme pratiquement sans limites, pouvant frapper aussi bien à travers des trajectoires passant par le pôle Sud que par le pôle Nord.

Le discours mentionne ensuite l’existence de nouvelles armes stratégiques en cours de développement, ne recourant pas à des trajectoires balistiques et contre lesquelles les systèmes antimissiles sont inopérants. Il s’agit notamment de missiles furtifs tel que le X-101 (ndlr : peut-être une évolution du missile de croisière conventionnel furtif air-sol Kh-101) à profil de vol bas, emportant une charge nucléaire robuste, présenté comme n’ayant pas de restriction de portée et comme capable d’adopter une trajectoire imprévisible rendant son interception impossible par les défenses antimissiles.

Des véhicules submersibles opérés à distance (ndlr : des drones navals), capables d’évoluer à grande profondeur à une vitesse plusieurs fois supérieure à celle d’un sous-marin, des torpilles modernes ainsi que des navires de surface parmi les plus rapides ont été développés. Ces systèmes sont qualifiés de discrets, hautement manœuvrables et pratiquement invulnérables. Les véhicules submersibles opérés à distance sont à capacité duale (conventionnelle et nucléaire) et sont à même de frapper des cibles variées telles que des aéronefs ou des défenses côtières. Un système de propulsion nucléaire de taille réduite pour ces véhicules vient de terminer sa phase de test. Les tests qui ont été menés permettent de débuter le développement d’un nouveau type d’arme stratégique qui pourrait emporter une munition nucléaire de haute puissance.

Vladimir Poutine parle ensuite d’un missile air-sol hypersonique de haute précision entré en phase d’essai dans les forces en décembre 2017 (probablement le Kh-47M2 Kinzhal). Manœuvrable à tout moment de sa course, capable d’atteindre plus de 10 fois la vitesse du son (ndlr : plus de Mach 10) pour une portée de plus de 2 000 kilomètres, ce missile est capable d’emporter des charges nucléaires ou conventionnelles.
Une rupture technologique réside par ailleurs dans le développement d’un nouveau système de missile stratégique disposant d’un véhicule planeur, testé avec succès (ndlr : peut-être un véhicule planeur stratosphérique) et capable de dépasser la vitesse de Mach 20 et de manœuvrer verticalement et latéralement sur plusieurs milliers de kilomètres, le rendant invulnérable aux défenses.
Enfin, des avancées significatives dans les armes laser sont mentionnées, tout en affirmant qu’il y a beaucoup plus en développement que ce que le discours présente.

Pour autant, après avoir égrainé ces avancées technologiques militaires, le président Poutine rappelle que la Russie ne menace personne et n’est pas en train d’attaquer qui que ce soit ou de prendre quoi que ce soit à personne par la menace des armes.

La séquence sécuritaire du discours se termine en précisant que la Russie est très préoccupée par certains passages de la Nuclear Posture Review américaine de 2018 qui étend les possibilités de réduction, mais aussi réduit, le seuil d’emploi des armes nucléaires. Et le président Poutine de rappeler que « la Russie se réserve le droit d’employer les armes nucléaires uniquement en riposte à une attaque nucléaire, ou à une attaque avec d’autres armes de destructions massives contre le pays ou contre ses alliés, ou en réponse à un acte d’agression contre elle au moyen d’armes conventionnelles qui menaceraient l’existence de l’État. ». Il insiste encore en précisant que «  tout recours aux armes nucléaires contre la Russie ou contre ses alliés, quelle que soit la portée des armes, sera considéré comme une attaque nucléaire contre ce pays. Les représailles seront immédiates, avec toutes les conséquences qui s’en suivront. »

La séquence du discours se termine en affirmant que les politiques russes ne seront jamais fondées sur l’invocation d’un « exceptionnalisme  » et que la Russie respecte le droit international et croit dans le rôle central et inviolable des Nations unies.

Exercice de stratégie déclaratoire centré sur la technologie, la partie sécuritaire de ce discours est focalisée sur la dissuasion nucléaire (toutes les technologies présentées sont soit des vecteurs ou porteurs nucléaires, soit des vecteurs à capacité duale), cœur de l’architecture de défense russe.

Ce discours est une réponse d’une part au déploiement du bouclier antimissiles, d’autre part aux mutations doctrinales et aux modernisations capacitaires portées par la NPR américaine parue en février 2018. Le propos est avant tout destiné à signifier – y compris au besoin en bluffant quant à l’avance ou quant aux capacités technologiques des systèmes d’armes présentés – que la Russie opère au-delà de son retour militaire avec l’intervention en Syrie, un retour dans la compétition pour la maîtrise de la haute technologie militaire, notamment nucléaire, à même de contourner le système américain de défense antimissiles ; système dont l’expansion ne pouvait du reste que générer une nouvelle course aux armements.

Il s’agit de réaffirmer que l’arsenal nucléaire est indispensable à la sécurité de la Russie et qu’il demeure à la pointe de l’innovation tout en rappelant au passage que la stratégie de dissuasion nucléaire russe n’a rien de préemptive.

Certes, des nuances sont probablement à apporter quant aux possibilités financières de concrétiser l’ensemble de ces programmes d’armements et quant à la véracité de certaines performances des matériels voire même quant à la réalité de certains matériels. En effet, débuter le développement d’un programme ne signifie pas, loin de là, qu’il est sur le point d’aboutir. Parler d’absence de restriction de portée pour un vecteur missilier peut être réaliste si l’on parle de missiles balistiques pouvant être tirés depuis des SNLE croisant potentiellement n’importe où ou depuis un territoire national transcontinental comme la Russie. En revanche, avancer une absence de restriction de portée pour un missile de croisière, même hypersonique, est encore douteux vu l’état d’avancement de cette technologie, à moins d’affirmer cela en tenant compte de l’allonge de l’appareil porteur qui pour le coup se doit d’être un bombardier stratégique. Parler d’invulnérabilité des systèmes d’armes relève davantage de la propagande. L’invulnérabilité n’existe qu’à un instant « t » de l’évolution technologique et en supposant que l’on connaît exactement l’état des capacités offensives adverses. Parler du succès d’une phase de test n’indique rien sur le positionnement de cette phase dans l’état d’avancement général du programme… Mais, par-delà ses nuances, il n’en demeure pas moins qu’il faut observer avec le plus grand sérieux la réalité de la position nationale et de l’affirmation politique portées par le discours.


Alexis Baconnet est chercheur à l’Institut français d’analyse stratégique (IFAS) et chercheur associé au Centre lyonnais d’études de sécurité internationale et de défense (CLESID), EA 4586 Francophonie, mondialisation et relations internationales, université de Jean Moulin Lyon 3.


Photo : Capture d’écran de la vidéo du tir d’un Kh-47M2 Kinzhal depuis un MiG-31 - Russia Today 2018.


[1Strategic Arms Reduction Treaty.

[2Pour Multiple Independently Re-entry Vehicules, c’est-à-dire porteur de plusieurs têtes nucléaires.

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