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Ukraine : « Guerre longue, guerre d’usure, guerre ruineuse »


« Dès lors que chacun dispose de ressources suffisantes, il peut espérer l’emporter soit par l’obtention d’un gain décisif, soit par découragement de l’adversaire »


François Géré est président fondateur de l’Institut français d’analyse stratégique.

François Géré, “Ukraine : "Guerre longue, guerre d’usure, guerre ruineuse"”, l’Opinion, 2 juin 2022.


En août 1914, nul ne s’attendait à s’engager dans une guerre qui allait durer quatre ans et quatre mois. Le 24 février 2022, Vladimir Poutine pensait pouvoir s’emparer de l’Ukraine lors d’une promenade militaire de quelques semaines jusqu’à Kiev.

En guerre classique (non nucléaire) on distingue deux modes stratégiques : l’anéantissement et l’usure. Le premier consiste à écraser les forces ennemies par la supériorité locale du nombre et du feu. Surprenante, sa rapidité ne laisse pas à la défense le temps de s’organiser. Débordée, démoralisée, elle n’a plus qu’à capituler. C’est le schéma de juin 1940. Or, cette « offensive éclair » a totalement échoué face à la stratégie ukrainienne. L’usure est souvent considérée comme le mode d’action privilégié des « faibles », des résistants, des guérillas contre un agresseur plus puissant. L’armée ukrainienne, bien équipée et entraînée pour la « techno-guérilla », bien renseignée par les Etats-Unis a montré une capacité surprenante à user les forces physiques et morales de l’envahisseur.

Au regard des opérations russes à Marioupol et surtout dans le Donbass, il apparaît que l’état-major russe s’est tourné vers une stratégie lente d’encerclement et d’étouffement de la résistance ukrainienne. Mais elle a du mal à réussir par manque de troupes et de munitions. Depuis deux semaines les tentatives d’encerclement total des villes d’Izyum et Severodonetsk ont, pour l’instant, échoué. A ce rythme, et sous réserve des contre-attaques de dégagement dont l’armée ukrainienne s’est montrée capable à Kharkiv début mai, il faudra plusieurs mois pour s’emparer du seul Donbass. A supposer que cela soit réalisé, est-ce suffisant pour mettre fin à la guerre  ?

Un changement de régime à Moscou reste de l’ordre de l’improbable et, malade ou pas, Poutine ne manifeste aucune intention de négocier. Zelensky pas davantage. Dès lors que chacun dispose de ressources suffisantes, il peut espérer l’emporter soit par l’obtention d’un gain décisif soit par découragement. Or, ni les sanctions, ni les difficultés dans les secteurs céréalier et énergétique ne sont en mesure d’infléchir ces positions. La Russie avec 39 millions de tonnes de blé (+2,6 %) exportés continue sa percée sur les marchés internationaux. Les bombardements des ports céréaliers, comme Odessa et Mykolaïv, empêchent l’Ukraine d’exporter par mer mais les voies terrestres restent ouvertes. En réalité, les récentes flambées des prix sont surtout dues aux mouvements spéculatifs mondiaux.

Côté énergie, l’envolée des prix du gaz (plus de 170 % en 2021) n’est pas liée à la guerre. Elle s’est produite dès 2021. La Russie fournissait près de 50 % du gaz naturel et 20 % du pétrole consommés dans l’Union européenne. Depuis le début de l’année, elle a engrangé 27,3 milliards de dollars avec les achats de pétrole, gaz et charbon de l’UE. L’arrêt immédiat des approvisionnements n’est qu’un slogan. En outre, Moscou dispose de la gigantesque réserve de métaux précieux et rares de l’Oural.

Quant à l’Ukraine grâce à l’aide massive des Etats-Unis et de l’UE, son gouvernement peut maintenir une stratégie d’usure de long terme en l’espérant victorieuse. Encore faudrait-il préciser ce qu’il entend par victoire. Suite à une première aide de 14 milliards de dollars, le Congrès américain a validé le 19 mai un soutien de 40 milliards. Six sont destinés à l’achat de véhicules blindés et de défense antiaérienne auprès des sociétés américaines. Neuf doivent aussi permettre aux Etats-Unis de reconstituer leurs stocks d’armement. Près de neuf autres milliards sont consacrés à « la continuité des institutions démocratiques ukrainiennes ». Formule vague à laquelle fait écho l’UE dont les 4,1 milliards d’euros doivent « aider l’Ukraine à poursuivre sa voie européenne en soutenant la lutte contre la corruption, en faveur des droits humains et de la transition écologique ». En réalité l’utilisation de ces fonds s’effectue sans contrôle rigoureux dans un pays où la corruption n’a pas disparu le 24 février. L’Ukraine est donc placée sous perfusion militaire et civile.

Cette situation est-elle tolérable longtemps  ? Qui en fait réellement les frais  ? La population ukrainienne au premier chef. Cependant la prolongation de la guerre durant un an et plus serait ruineuse pour l’Europe tout entière et pour chacun de ses membres dont l’économie est déjà sérieusement malmenée. L’arrêt du gazoduc Nord Stream 2 coûte cher à l’Allemagne qui ne peut couvrir ses besoins par des achats de gaz naturel liquéfié (GNL) aux compagnies américaines. Par ailleurs le piétinement des négociations sur le nucléaire iranien prive les gaziers français (Total) et italien (ENI) de l’exploitation du gisement de South Pars à un moment critique.

Ainsi, chaque Etat membre de l’UE devient cas d’exception qui mérite indulgence et moratoire. La Hongrie pour le pétrole, l’Espagne et le Portugal pour le plafonnement des tarifs énergétiques. L’Italie constitue le cas le plus grave avec un quadruplement des coûts de production industrielle. Les ménages débourseront au moins 1 000 euros de plus, cette année, pour le gaz et l’électricité. Le gouvernement qui a déjà débloqué quatre milliards d’euros promet une rallonge de sept milliards d’euros pour diminuer les charges. Mais le pourra-t-il  ? Après deux ans de mesures d’exception pour réduire les effets de l’épidémie de Covid sur les entreprises, les Etats européens ne sont plus en position d’accroître la dette.

Coïncidant avec les difficultés de la transition énergétique, une guerre de longue durée en Ukraine sera porteuse de déstabilisation économique et sociale dans toute l’Europe, précipitant l’UE vers le déclin. Pour y faire obstacle elle doit exiger, par tous les moyens, de chacun des belligérants une déclaration sans délais de ses buts de guerre. Cela ne suffira pas pour obtenir la paix, mais cela contribuera à la faire avancer.


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