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Alfred Grosser, la réconciliation franco-allemande en héritage


Philippe Wodka-Gallien, chercheur à l’Institut français d’analyse stratégique (Ifas).


Rue Saint-Guillaume, le 27, amphi Boutmy, 17 heures. Alfred Grosser anime la séance hebdomadaire d’analyse de l’actualité. Une centaines d’étudiants écoute sagement. En plein cours, surgit la silhouette élégante un peu vieille France d’Alain Lancelot, le directeur de Sciences Po : « Le mur de Berlin est tombé ! ». A croire que les Berlinois de l’Est avaient choisi le jour et l’heure de ce rendez-vous à Sciences Po pour faire tomber le mur de Berlin. Emotions et cris de joie dans un amphi d’habitude plutôt serein. Merci monsieur Gorbatchev. Ce 8 novembre 1989, et dans les jours de liesse qui ont suivi, on espérait bien que la guerre froide ne rejoue jamais une édition 2. A l’annonce du décès d’Alfred Grosser, le 7 février 2024, j’ai ressorti l’un de ses livres majeurs : Affaires extérieures – La politique de la France 1944 – 1989. De nombreux paragraphes sont surlignés. Alfred Grosser nous en apprend beaucoup dans la densité de ses 400 pages. Ce n’est pas un cours d’histoire, mais une sociologie de l’international. En voici une lecture très personnelle, pour saluer sa mémoire.

France – Allemagne, constante majeure

La relation franco-allemande est l’ADN de son enseignement, de ses publications, de son message. C’est avec les notions apprises chez Alfred Grosser qu’il faut visiter Berlin. Son enseignement nous a donné les instruments de navigation autonome dans un monde traversé de rapports de force et de violence. Il rejoint dès 1956 la direction de la Fondation nationale des Sciences politiques. Le prestige de l’institution est alors incontestable. Issu de parents allemands « juifs athées », réfugiée en France en 1933, il est parfaitement bilingue. Fort du titre d’agrégé d’allemand, son autorité académique s’affirme dans une démarche fondamentale à l’IEP de Paris : décrypter pour des centaines d’étudiants de la Rue Saint-Guillaume les positions allemandes et françaises, jusque dans la plus intime des subtilités ? La langue de Goethe, qu’il maîtrise dans toute sa finesse, est d’une richesse telle, qu’elle autorise toutes les nuances. Son livre aborde le récit du rapprochement des deux pays à travers les orientations prises par la IVè république. Les deux pays doivent ensemble surmonter trois objets dans leur relation : « la France n’a pas eu Hitler dans son passé », et l’atome, civil comme militaire donne à la France de quoi rééquilibrer son infériorité économique. Déjà, un premier rendez-vous manqué. Il aura des conséquences dans le temps long de la géopolitique : l’échec en 1954 de la Communauté européenne de défense. Voilà : l’Europe confie sa défense à l’Alliance Atlantique et à l’Otan son organisation, structure administrative et militaire dominée d’emblée par les Etats-Unis, forcément. Mais dès lors que le militarisme allemand est ainsi domestiqué, Paris s’en satisfait, idem l’opinion française, sensible à la question. Telle est la conclusion expliquée dans Affaires extérieures.

Son livre salue le dessein de deux hommes de stature : Konrad Adenauer et Charles De Gaulle. Alfred Grosser raconte leur rencontre, la première d’une série de dix-sept : « Tout pourtant devrait séparer les deux hommes. L’un a le sens du tragique, L’autre a le tragique en horreur. » Très vite, voici le 22 janvier 1963 le traité de l’Elysée, mais c’est La grande illusion qui se joue : le projet d’une Europe entraînée par la France et l’Allemagne, comme imaginée par la Vè République, s’efface vite devant l’orientation structurante envers Washington que Bonn, puis Berlin, veut privilégier. Le système de sécurité euro-atlantique n’a pas guère bougé depuis, tout juste s’est-il rééquilibré par l’influence de la force de frappe nucléaire française de dissuasion qui autorise à l’Elysée l’expression d’un autre point de vue. Autre changement depuis 1989 : les frontières de l’Alliance ont poussé l’avantage vers l’Est et le Nord de l’Europe. Aux résultats, un rôle plus affirmé de l’Otan dans la sécurité européenne à mesure que les nouveaux Etats-membres, Pologne en tête, prônent un lien quasi exclusif avec Washington. Les chimères européennes fantasmées à Paris s’estompent et relèvent désormais de notre histoire diplomatique. Depuis Konrad Adenauer, les chanceliers allemands ne cessent de rappeler aux projets élyséens leur fidélité à l’Otan et vident de leur sens toute analogie gaullienne à l’Europe puissance.

Tout est affaire de sémantique : s’il n’est plus question de « couple », au mieux met-on désormais en avant la notion de « dialogue », bref acter de la banalisation d’une relation entre deux voisins partenaires dans le bilatérale ou le multilatérale d’organisation où la France se voit très relativiser à mesure que s’affaisse son influence économique et culturelle. En deux dossiers stratégiques, l’Allemagne des années 2010 et 2020 a choisi de tourner le dos à la France : dans l’énergie avec le démantèlement du parc nucléaire au profit du charbon, dans la défense en renonçant aux systèmes de défense structurant que la France propose. En tête de liste, il y a l’affaire des F-35, avant que ne surviennent le projet de défense anti-missile lancé par l’Allemagne avec l’Europe, mais sans la France (au passage, pour Berlin, c’est affadir notre stratégie de dissuasion nucléaire).

Il ne faut pas succomber au romantisme, et Alfred Grosser nous avait mis en garde à ce sujet. Bref, Berlin en renonçant à l’espérance d’un franco-allemand plus structuré, plus intime, a brisé les espérances suscitées par ses conférences, sans qu’il n’ait jamais occulté les difficultés que Français et Allemands ont à surmonter. L’Allemagne d’Olaf Scholz a pris un cap radicalement divergeant, renonçant aux projets qui auraient intégrer les deux destins. Alors que la défense aux frontières redevient un enjeu vital suite au 24 février 2022, les Européens ont pris une orientation tellement otanienne, si bien que l’annonce même d’un projet militaire de l’UE hors Otan en devient dérisoire aux yeux de nos partenaires. Via l’Otan, c’est vers les Etats-Unis, que se sont tournées la Finlande et la Suède pour garantir leur défense, et non vers l’UE. Forcément, via l’Otan, la proximité de la menace aidant, il y a accès direct à un immense arsenal industriel calibré « économie de guerre », celui des Etats-Unis.

Pointer les contradictions françaises de notre politique extérieure

De ses formules croustillantes telle une viennoiserie Alfred Grosser aimait pointer les contradictions de la politique européenne de Paris. Au sujet du refus de l’entrée du Royaume Uni dans la communauté européenne, il y a cette phrase dans son livre pointant l’effet de la posture du Général s’apposant à Londres par son véto : « Les représentants de la France sont contraints de tenir de façon crédible un raisonnement assez étrange : la Grande-Bretagne doit rester à la porte puisqu’elle refuse une forme d’intégration politique européenne, que la France refuse d’ailleurs aussi. » Nous sommes dans les années 1960. Cette phrase ne pourrait-elle pas s’appliquer à la décennie 2020 ! Nous sommes au cœur du paradoxe lorsqu’il revient sur la vision du Général au sujet du projet d’Europe politique proposé par le « Plan Fouchet » : l’Elysée « souhaite que l’Europe soit assez unitaire pour pouvoir prendre ses distances à l’égard du dominateur américain, tout en redoutant une structure qui entraverait sa liberté d’action ». 

A l’origine certainement, le messianisme tricolore, un paramètre de notre politique extérieure sur laquelle il revient : « Les phrases abondent qu’un instant de réflexion devrait faire considérer comme choquante pour les autres peuples, à commencer par nos partenaires européens. ». De son livre, on prendra celle-ci attribuée au Général prononcé le 31 décembre 1963 : « La France, parce qu’elle le peut, parce que tout l’y invite, parce qu’elle est la France doit mener au milieu du monde, une politique qui soit mondiale ». On saisit l’enjeu de la restauration de notre posture économique. D’où la difficulté nouvelle et effet long-terme que pose une dette qui atteint 120 % du PiB. L’argent, c’est le nerf de la guerre. On ajoutera cet extrait de son livre : « La référence morale ne doit assurément jouer qu’une fois achevé l’analyse froide de la réalité ». Une vision de la politique extérieure, celle de rapport de force et de facteur psychologique, de défense d’intérêts, vite atténué par cette autre réflexion : « Mais il ne faudrait pas pour autant oublier que les « belles âmes » voient souvent cette réalité plus clairement que les passionnés du « réalisme ».

Un cours d’Alfred Grosser, c’était une ambiance, celle de l’Auberge espagnole

Alfred Grosser, dès les années 1980, nous a enseigné une philosophie que l’on aime retrouver sur Arte, et bien évidement dans l’Auberge espagnole, le film de Cédric Klapish, qui raconte le quotidien d’étudiants à Barcelone venues de toute l’Europe au titre du dispositif universitaire Erasmus. A travers le parcours de son héros, Xavier, L’Auberge espagnole est un voyage initiatique. Je vous en parle car lorsque j’ai vu ce film (sorti en 2002, et déjà au patrimoine de notre cinéma), j’ai immédiatement pensé aux conférences d’Alfred Grosser. Nos camarades venaient eux aussi de toute l’Europe. Sa page Wikipedia rappelle qu’il avait siégé à la direction de l’Office franco-allemand pour la Jeunesse. On saluera cette initiative issue par le Traité de l’Elysée. Ses cours sur la diplomatie française et la relation franco-allemande ne doivent pas pour autant devenir une nostalgie, mais une invitation à poursuivre son message.
Les efforts des Allemands et des Français pour se rapprocher ont-ils été vains ? Affaire de volonté partagée. Le bilan franco-allemand est exceptionnel répond Alfred Grosser en conclusion de son ouvrage. Le processus entrepris par les deux nations est un exemple, unique, fait-il remarquer : en rassemblant dans l’amitié deux pays séparés par plusieurs siècles de guerre, Allemands et Français ont démontré que la paix était possible entre ennemis a priori irréductibles, un exemple à suivre, une invitation partout dans le monde ; on pense bien-sûr au Moyen-Orient. Le franco-allemand est une démarche utile au monde. Au plan économique, Airbus est devenu un produit mondial, une réussite des Européens qui doit beaucoup à la volonté des ingénieurs français et allemands.

Le 7 février 2023, Alfred Grosser a rejoint le Panthéon de la science politique française où sont gravés les noms de André Sigfried, Raymond Aron, René Rémond, Jean-Baptiste Duroselle, Jean-Paul Fitoussi, et Hélène Carrère d’Encausse. Promotion 2015, Eve Roehrig, a souhaité apporté son témoignage : « A Sciences Po, Alfred Grosser restait pour nous une référence sur la construction européenne et le travail essentiel de mémoire au sujet des traumas de la seconde guerre mondiale. » Un matin, à l’issue de l’un de ses cours sur l’Allemagne contemporaine, je l’approche. Ce devait être en 1988. Il est encore sur l’estrade. « Monsieur, pourriez-vous m’éclairer sur un point. C’est au sujet du projet de navette spatiale Hermès. Pourquoi les Allemands refusent-ils de nous suivre ? ». Sourire, regard malicieux, il me répond : « Pour l’Allemagne, Hermès, c’est un nouveau Concorde ». A méditer pour l’avenir de la coopération franco-allemande dans l’aéronautique.

Philippe Wodka-Gallien

Promotion 90
Institut Français d’Analyse Stratégique


Photo : Alfred Grosser, German-French publicist, sociologist and political scientist, 2010 at "Paulskirche" in Frankfurt am Main, Germany - CC.

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