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Le point de vue de l’amiral Pierre Lacoste

Qu’est-ce que la fin de la guerre froide a changé en Iran, indépendamment de la nature de ce régime ?

Après 1990 l’Iran ne pouvait plus compter sur l’URSS pour faire contrepoids à la puissance des Etats-Unis. D’ailleurs le « Grand Satan » américain a cessé d’être une menace directe pour Téhéran dès que l’invasion du Koweit, à l’été 90, a fourni à Washington l’occasion de détruire l’armée de Saddam Hussein, débarrassant ainsi l’Iran de son pire ennemi, (les quelques forces aérienne irakiennes qui avaient échappé à la destruction allant même jusqu’à se faire interner en Iran !)

Les Perses sont convaincus de représenter la plus ancienne, voire la plus grande puissance du Moyen Orient. Ils ne sont pas Arabes mais le chiisme, religion d’état, leur permet d’entretenir des liens étroits avec les autre communautés chiites de l’Islam. Leur politique étrangère, particulièrement subtile, témoigne de la pérennité du nationalisme iranien. Ainsi, l’alliance de revers conclue par Israël avec le régime du Shah n’a-t-elle jamais été totalement rompue. Pas plus que les liens avec la Russie, pas plus que les négociations avec les pétroliers américains, comme par exemple Haliburton qui s’intéresse tant à l’immense gisement de gaz de South Pars, à cheval sur l’Iran et le Qatar.

Est-ce que l’Iran nucléaire serait une menace ? Si oui, pour qui ? Si non pourquoi ?

Oui, mais seulement pour celui qui voudrait lui imposer sa loi par la force armée. Car tout Etat, fût-il un « Etat voyou », sait qu’il risquerait d’être immédiatement réduit en cendres s’il tentait d’employer unilatéralement l’arme nucléaire.

Non parce que l’Iran n’a jamais eu le comportement suicidaire d’un Saddam Hussein ou des islamistes fanatiques qui veulent acquérir la « bombe islamique » pour détruire Israël. Non parce que la bombe iranienne contribuerait à interdire tout chantage, par exemple celui d’un Pakistan qui serait à nouveau tombé sous l’influence des extrémistes sunnites, comme ce fût le cas quand le régime des Talibans d’Afghanistan était soutenu par Islamabad. Aujourd’hui, après avoir débarrassé l’Iran de Saddam Hussein, les Américains l’ont aussi débarrassé des Talibans. Pour Téhéran, l’arme nucléaire serait avant tout une arme de dissuasion dans une perspective politique à longue échéance.

L’option militaire est elle concevable ? Sinon quels autres types de pressions seraient envisageables pour conduire l’Iran à renoncer à la fabrication de l’arme nucléaire ?

Pour dissuader les Iraniens de se doter de la bombe, l’option militaire me paraît être hors de question. Engagés militairement en Irak pour plusieurs années, les Etats-Unis dépendent de l’Iran, ne serait-ce que pour le contrôle de la majorité chiite du pays. On l’a bien vu quand Téhéran a contribué à la réussite des élections en faisant prévaloir le point de vue modéré de l’Ayatollah Sistani sur celui, anti-américain, du jeune Iman Sadr.

Les autres options sont affaire de diplomatie et de pressions politiques et économiques, bien plus que militaires. Les Américains n’ont pas réussi à empêcher l’Inde et le Pakistan d’acquérir un armement nucléaire en dépit de tous leurs efforts pour interdire la prolifération des « armes de destruction massive ». En 91 ils ont échoué dans une tentative de coup d’état contre Saddam Hussein après la défaite de ses armées, croyant qu’ils pourraient répéter l’exploit de la CIA réussissant, dans les années cinquante, à faire tomber Mossadegh pour installer le Shah. Parmi leurs anciens alliés iraniens exilés en Amérique et en Europe, certains leur font miroiter la perspective d’une révolution libérale et démocratique en Iran. Ce serait sous estimer une nouvelle fois le redoutable pouvoir d’un régime policier. Car l’Iran d’aujourd’hui, solidement tenu par les « gardiens de la Révolution » ne me semble pas près de se doter d’un régime libéral....

Je crois par contre que personne ne pourra imposer à ce pays de renoncer à l’arme nucléaire. En raison d’une position géographique stratégiquement incontournable, il représente un enjeu décisif pour les équilibres du Moyen Orient, et même de l’Asie centrale. Depuis plusieurs années déjà, l’Iran a entrepris de mettre en valeur ses voies de communication, y compris celles du pétrole et du gaz, pour reconstituer une moderne « route de la soie ». Les grands puissances ont tout intérêt à ce qu’il intègre le concert des nations. Elles devraient cesser de proférer des anathèmes. Sans doute séduisent-ils une majorité d’électeurs prisonniers des slogans les plus simplistes, mais ils servent surtout de prétexte aux fanatiques de tous bords pour recourir au terrorisme et aux autres stratégies à caractère mafieux pour envenimer les relations internationales.

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