Accueil > Recherche > Moyen-Orient > La crise iranienne > Le point de vue de l’amiral Camille Sellier

Le point de vue de l’amiral Camille Sellier

Qu’est ce que la fin de la guerre froide a changé en Iran, indépendamment de la nature du régime ?

Le changement de régime a été pour l’Iran un événement bien plus important que la fin de la guerre froide qu’il a d’ailleurs précédée d’une douzaine d’années.
Entre les deux, la guerre Iran-Irak, menée à une période où la guerre froide faisait pourtant rage, a constitué un affrontement hors champ de cette même guerre froide. En effet, l’Irak client de l’URSS y a reçu le soutien de pays occidentaux comme la France voyant en lui un rempart laïc face à la révolution islamique et aussi de façon moins voyante des États-Unis, ceux-ci ayant non seulement perdu le contrôle de l’Iran qu’ils avaient exercé pendant le règne du Shah mais étant devenus le « grand Satan ». Cependant, contrairement à l’Égypte après sa défaite de la guerre du Kippour en 1973, l’Iran n’avait pas changé de camp et basculé dans la sphère d’influence soviétique, mais s’était mis hors guerre froide, créant pratiquement de fait son propre « bloc », en se présentant comme le fer de lance de la révolution islamique face à l’Occident et l’URSS à la fois.

En revanche l’écroulement de l’URSS a changé l’environnement stratégique de l’Iran et d’une certaine façon l’a ramené à une situation classique de voisinage avec la Russie. Par rapport à celle des Tsars, cette Russie avait perdu toute puissance militaire ainsi que toute tentation expansionniste ; au contraire elle avait du donner leur indépendance à la majorité de ses marches caucasiennes ou d’Asie centrale. Par ailleurs elle avait acquis un potentiel scientifique, technique et industriel considérable devenu inemployé et disposé à se vendre pour survivre. Ces conditions étaient tout à fait propices à l’établissement de relations équilibrées avec ce voisin auquel l’Iran peut acheter des technologies et des armes, discuter de manière sereine du partage des ressources pétrolières en Mer Caspienne, tout en tempérant ou ne favorisant pas l’agitation islamique dans le Caucase.

Est-ce que l’Iran nucléaire serait une menace ? Si oui, pour qui ? Si non, pourquoi ?

L’Inde et le Pakistan n’ont pas attendu que l’autre possède des armes nucléaires pour le considérer comme une menace. De façon apparemment paradoxale, maintenant que l’une et l’autre ont démontré qu’ils détenaient de telles armes, ils se parlent, améliorent leurs relations et vont même jusqu’à tenter de discuter du règlement de leur plus grave différend, le Cachemire.

En supposant que l’Iran ait réellement le projet de détruire Israël, au-delà des déclarations périodiques sur le thème, la possession assurée, même si elle n’est pas affichée, d’armes nucléaires par ce dernier fera jouer la dissuasion à l’image de ce qui s’est produit pendant la guerre froide. Sans même envisager les représailles massives qu’Israël déclencherait dans ce cas, une attaque nucléaire iranienne sur une ou des villes israéliennes serait insensée en ce qu’elle tuerait autant de Palestiniens que d’Israéliens. Pour l’instant l’Islam radical arrive à susciter la vocation de martyr chez quelques-uns uns, le peuple palestinien tout entier d’abord, le peuple iranien ensuite sont-ils prêts au sacrifice, l’Iran tenant le couteau, pour détruire Israël ?

L’option militaire est-elle concevable ? Si non, quel(s) autre(s) type(s) de pression pourrai(en)t conduire l’Iran à renoncer à la fabrication de l’arme nucléaire ?

L’Iran est décidé à se constituer des forces nucléaires parce qu’il se veut une grande puissance régionale et qu’Israël d’un coté, le Pakistan de l’autre en ont. Au-delà du poids militaire de telles forces, c’est la reconnaissance de l’état de pays moderne maîtrisant les sciences et les techniques les plus avancées et donc maître de ses choix politiques et économiques qui est en jeu. La République islamiste a repris à son compte le projet du Shah, projet cohérent avec la géographie, l’histoire et la démographie de ce grand pays.

Dans ces conditions, rien ne fera renoncer l’Iran et surtout pas un changement de régime imposé par une intervention militaire « à l’irakienne » au prétexte qu’un régime démocratique à l’occidentale renoncerait définitivement à l’arme nucléaire...

État partie au TNP, l’Iran manœuvre remarquablement, jusqu’à ce jour, tirant tout profit possible de la règle internationale pour acquérir une base scientifique solide et la pratique des techniques nucléaires en bâtissant une industrie électronucléaire. Contrairement à l’interprétation américaine, il en aura d’ailleurs réellement besoin dans quelques années en raison de l’explosion démographique, du développement industriel nécessaire pour être un grand État et de la diminution de ses ressources pétrolières et gazières qu’il sera plus rentable politiquement et économiquement de continuer d’exporter plutôt que de les brûler localement.
Les pressions diplomatiques, commerciales, autres que militaires, peuvent retarder cette démarche, certainement pas la bloquer définitivement. Pour l’instant l’Iran joue encore, officiellement, selon les règles du TNP. Le jour où le bénéfice de ce comportement lui semblera trop cher payé par l’observation de contraintes telles que les inspections de l’AIEA ou les retards créés à l’accomplissement de son projet, il se retirera du TNP comme celui-ci l’y autorise.

L’option militaire est-elle concevable ? A mon sens elle ne l’est plus à la fois pour des raisons techniques de nombre et connaissance des objectifs à traiter, des moyens (actions de commandos, frappes conventionnelles, peut-être nucléaires dans le cas d’installations enterrées et durcies) nécessaires à leur destruction, de la dimension politique d’une telle action : action décidée par le conseil de sécurité de l’ONU ? ou action des Etats-Unis seuls ? ou action d’Israël seul ? ou avec la bénédiction américaine ?

A court terme les conditions géostratégiques, limitées ou non à cette région, ne semblent en aucune façon favorables au déclenchement d’une opération militaire visant à tuer le programme nucléaire iranien.
Le temps joue en faveur de l’Iran.

Dans la même rubrique

Trump contre l’Iran, premier round

On pensait que le sieur Trump n’oserait pas se retirer des Accords de Paris sur le réchauffement climatique. Il l’a fait tandis le nouveau (…)

Iran nucléaire : une prolifération stabilisatrice favorable à la sécurité internationale ?

L’accord de Vienne du 14 juillet 2015 venant compléter les dispositions du protocole additionnel du traité de non-prolifération, bride ou empêche, (…)

Iran’s New President Will Retreat from the Nuclear Program

Sommaire-
With the clarification of the names of the candidates in Iran, the focus now has shifted to their possible policies. A key question (…)

Le syndrome iranien

L’embarras de l’administration Obama et des gouvernements occidentaux à l’égard de la crise égyptienne suscite interrogations et critiques. Il est (…)

L’Imbroglio du Siècle

Sans préjuger de ce que réserve l’avenir on peut supposer qu’en 2100 les historiens pourront caractériser la crise nucléaire iranienne comme (…)

La Bombe et la Mémoire : une commémoration pour l’avenir.

Le 13 février 1960 soit quinze ans après Hiroshima-Nagasaki et la création du CEA, la France procédait au Sahara à son premier essai « Gerboise (…)

Pour un moratoire sur les sanctions à l’égard de l’Iran

Il y a encore quelques semaines, diplomates et experts s’interrogeaient sur l’opportunité et la nature de nouvelles sanctions contre le régime (…)

Genève : le sursis, pas l’apaisement.

Annonce de l’existence d’une nouvelle installation destinée à l’enrichissement d’uranium près de Qom, tirs de missiles, déclarations belliqueuses, (…)

Doctrine de dissuasion de la République islamique

La présidence de George W. Bush est arrivée à son terme et malgré d’incessantes suppositions des médias et des politiques aucune attaque militaire (…)

Même président, nouvelle politique ?

Avec près des deux tiers des suffrages exprimés, le président Ahmadinejad remporte un succès considérable. Pour ceux qui ces dernières semaines (…)

Iran : les bénéfices de la paix

Le 20 juillet 2008 à Genève pour la première fois la diplomatie américaine a accepté de rencontrer celle de l’Iran. Il était temps sans doute. (…)

Le « polygone » kurde au coeur de l’enjeu iranien

Le problème régional kurde : Un haut responsable du ministère de la Défense irakien a accusé fin avril 2006 les forces iraniennes d’avoir violé (…)

Le réveil nationaliste des Azéris d’Iran et ses conséquences virtuelles sur la stabilité du pays

La première minorité ethnique d’Iran : Les Azéris d’Iran qui constituent la plus importante minorité ethno-linguistique du pays puisqu’elle (…)

Les interrogations concernant l’agitation accrue dans la province iranienne du Sistan-Baloutchistan à majorité sunnite

Depuis de longues années Islamabad et Téhéran s’accordent pour réprimer le nationalisme baloutche de chaque côté de leurs frontières. Le moindre (…)

Les questions soulevées par la multiplication des attentats perpétrés dans la province iranienne du Khouzistan à majorité arabe

Le supposé problème « ethnique » constitué par le Khouzistan iranien : La région du sud-ouest de l’Iran, la province du Khouzistan est (…)

L’arme « à double tranchant » du pétrole iranien

Retour sur la crise iranienne
Le 20 janvier 2006, le vice-président américain Dick Cheney avait estimé, , « possible qu’il y ait un pic sur (…)

Iran : Interview de François Géré dans "Le Monde 2"

A peine la trêve des combats au Liban était-elle entrée en application que le président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, annonçait, le 15 août, son (…)

Les interrogations concernant l’agitation accrue dans la province iranienne du Sistan-Baloutchistan à majorité sunnite

Depuis de longues années Islamabad et Téhéran s’accordent pour réprimer le nationalisme baloutche de chaque côté de leurs frontières. Le moindre (…)

L’entrée en lice des Etats-Unis : manoeuvre sournoise ou mutation stratégique ?

F.Géré propose une analyse des évolutions récentes de la situation iranienne au travers de l’attitude des Etats-Unis.
Apparemment, (…)

La déclaration peu diplomatique de Philippe Douste-Blazy a l’endroit de l’Iran : Ecart de langage ou propos délibéré ?

Pour la première fois depuis le début de la crise du nucléaire iranien, le ministre français des Affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy, a (…)

Les craintes contradictoires des pays arabes relatives à une éventuelle option militaire contre l’Iran

Les Etats arabes redoutent par-dessus tout de voir l’Iran perse et chiite accéder au statut de puissance nucléaire militaire. Mais ils redoutent (…)

Le jeu iranien au sein de l’OPEP

Dans un contexte moyen-oriental en plein bouleversement, il apparaît plus que jamais difficile aujourd’hui de ne pas articuler la problématique (…)

Le point de vue de l’amiral Pierre Lacoste

Pierre Lacoste répond aux questions de l’IFAS.
Qu’est-ce que la fin de la guerre froide a changé en Iran, indépendamment de la nature de ce (…)

Prolifération au Moyen Orient - Le point de vue israélien

Compte rendu de la table ronde organisée auprès de la commission de la défense nationale et des forces armées de l’Assemblée nationale sur le (…)

Prolifération au Moyen Orient - Le point de vue iranien

Compte rendu de la table ronde sur le thème de la prolifération organisée auprès de la Commission de la défense nationale et des forces armées de (…)