La question allemande en Europe depuis l’unification

Thierry Garcin, La question allemande en Europe depuis l’unification, L’Harmattan, 2025, 272 pages.
Compte-rendu par François Géré, président de l’Institut français d’analyse stratégique (ifas).
Livre cruel parce que lucide. Se fondant sur des éléments indiscutables, exposés dans un esprit pédagogique (moi qui croyait savoir j’ai beaucoup appris !) Thierry Garcin établit un diagnostic de l’état de l’Union à travers le prisme de l’évolution de l’Allemagne et, au premier chef, des péripéties d’un couple qui n’a jamais existé au-delà d’une image floue publicitaire. Par-delà les déclarations (d’amour ?) s’impose une réalité cruelle : depuis la fin de la guerre froide l’Allemagne fait cavalier seul et, depuis le Brexit, cette tendance s’est aggravée. Stratégie du fait accompli et absence de consultations préalables sont-elles dues à la seule Allemagne ? La France n’a pas cru devoir demeurer en reste en déclarant une surprenante Union méditerranéenne au mépris des préoccupations des États d’Europe du Nord et du Centre et de ce fait voué à tourner court.
C’est dans ce cadre politique et économique que paraît la divergence des projets (et l’incapacité à les faire converger comme cela avait été encore le cas dans les années du Marché commun et de la Communauté européenne). Les États membres (dont les dirigeants politiques changent au fil des élections) sont donc tiraillés entre différents modèles institutionnels.
L’utopie du fédéralisme et le mythe de l’Europe des régions ont engendré une concurrence permanente entre l’interétatique et le supranational. Divagation aggravée par des élargissements intempestifs et précipités. Dix adhésions d’un coup en 2004 ! Des règles de vote byzantines doivent pondérer une arithmétique devenue folle. Car avec le Kosovo, le Monténégro, la Macédoine du Nord, small n’est décidément pas beautiful et Garcin, ironique, d’épingler à juste titre les délires cartographiques identifiant des nano-régions, peuplées de Livoniens, Aroumains et autres Sicules. Tandis que certains États comme la Hongrie font valoir les intérêts d’une diaspora magyare estimée à deux millions et demi de personnes. Les spectres du passé n’en finissent pas de hanter les peuples.
Fortement amoindrie par le Brexit, l’UE finit par devenir un champ d’influence dans lequel prévaut la conviction que « ce qui est bon pour Berlin est bon pour Bruxelles ». Or, l’Allemagne connaît deux partenaires commerciaux majeurs : les États-Unis et la Chine. Ce qui la conduit à orienter l’UE conformément à ce double intérêt sans se soucier de leur compatibilité avec un intérêt européen (que nul, à vrai dire, n’a encore été capable de définir ni de se mettre en position d’affirmer). Autre cruauté, la comparaison des statistiques notamment celles du commerce extérieur. Malgré les effets négatifs de la guerre d’Ukraine, l’Allemagne enregistre encore un excédent de 177 milliards en 2023 (contre 250 en 2016), tandis que l’Italie dégage régulièrement depuis 2020 un solde positif de 60 milliards d’euros grâce au dynamisme de ses PME offrant des produits originaux de haute qualité. A l’opposé, le déficit français ne cesse de s’aggraver atteignant 100 milliards. Constat plus cruel encore, celui du décrochage économique de la France depuis la fin du 20ème siècle frappée par la désindustrialisation ; pénalisée par son incapacité à assurer la prospérité des entreprises de taille intermédiaires ; handicapée par le séculaire déséquilibre du tissu urbain régulièrement mais vainement critiqué (Paris et le désert français de J-F. Gravier date de 1947 !).
C’est donc sur ce cumul de disparités économiques nationales et de divergences communautaires que viennent se superposer les préoccupations politiques d’une Allemagne en proie au jeu de coalitions devenues de plus en plus fragiles à mesure de l’érosion du confortable dualisme CDU/SPD. Situation qui a favorisé la politique du fait accompli.
La sortie du nucléaire est exemplaire : satisfaire les Grüne dans le respect démocratique des opinions citoyennes cher à la chancelière Merkel.
Malheureusement cela revient à se laisser prendre en otage par des mouvements plus idéologues que pragmatiques et, dans le cas français, incapables de cohérence ! A se laisser guider par cet ectoplasme nommé Opinion publique soumis à l’impact changeant de l’émotionnel médiatique. Après Fukushima (2011) l’Allemagne a imité l’Italie qui après Tchernobyl (1986), bien que privée de ressources énergétiques sur son territoire, avait voté par referendum contre le nucléaire quitte à s’en mordre les doigts par la suite. Car ni Tchernobyl ni Fukushima ne justifient de sacrifier une stratégie énergétique qui doit compter à la fois avec le très long terme planétaire (pollution, CO-2 réchauffement) et avec une imprévisible quantité d’événements tels que l’invasion de l’Ukraine par la Russie, pourvoyeuse de gaz pour l’Allemagne.
Autre fait accompli : l’immigration absolument vitale pour l’économie allemande. Ce dossier, plutôt bien géré dans une relation avec la Turquie sensible au grave problème kurde, a subi le contrecoup brutal du danger terroriste islamiste. L’Allemagne a accueilli plus d’un million de réfugiés syriens durant la seule année 2015. Il ne pouvait en résulter qu’un choc culturel dont a profité la nouvelle extrême droite allemande (ADF) « new look » qui ne se réduit pas aux bannières hélas surmédiatisées de quelques centaines d’attardés paléo-nazis.
Enfin, réagissant à la menace russe, l’Allemagne, toujours aussi unilatéralement, a décidé d’investir massivement (100 milliards d’euros) dans la défense. Elle a cru opportun de lancer un programme européen (sans consultation avec la France) de « bouclier aérien ou spatial » (on ne sait pas très bien) qui débouche sur une coopération avec les États-Unis et Israël. Ainsi, la même cruauté marque l’analyse de la Défense européenne qui fait apparaître une abdication permanente à laquelle il est vrai les États-Unis, via l’OTAN, ont fortement contribué. Cette ingérence ne suffit pourtant pas à expliquer une impasse historique, somme toute assez simple. Car prétendre faire de la défense une priorité c’est mettre la charrue avant les bœufs en l’absence d’une politique extérieure commune fondée sur l’unanime reconnaissance d’un indiscutable « intérêt européen identique ». On attend toujours. Dans ces conditions les discours sur la dissuasion nucléaire européenne relèvent du verbiage irresponsable. Avec l’agression russe en Ukraine, plus que jamais les Européens achètent leur armement haut de gamme (le très onéreux F 35) aux États-Unis, abandonnant les vrais programmes de souveraineté notamment dans le domaine spatial. « Bref, conclut l’auteur, la défense européenne ne sera pas européenne, parce qu’elle n’est déjà plus européenne. »
Ainsi par un humour cruel mais salutaire Thierry Garcin renoue avec l’esprit malicieux d’Andersen « Les habits neufs de l’Empereur ». Le roi est nu !
Malheureusement il ne nous propose pas un conte.




