institut français d’analyse stratégique

Fondé en 2001 par François Géré, l’Institut français d’analyse stratégique (IFAS) est un centre de recherche privé français, spécialisé dans l’étude des questions de stratégie, de défense et de relations internationales.

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Processus multipolaire et guerre limitée - institut français d'analyse stratégique
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Processus multipolaire et guerre limitée

Le système international est en transition progressive vers une recomposition de la puissance. L’actuel « nomos de la terre » (Carl Schmitt) est caractérisé par le « moment unipolaire » (Charles Krauthammer) finissant. Le nouveau nomos en devenir suit l’évolution actuelle d’un processus de multipolarisation de la puissance qui devrait aboutir, à terme, à un système international multipolaire.


Alexis Baconnet est chercheur à l’Institut français d’analyse stratégique (ifas).


Définie par Gaston Bouthoul comme une « lutte armée et sanglante entre groupements organisés », la guerre est, au sein du présent environnement international, un phénomène de violence concernant au moins deux États entrés dans une situation de belligérance. Le système international désigne quant à lui, d’après Raymond Aron, « l’ensemble constitué par des unités politiques qui entretiennent les unes avec les autres des relations régulières et qui sont toutes susceptibles d’être impliquées dans une guerre générale ».

A la suite d’un système international structuré par la bipolarité, le monde post 1989 a consacré la mise en place d’un système unipolaire sous hegemon américain [1]. Le processus de multipolarisation du système international a ensuite pris naissance, de manière filée, à la suite du redéploiement stratégique global des Etats-Unis post 11 septembre 2001. Ce processus multipolaire a par la suite pris corps à partir d’une conjoncture historique ayant cumulé l’éclatement de la Guerre de Géorgie, de la crise économique mondiale, des insurrections arabes et de la crise ukrainienne au sujet de la Crimée.

Il est possible d’estimer que le monde se trouve en transitions progressive vers un système international multipolaire (c’est-à-dire, selon R. Aron, un système où les acteurs appartiennent à des classes de puissances similaires) parce que la puissance américaine semble cesser de progresser selon un différentiel important avec les autres puissances, et parce que parallèlement, ces autres puissances placées hors du continuum hégémonique américain continuent quant à elles de progresser (l’Europe si l’on considère qu’elle n’est pas sous contrôle américain, les BRICA, la Turquie, l’Iran, l’Indonésie... [2]).

Par-delà la séquence historique de nivellement des identités et des cultures qu’aura en partie conduit le phénomène de la globalisation, le nouveau système international sera peut-être même, à terme, partiellement hétérogène (d’après la distinction faite par R. Aron), c’est-à-dire avec des Etats se réclamant de principes différents et de valeurs contradictoires (Etats-Unis et Etats de l’ensemble occidental d’une part, Russie, Chine, pays émergents, monde musulman... d’autre part).

Or, les transformations du système international s’accompagnent généralement de transformations de la guerre et la guerre peut elle aussi parfois produire des transformations du système international. Ainsi, l’actuel processus de multipolarisation du système international peut dans les limites d’un droit international éprouvé et d’un « pouvoir égalisateur de l’atome » (Pierre-Marie Gallois) contesté, conduire à générer un retour de la guerre conventionnelle limitée (quant à ses buts politiques, son aire géographique et son intensité). La guerre étant limitée, il n’y aura pas de remise en question de l’ordre [3], ce qui pourrait permettre une stabilisation du nouveau système international en formation.

Tant que l’arme nucléaire sera présente (sans abolition au moyen du désarmement) et restera effective (sans neutralisation au moyen d’un saut technologique de la défense antimissile ou de l’apparition d’une arme nouvelle), la guerre restera limitée, interdisant donc probablement l’apparition d’une rupture historique, systémique et stratégique par voie guerrière.

Cette limitation de la guerre pourrait par ailleurs être appuyée par une restauration du rôle des Nations unies, notamment avec l’accession de nouveaux membres au Conseil de sécurité, ce qui permettrait peut-être à terme, de faire naître une gouvernance globale davantage équilibrée.

Dès lors, dans une perspective radicale, le risque est que les acteurs réfractaires à l’ordre multipolaire en formation tentent de rompre avec ce processus en créant une rupture stratégique, au moyen d’une guerre majeure qui serait permise par la neutralisation de l’arme nucléaire. Dans une perspective modérée, ces acteurs réfractaires à l’ordre multipolaire pourraient être tentés de façonner une normalisation stratégique [4] destinée à enrayer ou du moins à corseter et retarder l’avènement de ce nouvel ordre.

Aussi est-il plus que jamais souhaitable, en dépit des décisions pouvant émerger des contingences politiques et matérielles actuelles, que la volonté de sauvegarde de la paix internationale et des souverainetés nationales conduise à la conservation de l’arme nucléaire, à la restauration du droit international ainsi qu’au maintien de budgets de défense ouverts à l’adaptation et au développement de schémas d’armées polyvalents.


Alexis Baconnet est chercheur à l’Institut français d’analyse stratégique (IFAS).


[1Sur ce thème, cf. Alexis Baconnet, « 1989, dernière rupture du système international », www.diploweb.com, 1er novembre 2010.

[2Le fossé de puissance séparant l’Europe et les BRICA de la Turquie, de l’Iran et de l’Indonésie est certes substantiel, mais celui séparant ces derniers Etats de ceux du reste du monde est tel qu’il semble pertinent de les considérer ensemble.

[3François Géré, La sortie de guerre. Les Etats-Unis et la France face à l’après-guerre froide, Economica, Institut de Stratégie Comparée, Bibliothèque stratégique, Paris, 2002, p. 11.

[4Alexis Baconnet, « Vers la normalisation stratégique ? », Institut français d’analyse stratégique (IFAS), 21 février 2015.

L’Irak : d’une crise à l’autre. Les réalités et les défis d’un État au bord (…) - institut français d'analyse stratégique
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L’Irak : d’une crise à l’autre. Les réalités et les défis d’un État au bord de l’implosion

L’Irak : d’une cris à l’autre
Les réalités et les défis d’un État au bord de l’implosion

Orients Stratégiques n°2
Août 2015
Sous la direction de Pierre Berthelot et Marius Lazar

Le renversement de la dictature de Saddam Hussein par les Etats-Unis aidés du Royaume-Uni a radicalement modifié les réalités politiques, sociales, sécuritaires de l’Irak. Mais loin de devenir le bastion, annoncé par les stratèges néoconservateurs américains, de la démocratie et de la stabilité dans la région, le pays est de nouveau au bord de la fragmentation ethno-confessionnelle. Sans se focaliser sur l’expansion de Daesh, ce numéro analyse les réalités qui sous-tendent les crises complexes que rencontre l’Irak post-Saddam.

Sommaire

Pierre Berthelot et Marius Lazar
Présentation

David Rigoulet-Roze
« L’affaire irakienne » de 2003 : les ADM de Saddam Hussein, entre « faux prétexte » et véritable enjeu

Marius Lazar
Le chiisme irakien post-Saddam : entre résurgence religieuse, fractures politiques et influences externes

Gérard-François Dumont
L’Irak face à sa diversité ethnico-religieuse

Daniel Meier
Le Kurdistan d’Irak : les disputed territories comme enjeu de définition nationale

Cyprien Orjubin
Quel avenir pour le Kurdistan irakien ?

Emel Parlar Dal and Ferit Belder
Assessing “Old” and “New” Parameters and Contours of Turkey’s Iraqi Foreign Policy : Opportunities and Challenges Ahead

Farhad Khosrokhavar
Le jihadisme français

La nouvelle équation stratégique irakienne
Entretien avec Pierre Razoux

Pierre Berthelot
L’eau, enjeu du conflit irakien

Zahra Ali
Women’s Rights Activists and the debates on the Personal Status Code in postinvasion Iraq

Revue des livres


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Faute de frappe ou l’érosion de la stratégie française de dissuasion nucléaire - institut français d'analyse stratégique
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Faute de frappe ou l’érosion de la stratégie française de dissuasion nucléaire

La dissuasion française nécessite un renouvellement de la réflexion doctrinale indispensable pour ne pas laisser en friche le débat avec le risque de fragiliser la crédibilité de notre stratégie par une indifférence érodante.

François Géré, « Faute de frappe ou l’érosion de la stratégie française de dissuasion nucléaire », Revue Défense Nationale, N°782 Été 2015 Le nucléaire militaire.

Le nucléaire militaire. Perspective stratégique - institut français d'analyse stratégique
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Le nucléaire militaire. Perspective stratégique

Numéro spécial de la Revue Défense Nationale, été 2015.

Sous la direction de Philippe Wodka-Gallien.

Sommaire détaillé


Avant-propos - Le nucléaire militaire : hier, aujourd’hui, demain - Alain Coldefy

En retenant il y a quelques mois le thème du nucléaire militaire pour le numéro de l’été 2015, le comité de rédaction de la Revue Défense Nationale avait pour objectif de nourrir le débat sur les questions stratégiques de sécurité et de défense qui se posent à la France, plus d’un demi-siècle après l’exposé, dans la même Revue, des thèses qui avaient alors fondé le concept de la dissuasion.

La question récurrente du lien entre le passé, le présent et l’avenir fait partie de ces jeux de l’esprit, au sens pascalien, qui passionnent les Français.

Dans le domaine de la défense, au-delà du simple exercice intellectuel, il s’agit globalement de mesurer avec justesse les leçons du passé, exercice à dominante politique, et celles de l’expérience tirée du combat, expertise strictement militaire, pour imaginer au plus près les futurs.

Le nucléaire militaire, comme les autres disciplines, est concerné par cette question. La dissuasion, forte de son passé, respectée dans son présent, doit, de fait, penser son avenir. Le cadre du débat est cependant d’une nature légèrement différente par rapport à celui qui concerne les capacités conventionnelles. En effet, le retour d’expérience militaire s’exerce non pas sur le combat mais sur plus d’un demi-siècle d’alerte permanente avec un degré maximal d’exigence et à peu près autant d’opérations permanentes en situation réelle d’alerte sur le « terrain », les océans ou les airs en l’occurrence. Les vrais experts militaires sont de fait beaucoup moins nombreux.

Il n’y a donc pas d’autre exemple dans la défense, quels que soient le milieu et les circonstances. C’est la conséquence logique de la mise en œuvre d’une arme de menace d’emploi sous le contrôle absolu de l’autorité politique. C’est la raison pour laquelle la contribution d’un très large « panel » de stratégistes, d’ingénieurs et d’experts a été sollicitée, sans oublier les rares stratèges et les philosophes dont la 10 pensée est par nature hors du temps commun. Hier, Raymond Aron a donné une réalité au concept par son aphorisme célèbre : « Guerre impossible, paix improbable ».

Le dossier de l’été 2015 est d’une rare densité. Il a fallu faire un choix le plus équitable possible parmi des articles tous de grande qualité. Le lieu n’est pas ici d’en faire une synthèse, l’ambition est d’ouvrir l’appétit.

Pour ma part, je retiens quelques thèmes de réflexion sur le sujet, sans priorité ni justification, articulés autour des questions générales qui suivent.

Quelle est la place du nucléaire militaire dans l’ordre – ou le désordre – politique mondial ?

Quelles leçons tirer pour la France de la maîtrise du nucléaire civil et militaire depuis un demi-siècle ?

Qu’en est-il du consensus national sur le sujet de la dissuasion ?

L’organisation politique du monde (ONU) et ses déclinaisons multiples, en son sein ou non, dans les domaines de la justice (CPI), de l’économie (OMC), de la finance (FMI, Banque mondiale), du travail (OIT), de l’éducation (UNESCO), de la nourriture (FAO) et bien d’autres encore, est une organisation fortement secouée par l’émergence d’acteurs nouveaux et la recherche d’équilibres encore improbables.

Le nucléaire au sens large est partie de ces compromis à chercher et si possible à trouver.

On peut cependant observer en 2015 que les membres permanents du Conseil de sécurité, et eux seuls, disposent d’armes nucléaires stratégiques mises en œuvre depuis les différents milieux et de plates-formes navales de lancement à propulsion nucléaire (sous-marins lanceurs d’engins, sous-marins d’attaque et porte-avions).

Tous ces pays renouvellent et modernisent leur arsenal. Ils considèrent peut-être que le nucléaire militaire est indispensable à leur sécurité, comme d’autres pays qui cherchent à s’en doter…

Il vient donc naturellement à l’esprit qu’on ne peut se voiler la face et ainsi s’abstraire d’une réalité prégnante qui perdurera tout au long du siècle, compte tenu des constantes de temps des équipements et des systèmes. On ne peut avoir raison contre le reste du monde, l’histoire nous l’a enseigné, souvent dans le drame et la douleur.

La France des « Trente Glorieuses » sous l’impulsion du général de Gaulle a rassemblé et galvanisé les énergies et ainsi préparé l’avenir du pays autour de trois grandes ambitions industrielles, technologiques et économiques ; l’aéronautique, l’espace et le nucléaire.

Nul ne saurait aujourd’hui préconiser l’abandon des deux premières, y compris au regard des contraintes d’environnement qui, pour le bien commun, viennent en encadrer le développement. Certains discutent de la troisième, ils s’expriment plus loin

Les prochaines ambitions fédératrices, qui tardent d’ailleurs à apparaître dans le discours politique, devront s’inspirer elles aussi d’une réalité économique au sens large : notre avenir est dans la plus-value technologique et scientifique, c’est le seul atout des Européens dans le marché mondial du travail où trop de personnes sont exploitées sans vergogne avec des salaires et une protection sociale indignes. À mon sens le nucléaire en fait toujours partie.

Enfin, nul ne peut contester que nos interlocuteurs étrangers, de Washington à Moscou ou Pékin, ont pris depuis l’origine la mesure politique et militaire de notre force de dissuasion. Les entraves dirimantes de la campagne de Suez ont disparu et la France nucléaire a pu mener une politique extérieure nationale et des opérations militaires à cet effet au mieux de ses intérêts depuis la première alerte de Mirage IV en 1964.

Un dernier thème de réflexion, celui du consensus. La dissuasion nucléaire fait l’objet depuis l’origine d’un « consensus » national, au moins entre les partis de gouvernement, qui ne saurait être que « mou » et donc fragile. Notre éducation culturelle, nourrie de frictions et d’oppositions, a tendance à sous-estimer le sentiment majoritaire de « pour » alors que seul le « contre » porté par l’interrogation et la critique, est noble.

Il est donc porteur de s’opposer à la doxa et tentant par un « non » de se faire un « nom ». Les arguments des opposants au nucléaire militaire étant respectables par principe, ils ont leur place ici.

Ils auraient peut-être pu figurer dans le recueil publié en 1957 par Roland Barthes (Mythologies) qui soulignait ce qu’il appelait « le divorce accablant de la mythologie et de la connaissance » en stigmatisant des représentations collectives très en arrière de la science. On a le droit de penser que la philosophie a sa place dans le débat.

Pérennité du nucléaire, liberté d’assurer notre destin et notre sécurité par la dissuasion, débat nourricier, le sujet est loin d’être couvert par ces réflexions cursives, certes au filtre personnel de décennies dans l’appareil militaire.

Plus de trente articles sont proposés à votre réflexion. Bonne lecture.

André Beaufre et l’Institut Français d’Etudes Stratégiques 1902-1975 - institut français d'analyse stratégique
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André Beaufre et l’Institut Français d’Etudes Stratégiques 1902-1975

La pensée stratégique française contemporaine

L’auteur présente successivement le parcours d’André Beaufre ; sa méthode ; ses principes et concepts ; le fait nucléaire et la dissuasion ; la stratégie totale et la guerre révolutionnaire ; trois malentendus et cinq pièces conclusives. Voici donc un texte de référence sur l’un des grands stratèges français du XXe siècle dont la pensée gagnerait à être mieux connue.

Consulter l’article : François Géré, "André Beaufre et l’Institut Français d’Etudes Stratégiques 1902-1975", Diploweb.com, 9 mai 2015.