institut français d’analyse stratégique

Fondé en 2001 par François Géré, l’Institut français d’analyse stratégique (IFAS) est un centre de recherche privé français, spécialisé dans l’étude des questions de stratégie, de défense et de relations internationales.

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L’Iran dans une impasse, trois ans après l’accord nucléaire - institut français d'analyse stratégique
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L’Iran dans une impasse, trois ans après l’accord nucléaire

Les faits. Après avoir brandi les pires menaces contre le régime des Mollah la semaine dernière, Donald Trump a indiqué lundi soir être « prêt à discuter avec l’Iran » et ce « sans condition », si cela permet « d’aboutir à quelque chose qui soit significatif ». Un geste qui a reçu une fin de non recevoir de Téhéran. François Géré, président de l’institut français d’analyse stratégique (Ifas), analyse pour l’Opinion le corner stratégique dans lequel se retrouve l’Iran.

Le 14 juillet 2015 à Vienne, l’Iran a signé avec les 5+1 (les membres permanents du conseil de sécurité et l’Allemagne) un accord (JCPOA) mettant, en principe, fin à une crise commencée en 2002. La négociation fut longue en raison de multiples oppositions aux Etats-Unis, des réticences de la France et de la critique des éléments radicaux iraniens. La volonté d’aboutir d’Obama a surmonté ces obstacles tout en contrant les oppositions intransigeantes d’Israël et de l’Arabie saoudite.

L’Iran s’est engagé à suspendre ses activités d’enrichissement d’uranium, à réduire son stock et à placer l’ensemble de ses installations (Natanz, Fordoo, Arak) sous contrôle renforcé de l’AIEA. En contrepartie, les Etats signataires se sont engagés à lever les sanctions économiques pesant sur les échanges avec l’Iran.

Depuis trois ans Téhéran a respecté ses engagements. La levée des sanctions, très progressive en raison de nombreuses difficultés techniques, a cependant permis la conclusion d’importants contrats notamment énergétiques et aéronautiques et le retour des entreprises occidentales sur le marché iranien dont les besoins sont considérables. Sans être parfait l’accord assure un contrôle de l’activité nucléaire iranienne jusqu’en 2030. Il n’inclut pas comme l’auraient souhaité les occidentaux les programmes de missiles balistiques iraniens.

L’arrivée à la Maison blanche de Donald Trump hostile à cet accord a changé la situation. Le président américain a exigé une modification afin d’inclure les missiles balistiques et de prendre en compte ce qu’il nomme la volonté hégémonique de l’Iran déstabilisatrice au Moyen Orient à travers ses liens avec les organisations terroristes notamment le Hezbollah libanais.

En dépit des démarches des autres signataires de l’accord, Donald Trump a annoncé le 8 mai 2018 le retrait des Etats-Unis en des termes très agressifs faisant référence à la nécessité d’un changement de régime en Iran.

Cette décision s’accompagne du retour des sanctions américaines mais aussi de l’application du principe d’extraterritorialité pénalisant les entreprises étrangères continuant à commercer avec l’Iran dès le 4 novembre. Reste à savoir si les Etats-Unis appliqueront les sanctions de manière rétroactive (par exemple sur le contrat de vente de 130 Airbus). Compte tenu de la virulence de l’équipe entourant Trump la probabilité est élevée.

Téhéran a atteint ce que Clausewitz nommait « le point culminant de la victoire » et désormais ne peut que voir ses avantages rognés

Aujourd’hui les Européens s’efforcent de convaincre l’Iran qui jusqu’ici a fait preuve de modération de ne pas sortir de l’accord et de renoncer à reprendre l’enrichissement d’uranium à 20 %. Malheureusement ils n’ont pas grand-chose à offrir. Effrayées, les entreprises européennes qui ont des actifs aux Etats-Unis ont déjà entamé leur repli. Pour contrer ou contourner les sanctions les idées ne manquent pas. Outre la loi de blocage de 1996, qui vise à neutraliser les effets extraterritoriaux des sanctions américaines, la BEI (banque européenne d’investissement) soutiendra le financement des entreprises travaillant en Iran. On envisage aussi la création d’une sorte de COFACE garantissant les PME investissant en Iran par un système d’assurances. Mais la concrétisation de telles mesures demandera un an, au bas mot, sous réserve d’efficacité réelle. Les Européens découvrent, plutôt tard, les limites de leur souveraineté économique et la faiblesse de l’euro face au dollar.

Repli défensif. Côté iranien, la situation n’est guère plus brillante. Sortir de l’accord, reprendre l’enrichissement, chercher à bloquer le détroit d’Ormoz, reprendre une stratégie indirecte à base de terrorisme serait faire le jeu de l’administration américaine qui n’attend que ces prétextes pour aggraver les sanctions et entamer une escalade jusqu’au seuil militaire. Par ailleurs, en Syrie, les forces iraniennes et leurs alliés se trouvent dans une posture délicate exposés aux raids aériens d’Israël désormais réguliers. Moscou n’entend certainement pas affronter l’aviation israélienne pour couvrir les opérations terrestres iraniennes. Bien plus isolé qu’on ne le croit, Téhéran a atteint ce que Clausewitz nommait « le point culminant de la victoire » et désormais ne peut que voir ses avantages rognés. Pour l’Iran, le temps amer du repli défensif est venu afin de préserver la sécurité intérieure et la stabilité du régime.

Le durcissement des positions américaines et les menaces de Trump, Bolton et Pompeo n’ont rien de comparable avec la Corée du Nord. L’environnement politique et stratégique est totalement différent. Trump n’a pas la moindre intention de faire un pas vers Téhéran où personne ne souhaite tendre la main vers cette administration comme l’ont montré les récentes répliques du général Soleimani qui se dit prêt pour la guerre. Les menaces de Trump visent à faire monter la tension et à renforcer aux Etats-Unis son image de protecteur de la nation et de ses alliés contre l’Iran terroriste. En Iran ces menaces ne font qu’aviver le nationalisme et souder la population autour de son gouvernement.

Une chose est assurée : les promesses de l’accord du 14 juillet 2015 ont vécu.

Lire l’article : François Géré, « L’Iran dans une impasse, trois ans après l’accord nucléaire », L’opinion, 31 juillet 2018.


Photo : Chess Set (Shatranj in Iranian), glazed fritware, 12th century. New York Metropolitan Museum of Art, November 2006, © Zereshk.

L’Iran à l’épreuve du réel - institut français d'analyse stratégique
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L’Iran à l’épreuve du réel

Réveil et crises multiformes

Orients Stratégiques n°7

Année 2018

Sous la direction d’Ata Ayati et Farhad Khosrokhavar

Plus que jamais l’Iran s’impose comme un sujet majeur de la vie politique internationale contemporaine. La crise qui oppose Téhéran à Washington peut connaître différentes issues. Si le pays ne plie pas face à ce qui est qualifié parfois d’imperium américain, alors il aura prouvé qu’il existe la possibilité d’une certaine forme d’autonomie stratégique pour une puissance moyenne, en tout cas, dans sa zone d’influence traditionnelle. Mais le prix à payer risque d’être considérable pour un pays déjà éprouvé par les effets délétères de sanctions unilatérales et/ou internationales et confronté à des contestations récurrentes du régime.

Sommaire

Pierre Berthelot
Présentation

Jean-Pierre Vettovaglia
Le « Meilleur des mondes » iranien : histoires de fragilité

François Géré
L’Iran devant l’épreuve de vérité

Julien Zarifian
La présidence Trump et la (nouvelle) dégradation des (non -) relations américano-iraniennes

Pierre Fabiani
La politique énergétique iranienne : sagesse ou erreurs ?

Didier Chaudet
L’Iran face à l’Asie du Sud : intérêts, opportunités, limites

Thomas Flichy de La Neuville
Les racines militaires des incompréhensions franco-persanes

Hamed Fouladvind
De la lancinante Persian Question au Gai Savoir du sublime Hâfez

David Rigoulet-Roze
La République islamique d’Iran versus La République de Platon : l’idéal à l’épreuve de la réalité

Alireza Khoddami
Quelques transformations des modes de subjectivité religieuse chez les nouvelles générations en Iran

Monika Mousavi
Sécularisation, re-sécularisation et ses conséquences dans le discours des intellectuels intermédiaires en Iran

Farhad Khosrokhavar
L’Iran et la délégitimation du pouvoir

Leyla Fouladvind
L’écriture désillusionnée des romancières iraniennes

Mohsen Mottaghi et Réza Rokoee
L’assimilation moderne en Iran

Comptes-rendus d’ouvrages


La revue Orients stratégiques (qui fait suite à la revue Eurorient) a été créée en 2015. Elle se consacre à des problématiques sociétales mais aussi aux rapports de force politiques, aux questions de géopolitique et aux relations internationales dans la région du Moyen-Orient.


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Nuclear Posture Review 2018. La dissuasion nucléaire en dormition ? - institut français d'analyse stratégique
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Nuclear Posture Review 2018. La dissuasion nucléaire en dormition ?


Alexis Baconnet est chercheur à l’Institut français d’analyse stratégique (ifas).


Les capacités nucléaires des États-Unis reposent sur 1411 têtes nucléaires déployées au sein d’une triade nucléaire complète (moyens sol-sol, air-sol, mer-sol, stratégiques et tactiques, balistiques, aérobies et gravitationnels). Or, la durée de vie des systèmes d’armes et le contexte géostratégique exigent que les composantes nucléaires américaines soient modernisées. Une nouvelle Nuclear Posture Review (NPR) a en conséquence été adoptée, prenant ainsi en compte la perception qu’à l’administration du président Trump du nouvel environnement de sécurité internationale tout en confirmant l’étendue des ambitions stratégiques de Washington. Mais la modernisation programmée de l’arsenal risque d’être menée, en dépit de l’optimisme du discours, au prix d’un effort financier substantiel, et le développement de nouvelles capacités de faibles puissances pourrait quant à lui être porteur d’un estompement de la stratégie de dissuasion au profit d’une stratégie d’emploi.

Photo : LG-118A Peacekeeper missile system being tested at the Kwajalein Atoll in the Marshall Islands, United States Department of Defense - The appearance of U.S. Department of Defense (DoD) visual information does not imply or constitute DoD endorsement.


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Nuclear Posture Review 2018. La dissuasion nucléaire en dormition ? Un (…) - institut français d'analyse stratégique
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Nuclear Posture Review 2018. La dissuasion nucléaire en dormition ? Un document de recherche de Alexis Baconnet

Les capacités nucléaires des États-Unis reposent sur 1411 têtes nucléaires déployées au sein d’une triade nucléaire complète (moyens sol-sol, air-sol, mer-sol, stratégiques et tactiques, balistiques, aérobies et gravitationnels). Or, la durée de vie des systèmes d’armes et le contexte géostratégique exigent que les composantes nucléaires américaines soient modernisées. Une nouvelle Nuclear Posture Review (NPR) a en conséquence été adoptée, prenant ainsi en compte la perception qu’à l’administration du président Trump du nouvel environnement de sécurité internationale tout en confirmant l’étendue des ambitions stratégiques de Washington. Mais la modernisation programmée de l’arsenal risque d’être menée, en dépit de l’optimisme du discours, au prix d’un effort financier substantiel, et le développement de nouvelles capacités de faibles puissances pourrait quant à lui être porteur d’un estompement de la stratégie de dissuasion au profit d’une stratégie d’emploi.

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Photo : LG-118A Peacekeeper missile system being tested at the Kwajalein Atoll in the Marshall Islands, United States Department of Defense - The appearance of U.S. Department of Defense (DoD) visual information does not imply or constitute DoD endorsement.

Aspects sécuritaires du discours de Vladimir Poutine du 1er mars 2018 - institut français d'analyse stratégique
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Aspects sécuritaires du discours de Vladimir Poutine du 1er mars 2018


Alexis Baconnet est chercheur à l’Institut français d’analyse stratégique (ifas).


Dans son discours du 1er mars 2018 devant le Parlement russe, le président Vladimir Poutine a brossé un très vaste tableau des défis auxquels sera confrontée la Russie pour les années à venir. Après avoir solennellement déclaré que les choix et avancées actuels étaient de nature à façonner le futur de la nation pour les années à venir, le président de la Fédération de Russie a présenté les ambitions et projets de son pays en matière d’économie, de mutation sociale, d’amélioration du niveau et de l’espérance de vie, d’emploi, d’accès à la propriété privé, d’aménagement du territoire et de développement urbain, de développement des routes et des voies de communications, de modernisation des infrastructures, de maîtrise et de développement de l’information et de la communication, d’amélioration de la santé, de protection de l’environnement, de développement de l’éducation et de la culture, et de sécurité. C’est ce dernier point occupant le tiers du discours qui est ici restitué.

La Russie, ayant disposé longtemps de forces militaires en voie d’obsolescence, s’est lancée depuis plusieurs années dans une modernisation de ses systèmes d’armes et de ses capacités. Cette modernisation est désormais en cours d’aboutissement à travers les trois armes (terrestre, aérospatiale et maritime).

La dernière partie du discours est consacrée à la question de la sécurité. Le président Poutine débute cette séquence en affirmant que l’intervention en Syrie avait démontré l’accroissement des capacités militaires russes. Il précise ensuite que 80 nouveaux missiles sol-sol balistiques stratégiques, 102 missiles mer-sol balistiques stratégiques, 3 sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) de classe Boreï ont été reçus par les forces. 12 régiments ont reçu le nouveau missile sol-sol balistique stratégique Yars (nldr : qui remplace le missile Topol). Le nombre de porteurs d’armes de précision à longue portée a été multiplié par 12, alors que le nombre de missiles de croisière guidés a été multiplié par 3 et que l’armée de terre, la marine et l’armée de l’air ont grandi de manière significative.

Cette dynamique est le fruit d’une réponse au retrait unilatéral américain en 2002, du traité Anti-Ballistic Missile (ABM) de 1972 qui a permis l’expansion globale du système de défense antimissile des États-Unis. Qualifié de pierre angulaire du système de sécurité internationale, ce traité garantissait la pérennité de la dialectique de la dissuasion nucléaire.

Après avoir à de multiples reprises tenté d’enrayer le retrait américain du traité ABM, puis de développer un dialogue constructif avec les États-Unis, la Russie a tiré toutes conclusions utiles de la position Washington et des refus essuyés. En dépit de la signature du traité New START [1] de 2010 qui organise une déflation du nombre des armements nucléaires stratégiques, le système antimissile américain a continué de progresser technologiquement et géostratégiquement au point de venir dévaluer l’accord international suscité en risquant de remettre en question le potentiel de la dissuasion nucléaire russe.

Aussi, en réponse au projet antimissile américain, la Russie s’est-elle engagée dans le développement d’une nouvelle génération de missiles destinée à déjouer les capacités du système antimissile américain.

Le président Russe présente ainsi le nouveau missile sol-sol balistique stratégique Sarmat, destiné à remplacer le missile Voevoda. Pesant plus de 200 tonnes, le Sarmat dispose d’une phase d’accélération courte réduisant le risque d’interception et sera doté d’une large gamme de charges nucléaires (ndlr : il s’agit d’un missile MIRVé [2]), de corps de rentrées hypersoniques ainsi que des contre-mesures les plus modernes. Sa portée est déclarée comme pratiquement sans limites, pouvant frapper aussi bien à travers des trajectoires passant par le pôle Sud que par le pôle Nord.

Le discours mentionne ensuite l’existence de nouvelles armes stratégiques en cours de développement, ne recourant pas à des trajectoires balistiques et contre lesquelles les systèmes antimissiles sont inopérants. Il s’agit notamment de missiles furtifs tel que le X-101 (ndlr : peut-être une évolution du missile de croisière conventionnel furtif air-sol Kh-101) à profil de vol bas, emportant une charge nucléaire robuste, présenté comme n’ayant pas de restriction de portée et comme capable d’adopter une trajectoire imprévisible rendant son interception impossible par les défenses antimissiles.

Des véhicules submersibles opérés à distance (ndlr : des drones navals), capables d’évoluer à grande profondeur à une vitesse plusieurs fois supérieure à celle d’un sous-marin, des torpilles modernes ainsi que des navires de surface parmi les plus rapides ont été développés. Ces systèmes sont qualifiés de discrets, hautement manœuvrables et pratiquement invulnérables. Les véhicules submersibles opérés à distance sont à capacité duale (conventionnelle et nucléaire) et sont à même de frapper des cibles variées telles que des aéronefs ou des défenses côtières. Un système de propulsion nucléaire de taille réduite pour ces véhicules vient de terminer sa phase de test. Les tests qui ont été menés permettent de débuter le développement d’un nouveau type d’arme stratégique qui pourrait emporter une munition nucléaire de haute puissance.

Vladimir Poutine parle ensuite d’un missile air-sol hypersonique de haute précision entré en phase d’essai dans les forces en décembre 2017 (probablement le Kh-47M2 Kinzhal). Manœuvrable à tout moment de sa course, capable d’atteindre plus de 10 fois la vitesse du son (ndlr : plus de Mach 10) pour une portée de plus de 2 000 kilomètres, ce missile est capable d’emporter des charges nucléaires ou conventionnelles.
Une rupture technologique réside par ailleurs dans le développement d’un nouveau système de missile stratégique disposant d’un véhicule planeur, testé avec succès (ndlr : peut-être un véhicule planeur stratosphérique) et capable de dépasser la vitesse de Mach 20 et de manœuvrer verticalement et latéralement sur plusieurs milliers de kilomètres, le rendant invulnérable aux défenses.
Enfin, des avancées significatives dans les armes laser sont mentionnées, tout en affirmant qu’il y a beaucoup plus en développement que ce que le discours présente.

Pour autant, après avoir égrainé ces avancées technologiques militaires, le président Poutine rappelle que la Russie ne menace personne et n’est pas en train d’attaquer qui que ce soit ou de prendre quoi que ce soit à personne par la menace des armes.

La séquence sécuritaire du discours se termine en précisant que la Russie est très préoccupée par certains passages de la Nuclear Posture Review américaine de 2018 qui étend les possibilités de réduction, mais aussi réduit, le seuil d’emploi des armes nucléaires. Et le président Poutine de rappeler que « la Russie se réserve le droit d’employer les armes nucléaires uniquement en riposte à une attaque nucléaire, ou à une attaque avec d’autres armes de destructions massives contre le pays ou contre ses alliés, ou en réponse à un acte d’agression contre elle au moyen d’armes conventionnelles qui menaceraient l’existence de l’État. ». Il insiste encore en précisant que «  tout recours aux armes nucléaires contre la Russie ou contre ses alliés, quelle que soit la portée des armes, sera considéré comme une attaque nucléaire contre ce pays. Les représailles seront immédiates, avec toutes les conséquences qui s’en suivront. »

La séquence du discours se termine en affirmant que les politiques russes ne seront jamais fondées sur l’invocation d’un « exceptionnalisme  » et que la Russie respecte le droit international et croit dans le rôle central et inviolable des Nations unies.

Exercice de stratégie déclaratoire centré sur la technologie, la partie sécuritaire de ce discours est focalisée sur la dissuasion nucléaire (toutes les technologies présentées sont soit des vecteurs ou porteurs nucléaires, soit des vecteurs à capacité duale), cœur de l’architecture de défense russe.

Ce discours est une réponse d’une part au déploiement du bouclier antimissiles, d’autre part aux mutations doctrinales et aux modernisations capacitaires portées par la NPR américaine parue en février 2018. Le propos est avant tout destiné à signifier – y compris au besoin en bluffant quant à l’avance ou quant aux capacités technologiques des systèmes d’armes présentés – que la Russie opère au-delà de son retour militaire avec l’intervention en Syrie, un retour dans la compétition pour la maîtrise de la haute technologie militaire, notamment nucléaire, à même de contourner le système américain de défense antimissiles ; système dont l’expansion ne pouvait du reste que générer une nouvelle course aux armements.

Il s’agit de réaffirmer que l’arsenal nucléaire est indispensable à la sécurité de la Russie et qu’il demeure à la pointe de l’innovation tout en rappelant au passage que la stratégie de dissuasion nucléaire russe n’a rien de préemptive.

Certes, des nuances sont probablement à apporter quant aux possibilités financières de concrétiser l’ensemble de ces programmes d’armements et quant à la véracité de certaines performances des matériels voire même quant à la réalité de certains matériels. En effet, débuter le développement d’un programme ne signifie pas, loin de là, qu’il est sur le point d’aboutir. Parler d’absence de restriction de portée pour un vecteur missilier peut être réaliste si l’on parle de missiles balistiques pouvant être tirés depuis des SNLE croisant potentiellement n’importe où ou depuis un territoire national transcontinental comme la Russie. En revanche, avancer une absence de restriction de portée pour un missile de croisière, même hypersonique, est encore douteux vu l’état d’avancement de cette technologie, à moins d’affirmer cela en tenant compte de l’allonge de l’appareil porteur qui pour le coup se doit d’être un bombardier stratégique. Parler d’invulnérabilité des systèmes d’armes relève davantage de la propagande. L’invulnérabilité n’existe qu’à un instant « t » de l’évolution technologique et en supposant que l’on connaît exactement l’état des capacités offensives adverses. Parler du succès d’une phase de test n’indique rien sur le positionnement de cette phase dans l’état d’avancement général du programme… Mais, par-delà ses nuances, il n’en demeure pas moins qu’il faut observer avec le plus grand sérieux la réalité de la position nationale et de l’affirmation politique portées par le discours.


Alexis Baconnet est chercheur à l’Institut français d’analyse stratégique (IFAS) et chercheur associé au Centre lyonnais d’études de sécurité internationale et de défense (CLESID), EA 4586 Francophonie, mondialisation et relations internationales, université de Jean Moulin Lyon 3.


Photo : Capture d’écran de la vidéo du tir d’un Kh-47M2 Kinzhal depuis un MiG-31 - Russia Today 2018.

[1Strategic Arms Reduction Treaty.

[2Pour Multiple Independently Re-entry Vehicules, c’est-à-dire porteur de plusieurs têtes nucléaires.

Le (vrai) nouveau monde : les cartes des blocs pour le 21e siècle - institut français d'analyse stratégique
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Le (vrai) nouveau monde : les cartes des blocs pour le 21e siècle

Dans un contexte où Washington, Paris et Berlin font actuellement pression sur la Russie de Vladimir Poutine pour obtenir un cessez-le-feu en Syrie, ​actant de fait l’influence de Moscou sur Damas, quel bilan dresser de l’évolution des différents "blocs d’influence" mondiaux depuis la guerre froide ? ​Après le dualisme des blocs occidental et soviétique de la guerre froide, la Chine apparaît-elle aujourdhui comme un troisième pôle d’influence de niveau mondial ? 

Philippe Fabry : Je ne dirais pas exactement cela, parce que même si la Chine est sur le point de pouvoir faire jeu égal avec les Etats-Unis pour ce qui est de la puissance nationale sur les plans militaire et économique, il reste que si une guerre entre ces deux pays éclatait demain, la Chine serait pratiquement seule mais devrait faire face à une coalition rassemblant autour des Américains tout ou partie de ses voisins inquiets : le Japon, la Corée du Sud, Taïwan, le Vietnam, l’Australie, les Philippines, et possiblement l’Inde.

(...)


«  Bienvenue dans le (vrai) nouveau monde : voilà les cartes des blocs qui s’imposent -et s’opposent- pour le 21e siècle », Entretien avec Philippe Fabry, Florent Parmentier et François Géré, Atlantico.fr, 5 mars 2018.