institut français d’analyse stratégique

Fondé en 2001 par François Géré, l’Institut français d’analyse stratégique (IFAS) est un centre de recherche privé français, spécialisé dans l’étude des questions de stratégie, de défense et de relations internationales.

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Projet politique, non-alignement et stratégie des moyens - institut français d'analyse stratégique
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Projet politique, non-alignement et stratégie des moyens


François Géré est président et fondateur de l’Institut français d’analyse stratégique (IFAS).


Il est vain de formuler une stratégie et plus encore de qualifier et dimensionner les ressources et les forces des armées en l’absence d’un projet politique de long terme reposant sur des axiomes acceptables et acceptés par les citoyens. Un projet diffère d’un programme parce qu’il s’affranchit des échéances électorales et se veut assez assuré pour surmonter les résistances qu’il ne manquera pas de rencontrer face à d’autres projets contraires et contrariants tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. C’est une projection dans l’espace-temps d’une volonté de construction politique. Il correspond à ce que l’on nomme parfois « grande stratégie ». Entreprise de synthèse difficile et rare. Tel fut cependant le cas de Périclès, de William Pitt, de Theodore Roosevelt, de De Gaulle, de Deng Xiao Ping. A vrai dire, les échecs l’emportent de beaucoup sur les succès. Notons qu’il ne s’agit pas d’une question de quantité de puissance mais d’adéquation qualitative entre le projet et les moyens qu’il est possible de créer et de mobiliser.

Aujourd’hui l’ensemble de la classe politique française se révèle incapable de formuler un projet de cette nature. Il en va de même pour l’Union Européenne. Quant au Royaume-Uni, post Brexit, La velléité néo-impériale de Boris Johnson a tourné court, virant à la bouffonnerie. Bonne leçon. Le projet de Vladimir Poutine de restauration d’une Grande Russie sombre dans les mésaventures ukrainiennes. Les fantasmes de restauration de l’Empire ottoman s’écroulent devant la dure réalité de la faiblesse économique de la Turquie.

Il n’existe aujourd’hui que trois projets : celui des États-Unis, de la Chine et d’Israël. L’Inde est encore trop fragmentée pour être capable d’affirmer une volonté de long terme.

Les USA détiennent la capacité technologique, financière et militaire à affirmer un projet à travers ce leadership dont ils se disent dépositaires. Toutefois, le projet néo-conservateur a échoué au Moyen Orient. Plus grave, il rencontre à l’intérieur l’opposition du courant populiste incarné par Donald Trump. Si le but ultime, à savoir la prédominance mondiale des États-Unis, reste identique, les stratégies s’opposent. En résultent des tensions si graves qu’elles ébranlent jusqu’aux fondements institutionnels et exacerbent les tensions inter communautaires. Enfin, si le courant idéaliste libéral l’emportait sur le réalisme un affrontement direct avec la Chine, préparé depuis plus de vingt ans par l’Office of Net Assesment du Pentagone, diplomatiquement organisé par l’artisan de l’AUKUS, le conseiller spécial du président Biden, Kurt Campbell pourrait s’actualiser.

La Chine s’est engagée avec Xi Jing Ping dans la voie d’un durcissement politique, culturel, diplomatique et militaire. Le développement de la puissance chinoise ne saurait être que mesuré, graduel, encore limité à l’environnement, certes élargi, de leur territoire. Les dirigeants communistes sont avant tout préoccupés de la conservation de leur domination intérieure dont la réelle fragilité les inquiète. Cette posture écarte les options aventuristes telles qu’une invasion de Taïwan. Seule la certitude de voir une émancipation politique totale de ce territoire pourrait conduire Pékin à franchir le seuil de la guerre. Ceci posé, la Chine tient les États-Unis pour une puissance foncièrement hostile contre laquelle elle lutte avec prudence, ruse et circonspection sur tous les plans d’une stratégie intégrale. Mais, conscients de leurs multiples faiblesses, les dirigeants chinois hésiteront à précipiter un affrontement direct faute de disposer de capacités suffisantes, ce qui encore loin d’être le cas.

Israël mène avec une remarquable persévérance son projet expansionniste sur les territoires palestiniens. Les objectifs finaux sont plus ou moins ambitieux. L’instabilité politique n’affecte que très marginalement une stratégie qui varie peu. Cette continuité a permis de tirer parti des antagonismes entre Arabes et Perses. Le rapprochement avec les Etats du Golfe contre l’Iran constitue une victoire diplomatique en sorte que la question palestinienne tend à s’effacer derrière la préoccupation d’un Iran doté de l’arme nucléaire. La colonisation progresse inexorablement.
L’État hébreu dispose d’un réseau mondial de soutiens puissants tant financiers que culturels. Il est parvenu à organiser un lobbying d’une remarquable efficacité. Ses connexions avec les néo conservateurs américains tels qu’Anthony Blinken et le « clan » Kagan garantissent un soutien sans faille de la part de Washington.
Par ailleurs grâce à leurs performances en innovation technologique, les laboratoires de recherche israéliens ont établi des coopérations avec tous les États occidentaux.

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Pour la France mais aussi pour l’Union européenne dans un souci - à supposer qu’il existe vraiment - d’affirmer une personnalité politique il n’existe pas d’alternative à l’adoption d’un projet en rupture avec les engagements et les alliances existantes devenues inadéquates et obsolètes.

Le non-alignement - je le répète - constitue la meilleure solution pour éviter tout dérapage mais aussi pour rallier les nombreux États à travers le monde qui ne souhaitent pas devenir les satellites des États-Unis ou de la Chine. Le non-alignement c’est l’autonomie de décision face aux risques d’entrainement via l’OTAN dans des affrontements pour des intérêts qui ne sont pas les nôtres avec des conséquences négatives pour notre sécurité et notre prospérité. L’Ukraine est un avant-goût. Dans ces conditions, toute décision engageant l’avenir de nos forces s’avérerait non seulement prématurée mais inadéquate.

Nos chefs militaires actuels regardent le présent (la guerre en Ukraine) à la lumière du passé. Ils envisagent des affrontements surannés, ceux de l’ère industrielle. Or cette guerre constitue une transition de phase entre guerre de l’ère industrielle et guerre de l’ère de l’information. L’affrontement repose sur la combinaison et la complémentarité des capacités de haute technologie des Etats-Unis et les moyens traditionnels de l’Ukraine qui fournit les troupes au sol. L’ensemble est articulé par une manœuvre de stratégie psychologique multiforme essentielle visant à acquérir, conserver et prolonger l’engagement économique des États européens.

Cette guerre d’une grande originalité fournira des leçons utiles mais ne saurait en aucun cas servir de modèle sauf à l’interpréter complètement de travers comme semble le faire l’Etat-major français.

Nous avons et devons prendre tout le temps de concevoir, organiser et construire des capacités permettant de placer notre appareil militaire en phase avec l’ère de l’information-communication et d’acquérir sinon la supériorité du moins la suffisance dans les principaux domaines de l’affrontement futur. Ce sont de telles capacités qui confèreront sa crédibilité à notre posture de non-alignement.

Les composantes du C4-I-SR telles qu’elles se répartissent dans les différents domaines à savoir :

 L’espace (tous satellites)
 Le spectre électro-magnétique par la guerre électronique offensive et défensive.
 Le cyber espace
 Le domaine médiatique. Pour la France le retard à rattraper se révèle considérable.

Il est urgent d’y remédier par l’organisation et la diffusion de l’information classique sur le déroulement de la guerre à travers tous les vecteurs ordinaire de communication (presse, télévision) et l’action par et dans les réseaux sociaux. L’exemple de l’ISW (Institute for the Study of War) dirigé par Madame Kagan est remarquable. Nos instituts auraient tout intérêt à s’en inspirer.

Dans l’ère de l’information-communication la notion de champ de bataille subit une dématérialisation. Cette mutation irréversible ira s’accentuant en privilégiant les domaines immatériels et virtuels.
Dans les domaines matériels (terre, mer, espace aérien de proximité) les effecteurs cinétiques (canons, missiles, blindés, hélicos) restent indispensables mais ne sauraient constituer que l’outil permettant de parachever la victoire d’une guerre déjà gagnée sur la volonté de résistance de l’adversaire. Leurs effets de destruction sur les hommes et les objets sont immédiatement capitalisés en effets psychologiques.

Enfin, la stratégie de dissuasion par les armements nucléaires demeure également indispensable. Elle constitue elle-même un instrument psycho-politique virtuel qui permet de neutraliser la menace des forces de destruction physique conventionnelles et nucléaires dont dispose l’adversaire.


Ukraine : première guerre dans l’ère de l’information-communication - institut français d'analyse stratégique
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Ukraine : première guerre dans l’ère de l’information-communication


François Géré est président et fondateur de l’Institut français d’analyse stratégique (IFAS).


La guerre russo-ukrainienne déclenchée le 24 février 2022 représente la première forme d’affrontement dans l’ère info-communication.

Elle se distingue par plusieurs caractéristiques majeures :

  • 1. Le degré de violence physique et de destruction des biens et des personnes reste limité. Ce n’est pas une guerre de haute intensité comme en a produit l’ère industrielle à l’époque de la mobilisation des masses.
  • 2. Elle se développe en suivant les lignes d’une stratégie intégrale comportant toute la gamme des capacités d’influence (hard et soft power) : punition, rétorsion, intimidation, chantage, mais aussi séduction, corruption.

Elle se déroule dans tous les domaines : l’économie, la finance, le commerce, l’énergie, l’agriculture, la culture, et par-dessus-tout, la mobilisation psychologique par les medias.

Cela correspond en grande partie à la suggestion, déjà ancienne, de deux colonels chinois dans leur livre La guerre hors-limites [1].
La stratégie psychologique est devenue le mode majeur de cette stratégie intégrale. Car elle correspond à l’ère de l’info-com.

  • 3. L’arme la plus puissante de M. Zelinski est la communication. Il utilise la gamme complète de la stratégie psychologique : propagande, désinformation et, au plan militaire déception.
    Il dispose pour concevoir et développer cette activité de services nationaux dédiés, héritiers des vieux services soviétiques mais surtout d’une assistance en communication par des agences occidentales spécialisées.

La communication ukrainienne, permanente et omnidirectionnelle permet de remporter la guerre médiatique du moins en Europe contre la Russie dont la communication reste de bas niveau en raison du rapport obsolète de ce régime autoritaire avec l’information qui ne parvient pas à s’affranchir de la « culture » du KGB.

Il a conquis l’Union européenne, s’est emparé des médias (Euronews) grâce au soutien actif de relais actifs comme l’Institute for the Study of War entre les mains du clan néo-conservateur Kagan dirigé par la belle-sœur de Robert Kagan, époux de Victoria Nuland, n°3 du Département d’État, responsable depuis 2004 de l’Europe de l’est au Département d’Etat.

Pour mémoire Robert Kagan en septembre 2019 publia avec Antony Blinken un article dans le Washington Post pour fustiger le manque de leadership mondial de Donald Trump.

C’est donc une guerre dont la majeure est la stratégie psychologique et non pas la stratégie de destruction physique qui a prévalu durant le 20ème siècle.

Bien sûr subsistent encore des résidus de la guerre industrielle. Pour deux raisons.
La Russie n’a pas suffisamment modernisé son armée pour la mettre au juste diapason de l’ère de l’information.

Elle présente dans la conception et surtout dans l’organisation des opérations des éléments archaïques et des retards sur la gestion des flux logistiques. Trop de chars, trop d’artillerie conventionnelle, trop de concentrations vulnérables sur des espaces réduits, repérables et de ce fait vulnérables.

La seconde raison tient à la guerre médiatique. Les télés ont besoin de spectacle. Ils privilégient deux catégories d’images : les destructions et les lamentations. Peur et compassion sont devenues les deux hémisphères du cerveau européen.

Au total, M. Zelinski occupe victorieusement le terrain immatériel qui aujourd’hui détermine le terrain physique de la guerre.

  • 4. C’est une guerre par procuration entre la Russie et les États-Unis.
    Cette donnée politique majeure complique énormément la conduite de la stratégie.
    L’Ukraine de M. Zelinski est financée, armée, renseignée (les États-Unis mettent l’Espace à disposition, conditionnelle, de Kiev), et politiquement inspirée par Washington.

L’administration Biden (en fait Blinken) mène une stratégie qui n’est pas sans rappeler celle, opiniâtre et constante, de l’Angleterre de Pitt. Londres n’envoie pas de troupes (elle réserve l’essentiel pour sa flotte) mais finance les supplétifs européens : les Prussiens, les Hanovriens, les Russes contre la France et l’Autriche, au gré de coalitions instables mais au service d’un but politique constant : la suprématie sur les mers et la supériorité indirecte en Europe par la victoire définitive sur la France obtenue en partie en 1763 (traité de Paris) et totalement en 1815.
Cependant la situation actuelle est encore plus complexe en raison de l’existence de l’OTAN et du fonctionnement erratique comportant la Turquie laquelle se permet de jouer sur plusieurs tableaux.

Premier affrontement de l’ère de l’information, cette guerre constitue encore une transition de phase d’une ère (industrielle) à une autre (informationnelle).


[1Qiao Liang et Wang Xiangsui, La guerre hors limites, 1999.

Le fantôme de la stratégie française - institut français d'analyse stratégique
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Le fantôme de la stratégie française


François Géré est président fondateur de l’Institut français d’analyse stratégique.


Introduction : Avaler des couleuvres

 L’Iran.
Trump se retire de l’accord nucléaire et déploie toutes les mesures visant à pénaliser les entreprises qui poursuivraient leurs activités en Iran.
Total perd les contrats d’exploitation des gisements de gaz de Pars et les contrats Airbus sont annulés.
L’illusion fut de croire qu’avec Biden la situation s’améliorerait.

 L’AUKUS et le contrat avec l’Australie

 L’achat par l’Allemagne des F-35 annonce la fin du projet SCAF.

Effets de la guerre d’Ukraine

Le renouveau de l’OTAN et son élargissement à la Finlande et à la Suède.
La servilité obséquieuse d’Ursula von der Leyen, Charles Michel devant Joseph Biden, reçu à Bruxelles comme le « protecteur-sauveur de l’Europe ». constitua un aveu d’impuissance et une négation de soi-même à la face du monde.
La défense européenne est mise au placard et sans doute reléguée dans les poubelles de l’histoire.
Prospérité de l’industrie d’armement des États-Unis
Crise énergétique, achat de gaz liquéfié aux États-Unis à prix élevé.

Les sanctions contre la Russie punissent les entreprises européennes pas celles des États-Unis.
L’UE en proie aux convulsions économiques de la transition énergétique payera pour soutenir l’Ukraine jusqu’à quand ?
Il en résulte logiquement que les États-Unis n’ont aucun intérêt à mettre rapidement un terme à la guerre.

Un président doublement défaillant dans sa fonction de chef des Armées, décideur de l’emploi des forces nucléaires

Macron est étranger à la guerre. Son absence de culture stratégique s’explique par un désintérêt profond. A la rhétorique inutilement martiale sur le COVID (« nous sommes en guerre »), succède un discours démoralisant sur la guerre en Europe comme si la France se trouvait démunie face à on ne sait quelle fatalité.
Cette indifférence et cette incompréhension aboutissent à laisser faire le corporatisme d’Armée qui conduit à valider une doctrine doublement erronée : le conflit de haute intensité.

Pourquoi avoir choisi cette notion floue qui n’a de sens que par opposition à la basse intensité ? La guerre du Viet Nam était pour les Etats-Unis un LIC (low intensity conflict) mais certainement pas pour les Vietnamiens de quelque bord qu’ils fussent. Elle n’a de pertinence que rapportée aux buts politiques de guerre. Tout dépend de la valeur de l’enjeu pour chacun des adversaires.

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•Retour sur quelques textes doctrinaux :

« La notion de « haute intensité » implique qu’aucune limite n’est fixée à l’usage de la force et que l’engagement des ressources est total pour une nation menacée dans ses intérêts vitaux »  [1] (souligné par nos soins).

Cette conception ne tient aucun compte de la stratégie de dissuasion nucléaire, de sa manœuvre pour tester et le seuil d’agressivité critique.
Le concept d’emploi des forces terrestres de septembre 2021 : « Dans l’hypothèse d’un conflit de haute intensité, le fait nucléaire ne peut être écarté, qu’il s’agisse d’un affrontement contre des États possesseurs ou susceptibles de l’être (souligné par nos soins).
Ainsi, le fait nucléaire doit être intégré dès la phase de planification des opérations conventionnelles et spéciales, en s’appropriant la « grammaire nucléaire » de l’adversaire. »
Si ce n’est pas la bataille nucléaire, de quoi s’agit-il ?
La France a toujours rejeté cette option. Contre qui ? Avec qui ? Sur quel territoire ?
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Une analyse erronée de la guerre d’Ukraine

Marioupol n’est pas Stalingrad. Le général Burkardt se trompe lourdement lorsqu’il voit dans la guerre d’Ukraine le retour du conflit de haute intensité en Europe. Il s’agit d’une guerre limitée à la fois dans ses buts et les moyens mis en œuvre (plutôt mal par les Russes et plutôt bien par les Ukrainiens) caractérisée par une forte asymétrie. Elle est aussi un affrontement où la communication et les vecteurs modernes de circulation de l’information tiennent un rôle prépondérant.
Le concept est donc en contradiction absolue avec la stratégie de dissuasion nucléaire traitée respectueusement comme une vieille dame gâteuse sans tenir le moindre compte de son avis.

De surcroît, cette doctrine est d’emblée obsolète.
Le combat de haute intensité à base de feu d’artillerie et de blindés, prépare la guerre d’il y a 80 ans, celle de l’ère industrielle. Elle ne correspond pas à l’ère de l’information-communication. Elle méconnaît le rôle aujourd’hui décisif de la stratégie psychologique à l’égard des opinions. M. Zelenski surmonte ses déficiences en puissance de feu par une médiatisation rigoureusement organisée.

Des opportunités manquées : Le nucléaire et l’autonomie de la France, militaire et énergétique

Il est grave que le président n’ait pas voulu s’exprimer pour rassurer ses concitoyens et affirmer la personnalité stratégique originale de la France alors que la guerre en Ukraine montre l’importance du fait nucléaire sur le double plan de l’approvisionnement en source d’énergie et de menace militaire.

La centrale de Zaporojié constitue un instrument de guerre (physique et psychologique) manipulé par les deux camps en misant sur la peur du nucléaire.
La gesticulation de Poutine de la menace des armes nucléaires appelait non pas une réponse mais l’affirmation de la stratégie de la France, à la fois pour elle-même et pour les membres de l’UE.

Macron n’a pas su/voulu tirer avantage de cet instrument dont la nature est politique. Bref, tout se passe comme si nous n’avions rien. Grave perte de crédibilité : au lieu de développer notre discours stratégique nous le réduisons à une peau de chagrin.

Le maintien des armes nucléaires apparaît de plus en plus comme une entreprise coûteuse et superflue au regard de ses détracteurs de plus en plus influents dans l’opinion.

Le nucléaire civil constitue une alternative aux énergies fossiles et correspond aux besoins de la transition énergétique pour réduire les émissions carbone. Il est urgent de mettre un terme à la gestion déplorable d’EDF et à la gabegie dans l’exploitation et le développement du parc nucléaire.

Analyse erronée involontaire ou occultation délibérée des motivations de Poutine

• L’élargissement de l’OTAN aboutit à une rupture du dialogue avec la Russie.
Au sommet de Bucarest (avril 2008) Nicolas Sarkozy et Henri Guaino se sont opposés à l’adhésion de la Géorgie et de l’Ukraine. Mais cela n’a pas empêché d’inscrire cet objectif dans le communiqué final de l’OTAN.« L’OTAN se félicite des aspirations euro-atlantiques de l’Ukraine et de la Géorgie, qui souhaitent adhérer à l’Alliance. Aujourd’hui, nous avons décidé que ces pays deviendraient membres de l’OTAN. »

En août 2008 la guerre d’Ossétie du Sud fait apparaître l’inquiétude russe à l’égard de l’immixtion des Etats-Unis et de l’OTAN dans le Caucase. L’Ukraine manifeste publiquement son intérêt pour une entrée dans l’UE.
Or, à tort ou à raison Poutine est convaincu que tout nouvel adhérent à l’UE devient membre de l’OTAN pour compléter la prospérité par la sécurité sachant que l’UE ne dispose d’aucune force militaire. A ses yeux l’entrée de l’Ukraine dans l’UE s’accompagnerait donc de l’entrée dans l’OTAN.

• La défense anti-missile en Europe a progressé sous Bush, Obama et Trump contrariant le dialogue sur le nucléaire stratégique.
Pour mémoire, « la Turquie héberge un radar BMD américain à Kürecik. La Roumanie héberge une station Aegis Ashore des États-Unis sur la base aérienne de Deveselu. L’Allemagne héberge le centre de commandement à la base aérienne de Ramstein, et la Pologne héberge un autre site Aegis Ashore, actuellement en construction à la base militaire de Redzikowo. » (source fiche OTAN)

L’enjeu n’est pas l’interception des missiles balistiques intercontinentaux et chacun le sait. En revanche, si de tels systèmes qui constituent des armes de guerre électronique étaient déployés en Ukraine ils menaceraient les capacités de C-2 russes sur une profondeur qui pourrait s’étendre jusqu’à Moscou.

Trouver une issue à la guerre

Les buts de guerre formulés au gré des circonstances par Biden, (récuser toute légitimité au criminel de guerre Poutine, puis par Blinken et Loyd (réduire à rien la menace militaire russe,) enfin par Zelinski (libérer la Crimée) ne constituent que des opinions variantes incohérentes. Côté russe, depuis la déclaration du 24 février (« dénazifier » le gouvernement ukrainien, sauver les populations russophones), aucun but n’a été formulé. Cette situation contribue à prolonger la guerre.
La diplomatie française aurait du/devrait œuvrer pour obtenir une déclaration publique écrite des buts de guerre de chacun.

Analyse erronée de la stratégie des Etats-Unis et de la montée en puissance du mouvement neo-conservateur depuis la fin de la présidence de George Bush Père, en 1992 sous l’impulsion de Paul Wolfowitz et Richard Cheney. Elle fait prendre pour des amis des adversaires résolus.

Or les néo-conservateurs n’aiment ni la France ni l’Union européenne. Tout au plus sommes-nous des idiots utiles devenus ici ou là des supplétifs.
En politique étrangère le clivage Républicains-Démocrates n’est pas pertinent. Les neo-conservateurs influencent tous les partis. La seule exception est venue de Trump, vigoureusement combattu par les neo-cons, notamment Antony Blinken et Robert Kagan (époux de Victoria Nuland) en 2019 pour sa conception nationaliste intravertie de la politique étrangère.

Puissance du courant neo con en France et en Europe où il dépasse le clivage (moribond) Droite-Gauche en ayant l’habileté de gagner la lutte dans les médias grâce à l’intervention incessante d’intellectuels genre BHL.
En 2003 c’est de justesse que Chirac-Villepin se sont opposés à l’invasion de l’Irak. Kouchner y était favorable. C’était il y a vingt ans. Depuis on assiste à la « foxisation » rampante de la plupart des médias audiovisuels français : BFMTV, CNews, et aujourd’hui LCI qui a effectué une dégringolade qualitative et déontologique.
Face au discours néo-conservateur, fait défaut une analyse sereine des différences entre Américains et Français qui ne partagent pas les mêmes valeurs. Or dans chaque pays on ne donne pas le même sens aux notions de liberté, de vie humaine et de travail.
Reprendre l’initiative sur le terrain des idées suppose une vision politique. Quelle pourrait-elle être ?

Nécessité d’une rupture politico-stratégique majeure : le non-alignement

Durant son premier mandat le président s’est voulu porteur d’un projet « européen » comportant l’édification d’une défense européenne (Discours de la Sorbonne) compatible avec l’OTAN. Absurdité logique sachant que le SACEUR sera toujours un officier américain.

Aujourd’hui on constate une absence voire un abandon de stratégie. Laisser-faire, laisser- aller au gré des événements et naviguer à vue, sans cap [2].

De quels risques cette défaillance est-elle porteuse ?

Perdre et notre autonomie de décision politique et notre liberté d’action stratégique. S’intégrer comme les Britanniques à la stratégie de l’OTAN en Europe à l’égard de la Russie. A titre d’exemple, les troupes françaises sont positionnées en Roumanie, en tant que force composante de l’OTAN.

Se retrouver entraîné dans une guerre américano-chinoise.

A toutes les époques cela a été un bien grand risque que de s’en remettre à la protection d’une grande puissance (surarmée) mais menacée par la guerre civile comme le sont aujourd’hui les États-Unis.

Une partie de la classe politique française a perdu le sens du monde, de sa diversité, de sa complexité pour rejoindre la vision « the West and the Rest ».
Or pour de multiples raisons, de nombreux Etats, grands et petits (en Asie, en Afrique et au Moyen Orient) ont refusé de condamner l’agression russe et de se joindre aux sanctions.

C’est pourquoi un changement politique et stratégique décisif (une rupture majeure) s’impose sur la base d’une nouvelle estimation de nos intérêts économiques en Europe et dans le Monde dans une période de mutation de civilisation (ère de l’information et transition énergétique).

J’avais suggéré le non alignement européen avant la guerre d’Ukraine. Compte tenu de ses conséquences, cette proposition paraîtra un peu plus illusoire. En fait elle s’impose davantage encore.

Le non-alignement ne serait plus l’anti impérialisme des années 1960 qui fut en partie manipulé par l’URSS à travers Cuba. L’Algérie a récemment montré un regain d’intérêt pour le concept mais dans un esprit tiers-mondiste quelque peu suranné. Mais c’est une voie à explorer.

Il ne s’agit pas de nostalgie archéo-gaulliste mais de réalisme diplomatique et économique dicté par la prudence et le sens de l’intérêt national.
Aujourd’hui, dans le contexte naturel de l’équilibre instable des rapports de forces le non-alignement vise à tenir en respect les velléités de domination des grandes puissances et les dangers résultant de leur possible affrontement.


[1Colonel Fabrice Clée, « Le retour de la haute intensité : comment redéfinir le concept et poser le problème de sa préparation ? », Brennus 4.0, Lettre d’information du Centre de doctrine et d’enseignement du commandement, octobre 2019. « Le retour de la haute intensité », <https://www.penseemiliterre.fr/ress...>

[2Cette évolution faisant alterner des foucades (le coma de l’OTAN) puis des périodes de dépression (discours de Bormes les Mimosas, août 2022) suggère la cyclothymie, forme (atténuée) de troubles bipolaires. Ce trouble de l’humeur évolue de manière chronique et fluctuante par des périodes euphoriques et des périodes dépressives, sans lien particulier avec les événements de la vie.

Ukraine : « Guerre longue, guerre d’usure, guerre ruineuse » - institut français d'analyse stratégique
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Ukraine : « Guerre longue, guerre d’usure, guerre ruineuse »


« Dès lors que chacun dispose de ressources suffisantes, il peut espérer l’emporter soit par l’obtention d’un gain décisif, soit par découragement de l’adversaire »


François Géré est président fondateur de l’Institut français d’analyse stratégique.

François Géré, “Ukraine : "Guerre longue, guerre d’usure, guerre ruineuse"”, l’Opinion, 2 juin 2022.


En août 1914, nul ne s’attendait à s’engager dans une guerre qui allait durer quatre ans et quatre mois. Le 24 février 2022, Vladimir Poutine pensait pouvoir s’emparer de l’Ukraine lors d’une promenade militaire de quelques semaines jusqu’à Kiev.

En guerre classique (non nucléaire) on distingue deux modes stratégiques : l’anéantissement et l’usure. Le premier consiste à écraser les forces ennemies par la supériorité locale du nombre et du feu. Surprenante, sa rapidité ne laisse pas à la défense le temps de s’organiser. Débordée, démoralisée, elle n’a plus qu’à capituler. C’est le schéma de juin 1940. Or, cette « offensive éclair » a totalement échoué face à la stratégie ukrainienne. L’usure est souvent considérée comme le mode d’action privilégié des « faibles », des résistants, des guérillas contre un agresseur plus puissant. L’armée ukrainienne, bien équipée et entraînée pour la « techno-guérilla », bien renseignée par les Etats-Unis a montré une capacité surprenante à user les forces physiques et morales de l’envahisseur.

Au regard des opérations russes à Marioupol et surtout dans le Donbass, il apparaît que l’état-major russe s’est tourné vers une stratégie lente d’encerclement et d’étouffement de la résistance ukrainienne. Mais elle a du mal à réussir par manque de troupes et de munitions. Depuis deux semaines les tentatives d’encerclement total des villes d’Izyum et Severodonetsk ont, pour l’instant, échoué. A ce rythme, et sous réserve des contre-attaques de dégagement dont l’armée ukrainienne s’est montrée capable à Kharkiv début mai, il faudra plusieurs mois pour s’emparer du seul Donbass. A supposer que cela soit réalisé, est-ce suffisant pour mettre fin à la guerre  ?

Un changement de régime à Moscou reste de l’ordre de l’improbable et, malade ou pas, Poutine ne manifeste aucune intention de négocier. Zelensky pas davantage. Dès lors que chacun dispose de ressources suffisantes, il peut espérer l’emporter soit par l’obtention d’un gain décisif soit par découragement. Or, ni les sanctions, ni les difficultés dans les secteurs céréalier et énergétique ne sont en mesure d’infléchir ces positions. La Russie avec 39 millions de tonnes de blé (+2,6 %) exportés continue sa percée sur les marchés internationaux. Les bombardements des ports céréaliers, comme Odessa et Mykolaïv, empêchent l’Ukraine d’exporter par mer mais les voies terrestres restent ouvertes. En réalité, les récentes flambées des prix sont surtout dues aux mouvements spéculatifs mondiaux.

Côté énergie, l’envolée des prix du gaz (plus de 170 % en 2021) n’est pas liée à la guerre. Elle s’est produite dès 2021. La Russie fournissait près de 50 % du gaz naturel et 20 % du pétrole consommés dans l’Union européenne. Depuis le début de l’année, elle a engrangé 27,3 milliards de dollars avec les achats de pétrole, gaz et charbon de l’UE. L’arrêt immédiat des approvisionnements n’est qu’un slogan. En outre, Moscou dispose de la gigantesque réserve de métaux précieux et rares de l’Oural.

Quant à l’Ukraine grâce à l’aide massive des Etats-Unis et de l’UE, son gouvernement peut maintenir une stratégie d’usure de long terme en l’espérant victorieuse. Encore faudrait-il préciser ce qu’il entend par victoire. Suite à une première aide de 14 milliards de dollars, le Congrès américain a validé le 19 mai un soutien de 40 milliards. Six sont destinés à l’achat de véhicules blindés et de défense antiaérienne auprès des sociétés américaines. Neuf doivent aussi permettre aux Etats-Unis de reconstituer leurs stocks d’armement. Près de neuf autres milliards sont consacrés à « la continuité des institutions démocratiques ukrainiennes ». Formule vague à laquelle fait écho l’UE dont les 4,1 milliards d’euros doivent « aider l’Ukraine à poursuivre sa voie européenne en soutenant la lutte contre la corruption, en faveur des droits humains et de la transition écologique ». En réalité l’utilisation de ces fonds s’effectue sans contrôle rigoureux dans un pays où la corruption n’a pas disparu le 24 février. L’Ukraine est donc placée sous perfusion militaire et civile.

Cette situation est-elle tolérable longtemps  ? Qui en fait réellement les frais  ? La population ukrainienne au premier chef. Cependant la prolongation de la guerre durant un an et plus serait ruineuse pour l’Europe tout entière et pour chacun de ses membres dont l’économie est déjà sérieusement malmenée. L’arrêt du gazoduc Nord Stream 2 coûte cher à l’Allemagne qui ne peut couvrir ses besoins par des achats de gaz naturel liquéfié (GNL) aux compagnies américaines. Par ailleurs le piétinement des négociations sur le nucléaire iranien prive les gaziers français (Total) et italien (ENI) de l’exploitation du gisement de South Pars à un moment critique.

Ainsi, chaque Etat membre de l’UE devient cas d’exception qui mérite indulgence et moratoire. La Hongrie pour le pétrole, l’Espagne et le Portugal pour le plafonnement des tarifs énergétiques. L’Italie constitue le cas le plus grave avec un quadruplement des coûts de production industrielle. Les ménages débourseront au moins 1 000 euros de plus, cette année, pour le gaz et l’électricité. Le gouvernement qui a déjà débloqué quatre milliards d’euros promet une rallonge de sept milliards d’euros pour diminuer les charges. Mais le pourra-t-il  ? Après deux ans de mesures d’exception pour réduire les effets de l’épidémie de Covid sur les entreprises, les Etats européens ne sont plus en position d’accroître la dette.

Coïncidant avec les difficultés de la transition énergétique, une guerre de longue durée en Ukraine sera porteuse de déstabilisation économique et sociale dans toute l’Europe, précipitant l’UE vers le déclin. Pour y faire obstacle elle doit exiger, par tous les moyens, de chacun des belligérants une déclaration sans délais de ses buts de guerre. Cela ne suffira pas pour obtenir la paix, mais cela contribuera à la faire avancer.

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« La guerre, dangereux instrument de la politique » - institut français d'analyse stratégique
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« La guerre, dangereux instrument de la politique »


« M. Poutine s’était convaincu que M. Zelensky n’était qu’un fantoche, que l’armée ukrainienne n’avait aucune consistance matérielle et morale et que le peuple n’était pas disposé à les soutenir »


François Géré dirige l’Institut français d’analyse stratégique.

François Géré, « La guerre, dangereux instrument de la politique », l’Opinion, 29 mars 2022.


Dans son traité inachevé à sa mort en 1831, De la guerre, Clausewitz distinguait entre buts politiques de guerre et buts militaires dans la guerre. Il ne s’agit pas d’une simple nuance mais de l’application de son célèbre axiome : « La guerre est la continuation de la politique mais par d’autres moyens. »

Vladimir Poutine a formulé ses buts de guerre dans ses allocutions des 21 et 24 février 2022. En décidant « une opération militaire spéciale » contre l’Ukraine, il prétend « dénazifier » le pays en éliminant le gouvernement actuel et démilitariser l’Ukraine pour qu’elle ne puisse plus constituer une menace. « Dénazifier » non seulement pour protéger les russophones menacés de « génocide », mais pour aussi libérer l’ensemble du peuple tombé sous la coupe de l’extrême droite financée par les Etats-Unis. Il affirme que son attaque est de nature préventive afin de devancer l’entrée de l’Ukraine dans l’Otan qui placerait la Russie sous la menace des armes américaines et de leurs alliés. Il était urgent d’y mettre un terme. Ces buts absolus conduisent à rechercher une victoire totale par capitulation.

Les buts dans la guerre sont choisis en fonction du concept de centre de gravité qui a été repris dans les doctrines militaires, allemandes, soviétiques et américaines jusqu’à aujourd’hui. « C’est contre le centre de gravité de l’ennemi qu’il faut diriger le coup concentré de toutes les forces. » En fonction du degré de cohésion politique, ce peut être (...)

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Une lecture clausewitzienne de la guerre d’Ukraine - institut français d'analyse stratégique
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Une lecture clausewitzienne de la guerre d’Ukraine


François Géré est président et fondateur de l’Institut français d’analyse stratégique (IFAS).


Carl von Clausewitz a laissé à sa mort en 1831 un ouvrage inachevé De la guerre, Vom Kriege fondé sur la base de l’étude des campagnes napoléoniennes (celle de Russie) et des guerres de Frédéric II de Prusse. Sa célèbre formule « la guerre est la continuation de la politique mais par d’autres moyens » a fait le tour des siècles et du monde. Admiré par Lénine, étudié par Mao et Giap, Clausewitz est enseigné depuis des décennies dans toutes les écoles militaires. Cela n’implique pas nécessairement que sa théorie guide le travail des États-Majors contemporains mais elle exerce une influence sur le raisonnement stratégique.

Nous choisissons quelques concepts comme outils heuristiques afin de poser des questions pertinentes susceptibles de nous aider à comprendre de manière critique la guerre d’Ukraine dont l’évolution déjoue toutes les prévisions.

« La guerre est le domaine du danger, du hasard, de la chance. » Rien ne se passe jamais comme prévu. Car « la guerre n’est pas l’action d’une force vive sur une masse morte, elle est toujours la collision de deux forces vives… l’action est réciproque. » Les meilleurs plans s’avèrent inutiles dès les premiers combats. La guerre d’Ukraine confirme la règle. Tout le monde s’est trompé sur tout : Poutine, son Etat-major ainsi que les experts militaires et civils. Seuls les avertissements des services de renseignement américains se sont révélés exacts. Mais qu’en a-t-on fait ?

Le duel des volontés

Clausewitz définit la guerre comme « un duel à plus vaste échelle, … acte de violence destiné à contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté. »

La volonté de Poutine est d’obtenir la soumission, voire l’élimination de Zelenski qu’il méprise, tient pour quantité négligeable. Or surprise, l’histrion fait preuve d’une force de caractère qu’on ne lui connaissait pas. Par l’effet d’amplification des medias occidentaux favorables, sa volonté est devenue crédible. C’est bien l’affrontement de deux acteurs car aucun autre État n’est, jusqu’à ce jour du moins, intervenu sur le terrain.

Clausewitz a introduit une distinction très opératoire entre but de guerre (zweck) et but dans la guerre (ziel).

Les buts de guerre

Considérons les déclarations publiques du Président russe dans ses allocutions des 21 et 24 février 2022. IL affirme que son attaque est de nature préventive afin de devancer l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN qui placerait la Russie sous la menace des armes américaines et de leurs alliés. Il était urgent d’y mettre un terme.

A ce stade peu importe qu’il s’agisse d’un mélange de propagande et de désinformation – ce qui n’est pas la même chose – l’essentiel est qu’il le dise et donne à penser qu’il en est convaincu.

En décidant « une opération spéciale » contre l’Ukraine Poutine prétend « dénazifier » le pays en éliminant le gouvernement actuel et démilitariser l’Ukraine pour qu’elle ne puisse plus constituer une menace. Dénazifier non seulement pour protéger les russophones menacés de génocide mais pour libérer l’ensemble du peuple opprimé, trompé, tombé sous la coupe de l’extrême droite grassement financée par les Etats-Unis.

Ces buts présentent donc un caractère absolu, non-négociable ce qui conduit à refuser tout compromis et à rechercher une victoire totale.

Les buts dans la guerre : quels centres de gravité ?

Clausewitz a introduit le concept de centre de gravité qui a été repris dans les doctrines militaires, allemandes, soviétiques et américaines jusqu’à aujourd’hui. « C’est contre le centre de gravité de l’ennemi qu’il faut diriger le coup concentré de toutes les forces. »

En fonction du degré de cohésion politique de l’ennemi, ce peut être son armée, sa capitale, voire l’opinion publique. Clausewitz recommande de privilégier la destruction des capacités militaires, le reste suivra. Le plan stratégique russe ne semble pas avoir choisi un centre mais plusieurs. Il a pris le risque de la dispersion des forces en perdant le bénéfice de la concentration.

Les États-majors ont toujours été divisés entre différentes conceptions de la stratégie, quelle que soit la nature de la guerre. La guerre d’Ukraine, dans son déroulement reflète des débats dont ignorons pour le moment les détails mais qui suggèrent l’opposition entre deux conceptions un usage modéré de la violence visant un succès politico-psychologique et le recours à l’emploi massif de la force afin de briser toute velléité de résistance.

L’observation des trois premières semaines de guerre permet de supposer que Poutine avait fait le choix optimiste d’une stratégie de conquête rapide, « en douceur », sans trop de casse, en comptant sur une faible résistance politico-psychologique, calcul qui s’est révélé faux. Car cela ne marche pas face à une population qui résiste avec les méthodes rustiques d’une guérilla civilo-militaire et se renforce grâce à l’arrivée de matériels adaptés.

D’autant plus que le choix du centre de gravité ne correspond pas au but de guerre.
L’ensemble du territoire sera encerclé, les principales villes investies. Or cette stratégie présente deux inconvénients. Elle exige une logistique considérable et est grosse consommatrice d’effectifs. La Russie ne dispose pas d’autant d’hommes sous contrats. En outre, à mesure que passe le temps se pose le problème de la relève.
Pourquoi donc si le but de guerre était le renversement du régime n’avoir pas privilégié la concentration des forces sur le centre de gravité politique Kiev et le gouvernement de Zelenski ?

Une partie de l’État-major russe conseille le retour à la stratégie d’anéantissement de toute résistance, y compris civile. C’est ce qui est désormais appliqué à Marioupol et de plus en plus Karkhov. Mais à supposer que cela réussisse militairement, c’est politiquement désastreux en aliénant la population, en contredisant la propagande selon laquelle il s’agit d’éliminer les néo-nazis et d’affranchir la population.

Le facteur moral

Clausewitz écrit : « l’activité belliqueuse n’est jamais dirigée contre la seule matière ; elle l’est toujours en même temps contre la force morale et intellectuelle qui anime cette matière. » Livre II, chapitre 2.

Il s’agit d’un invariant de la guerre. Napoléon disait « le moral est au physique ce que trois est à un en mathématique. » Clausewitz insiste sur les « forces morales » qui animent les dirigeants, l’armée et le peuple. En dépit de sa supériorité numérique et technique, l’assaillant risque de voir se briser ses efforts sur le roc de cette union. Aussi aura-t-il intérêt à diviser ces trois acteurs.

Là réside l’énorme erreur du renseignement russe, à moins que les rapports corrects aient été mis au placard pour ne pas contrarier le chef. Poutine était convaincu que Zelenski n’était qu’un fantoche, que l’armée ukrainienne n’avait aucune consistance morale et que le peuple n’était pas disposé à les soutenir.

De son côté l’armée d’invasion russe ne semble pas briller par l’enthousiasme patriotique. Mais les informations manquent pour en juger.

La supériorité de la défensive sur l’offensive

La position très subtile de Clausewitz a fait couler des flots d’encre.
« Nous disons donc que la défense est la forme plus forte de la guerre, qui nous permet de dominer l’ennemi plus aisément et « vise le but négatif. » Son but (zweck) est de conserver.

Elle a l’avantage du terrain qui est connu et du soutien de la population qui renseigne. L’attaquant bénéficie lui de la surprise et de l’avantage moral lié à l’initiative et au choix des cibles. Mais en territoire ennemi inconnu les difficultés de toute nature –ce que Clausewitez nomme « frictions » - sont considérables.
Toutefois Clausewitz récuse la défense passive. « La forme défensive de la guerre n’est donc point un simple bouclier, mais un bouclier formé de coups habilement donnés. » VI, I, 1 p.399.

Livre VI, 5 : « un passage rapide et vigoureux à l’attaque –le coup d’épée fulgurant de la vengeance- est le moment le plus brillant de la défensive. » p.415.
La « prépondérance (Ubergewicht) stratégique » ou pour parler plus correctement, le contrepoids (gegengewicht) qu’obtient le défenseur s’accroît, et par conséquent aussi la puissance du contre-coup qu’il portera ». Livre VI, chapitre 8, Méthodes de résistance, p. 430.

L’armée russe a-t-elle bénéficié de la surprise ? Si nous considérons que conformément aux indications précoces du renseignement américain, l’armée ukrainienne s’attendait à l’agression, la surprise a été réduite, au moins relativement. Ceci expliquerait mais en partie seulement l’échec de la stratégie initiale russe.
De là à reprendre le dessus par une riposte fulgurante, la défensive ukrainienne ne dispose pas des moyens suffisants pour inverser le cours des opérations. Elle pourrait cependant mener des opérations offensives de dégagement des villes assiégées en profitant de la fatigue des forces russes comme cela semble être le cas dans le Sud à Mykolaiev.

La guerre est le domaine de la violence illimitée

Clausewitz démontre qu’il ne peut exister de limite à l’emploi de cette violence puisque chacun des duellistes cherche à imposer sa loi à l’autre. « La montée aux extrêmes de cette violence résulte de l’action réciproque entre agression et résistance. Pour obtenir la victoire chacun intensifie son effort à proportion de l’opposition qu’il rencontre. »

L’escalade est donc inhérente à l’acte de guerre. C’est pourquoi l’usage limité du nucléaire tactique ne peut être totalement écarté. Depuis 2015 la doctrine militaire russe l’envisage comme moyen de terminer rapidement une guerre. Encore faut-il que se présentent des cibles « payantes » pour de telles armes, telles que d’importantes concentrations de troupes. Or les forces armées ukrainiennes, très dispersées n’offrent pas de telles opportunités. Alors frapper Kiev ? Cette monstruosité est-elle seulement pensable ?

Finalement une guerre très classique mais nous en avions perdu l’habitude

Comportant de considérables incertitudes mais que nous écartons parce que trop perturbantes

Comportant d’énormes risques que nous nous refusons à concevoir.

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et dans une Lettre aux citoyens du monde du 3 mars publiée par le très improbable site Agora 24 Agency, document qui sent fort les « services » de désinformation de tradition soviétique probablement destiné à des audiences africaines et en soi très intéressant. On y lit : « j’ai proposé une solution toute simple, à laquelle on a déjà eu recours lors de la Guerre froide : la constitution de l’Ukraine comme Etat neutre, sur le modèle de la Finlande à l’époque. Ce qui est resté dans l’histoire comme la Finlandisation est à mon sens, une voie de sortie d’une logique implacable, au regard de l’incompréhension structurelle entre les Américains et nous. »


François Géré, « Une lecture clausewitzienne de la guerre », Institut français d’analyse stratégique (Ifas), 21 mars 2022 <http://www.strato-analyse.org/fr/sp...>