Une lecture clausewitzienne de la guerre d’Ukraine


François Géré, Président de l’Institut Français d’Analyse Stratégique.


Carl von Clausewitz a laissé à sa mort en 1831 un ouvrage inachevé De la guerre, Vom Kriege fondé sur la base de l’étude des campagnes napoléoniennes (celle de Russie) et des guerres de Frédéric II de Prusse. Sa célèbre formule « la guerre est la continuation de la politique mais par d’autres moyens » a fait le tour des siècles et du monde. Admiré par Lénine, étudié par Mao et Giap, Clausewitz est enseigné depuis des décennies dans toutes les écoles militaires. Cela n’implique pas nécessairement que sa théorie guide le travail des États-Majors contemporains mais elle exerce une influence sur le raisonnement stratégique.

Nous choisissons quelques concepts comme outils heuristiques afin de poser des questions pertinentes susceptibles de nous aider à comprendre de manière critique la guerre d’Ukraine dont l’évolution déjoue toutes les prévisions.

« La guerre est le domaine du danger, du hasard, de la chance. » Rien ne se passe jamais comme prévu. Car « la guerre n’est pas l’action d’une force vive sur une masse morte, elle est toujours la collision de deux forces vives… l’action est réciproque. » Les meilleurs plans s’avèrent inutiles dès les premiers combats. La guerre d’Ukraine confirme la règle. Tout le monde s’est trompé sur tout : Poutine, son Etat-major ainsi que les experts militaires et civils. Seuls les avertissements des services de renseignement américains se sont révélés exacts. Mais qu’en a-t-on fait ?

Le duel des volontés

Clausewitz définit la guerre comme « un duel à plus vaste échelle, … acte de violence destiné à contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté. »

La volonté de Poutine est d’obtenir la soumission, voire l’élimination de Zelenski qu’il méprise, tient pour quantité négligeable. Or surprise, l’histrion fait preuve d’une force de caractère qu’on ne lui connaissait pas. Par l’effet d’amplification des medias occidentaux favorables, sa volonté est devenue crédible. C’est bien l’affrontement de deux acteurs car aucun autre État n’est, jusqu’à ce jour du moins, intervenu sur le terrain.

Clausewitz a introduit une distinction très opératoire entre but de guerre (zweck) et but dans la guerre (ziel).

Les buts de guerre

Considérons les déclarations publiques du Président russe dans ses allocutions des 21 et 24 février 2022. IL affirme que son attaque est de nature préventive afin de devancer l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN qui placerait la Russie sous la menace des armes américaines et de leurs alliés. Il était urgent d’y mettre un terme.

A ce stade peu importe qu’il s’agisse d’un mélange de propagande et de désinformation – ce qui n’est pas la même chose – l’essentiel est qu’il le dise et donne à penser qu’il en est convaincu.

En décidant « une opération spéciale » contre l’Ukraine Poutine prétend « dénazifier » le pays en éliminant le gouvernement actuel et démilitariser l’Ukraine pour qu’elle ne puisse plus constituer une menace. Dénazifier non seulement pour protéger les russophones menacés de génocide mais pour libérer l’ensemble du peuple opprimé, trompé, tombé sous la coupe de l’extrême droite grassement financée par les Etats-Unis.

Ces buts présentent donc un caractère absolu, non-négociable ce qui conduit à refuser tout compromis et à rechercher une victoire totale.

Les buts dans la guerre : quels centres de gravité ?

Clausewitz a introduit le concept de centre de gravité qui a été repris dans les doctrines militaires, allemandes, soviétiques et américaines jusqu’à aujourd’hui. « C’est contre le centre de gravité de l’ennemi qu’il faut diriger le coup concentré de toutes les forces. »

En fonction du degré de cohésion politique de l’ennemi, ce peut être son armée, sa capitale, voire l’opinion publique. Clausewitz recommande de privilégier la destruction des capacités militaires, le reste suivra. Le plan stratégique russe ne semble pas avoir choisi un centre mais plusieurs. Il a pris le risque de la dispersion des forces en perdant le bénéfice de la concentration.

Les États-majors ont toujours été divisés entre différentes conceptions de la stratégie, quelle que soit la nature de la guerre. La guerre d’Ukraine, dans son déroulement reflète des débats dont ignorons pour le moment les détails mais qui suggèrent l’opposition entre deux conceptions un usage modéré de la violence visant un succès politico-psychologique et le recours à l’emploi massif de la force afin de briser toute velléité de résistance.

L’observation des trois premières semaines de guerre permet de supposer que Poutine avait fait le choix optimiste d’une stratégie de conquête rapide, « en douceur », sans trop de casse, en comptant sur une faible résistance politico-psychologique, calcul qui s’est révélé faux. Car cela ne marche pas face à une population qui résiste avec les méthodes rustiques d’une guérilla civilo-militaire et se renforce grâce à l’arrivée de matériels adaptés.

D’autant plus que le choix du centre de gravité ne correspond pas au but de guerre.
L’ensemble du territoire sera encerclé, les principales villes investies. Or cette stratégie présente deux inconvénients. Elle exige une logistique considérable et est grosse consommatrice d’effectifs. La Russie ne dispose pas d’autant d’hommes sous contrats. En outre, à mesure que passe le temps se pose le problème de la relève.
Pourquoi donc si le but de guerre était le renversement du régime n’avoir pas privilégié la concentration des forces sur le centre de gravité politique Kiev et le gouvernement de Zelenski ?

Une partie de l’État-major russe conseille le retour à la stratégie d’anéantissement de toute résistance, y compris civile. C’est ce qui est désormais appliqué à Marioupol et de plus en plus Karkhov. Mais à supposer que cela réussisse militairement, c’est politiquement désastreux en aliénant la population, en contredisant la propagande selon laquelle il s’agit d’éliminer les néo-nazis et d’affranchir la population.

Le facteur moral

Clausewitz écrit : « l’activité belliqueuse n’est jamais dirigée contre la seule matière ; elle l’est toujours en même temps contre la force morale et intellectuelle qui anime cette matière. » Livre II, chapitre 2.

Il s’agit d’un invariant de la guerre. Napoléon disait « le moral est au physique ce que trois est à un en mathématique. » Clausewitz insiste sur les « forces morales » qui animent les dirigeants, l’armée et le peuple. En dépit de sa supériorité numérique et technique, l’assaillant risque de voir se briser ses efforts sur le roc de cette union. Aussi aura-t-il intérêt à diviser ces trois acteurs.

Là réside l’énorme erreur du renseignement russe, à moins que les rapports corrects aient été mis au placard pour ne pas contrarier le chef. Poutine était convaincu que Zelenski n’était qu’un fantoche, que l’armée ukrainienne n’avait aucune consistance morale et que le peuple n’était pas disposé à les soutenir.

De son côté l’armée d’invasion russe ne semble pas briller par l’enthousiasme patriotique. Mais les informations manquent pour en juger.

La supériorité de la défensive sur l’offensive

La position très subtile de Clausewitz a fait couler des flots d’encre.
« Nous disons donc que la défense est la forme plus forte de la guerre, qui nous permet de dominer l’ennemi plus aisément et « vise le but négatif. » Son but (zweck) est de conserver.

Elle a l’avantage du terrain qui est connu et du soutien de la population qui renseigne. L’attaquant bénéficie lui de la surprise et de l’avantage moral lié à l’initiative et au choix des cibles. Mais en territoire ennemi inconnu les difficultés de toute nature –ce que Clausewitez nomme « frictions » - sont considérables.
Toutefois Clausewitz récuse la défense passive. « La forme défensive de la guerre n’est donc point un simple bouclier, mais un bouclier formé de coups habilement donnés. » VI, I, 1 p.399.

Livre VI, 5 : « un passage rapide et vigoureux à l’attaque –le coup d’épée fulgurant de la vengeance- est le moment le plus brillant de la défensive. » p.415.
La « prépondérance (Ubergewicht) stratégique » ou pour parler plus correctement, le contrepoids (gegengewicht) qu’obtient le défenseur s’accroît, et par conséquent aussi la puissance du contre-coup qu’il portera ». Livre VI, chapitre 8, Méthodes de résistance, p. 430.

L’armée russe a-t-elle bénéficié de la surprise ? Si nous considérons que conformément aux indications précoces du renseignement américain, l’armée ukrainienne s’attendait à l’agression, la surprise a été réduite, au moins relativement. Ceci expliquerait mais en partie seulement l’échec de la stratégie initiale russe.
De là à reprendre le dessus par une riposte fulgurante, la défensive ukrainienne ne dispose pas des moyens suffisants pour inverser le cours des opérations. Elle pourrait cependant mener des opérations offensives de dégagement des villes assiégées en profitant de la fatigue des forces russes comme cela semble être le cas dans le Sud à Mykolaiev.

La guerre est le domaine de la violence illimitée

Clausewitz démontre qu’il ne peut exister de limite à l’emploi de cette violence puisque chacun des duellistes cherche à imposer sa loi à l’autre. « La montée aux extrêmes de cette violence résulte de l’action réciproque entre agression et résistance. Pour obtenir la victoire chacun intensifie son effort à proportion de l’opposition qu’il rencontre. »

L’escalade est donc inhérente à l’acte de guerre. C’est pourquoi l’usage limité du nucléaire tactique ne peut être totalement écarté. Depuis 2015 la doctrine militaire russe l’envisage comme moyen de terminer rapidement une guerre. Encore faut-il que se présentent des cibles « payantes » pour de telles armes, telles que d’importantes concentrations de troupes. Or les forces armées ukrainiennes, très dispersées n’offrent pas de telles opportunités. Alors frapper Kiev ? Cette monstruosité est-elle seulement pensable ?

Finalement une guerre très classique mais nous en avions perdu l’habitude

Comportant de considérables incertitudes mais que nous écartons parce que trop perturbantes

Comportant d’énormes risques que nous nous refusons à concevoir.

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et dans une Lettre aux citoyens du monde du 3 mars publiée par le très improbable site Agora 24 Agency, document qui sent fort les « services » de désinformation de tradition soviétique probablement destiné à des audiences africaines et en soi très intéressant. On y lit : « j’ai proposé une solution toute simple, à laquelle on a déjà eu recours lors de la Guerre froide : la constitution de l’Ukraine comme Etat neutre, sur le modèle de la Finlande à l’époque. Ce qui est resté dans l’histoire comme la Finlandisation est à mon sens, une voie de sortie d’une logique implacable, au regard de l’incompréhension structurelle entre les Américains et nous. »


François Géré, « Une lecture clausewitzienne de la guerre », Institut français d’analyse stratégique (Ifas), 21 mars 2022 <http://www.strato-analyse.org/fr/sp...>