Skip to content

Accueil > Recherche > Moyen-Orient et monde arabo-musulman > La crise iranienne > Le réveil nationaliste des Azéris d’Iran et ses conséquences virtuelles sur la (...)

Le réveil nationaliste des Azéris d’Iran et ses conséquences virtuelles sur la stabilité du pays

jeudi 15 mars 2007, par David Rigoulet-Roze

La première minorité ethnique d’Iran :
Les Azéris d’Iran qui constituent la plus importante minorité ethno-linguistique du pays puisqu’elle compte près de 16 millions de personnes (soit plus de 25 % des quelque 68 millions d’habitants) sont essentiellement concentrés en Azerbaïdjan oriental ;. Elle est située dans le nord-ouest du pays, et jouxte sa fausse jumelle que constitue la province d’Azerbaïdjan occidental, qui se trouve parfois majoritairement peuplée de Kurdes comme son nom ne l’indique pas. Les frontières actuelles des deux provinces azéries sont un artifice de la cartographie iranienne officielle et ne correspondent pas aux frontières de l’Azerbaïdjan historique. La capitale de l’Azerbaïdjan oriental actuel est Tabriz. Cette province a des frontières communes avec la République d’Azerbaïdjan, l’Arménie et l’ancien Khanat du Nakhitchévan. L’Azerbaïdjan oriental est l’un des territoires les plus anciens de l’Iran - la plupart des Grands d’Iran en sont issus comme certaines des figures les plus importantes de la Révolution islamique dont l’actuel le « Guide » Ali Khamenei qui est un Iranien d’ascendance azérie, donc turque. De fait, la langue azérie est une langue de la famille ouralo-altaïque, ayant des liens étroits avec le turc même si la langue pratiquée aujourd’hui est rattachée avec insistance par le pouvoir central à une origine irano-mède et désignée comme « azéri moderne » et non turc.


Une minorité d’obédience chiite bien intégrée à l’Etat iranien :

La minorité turcophone azérie entretient des liens historiques et culturels trop étroits avec les Persans pour qu’une sécession du Nord-Ouest iranien soit réellement envisageable. Mais les Azéris n’en conservent pas moins un sentiment très vif de leur particularisme parfois vécu comme une forme de stigmatisation qui peut donner lieu à un certain nombre de revendications identitaires. Il n’existe aujourd’hui aucun mouvement autonomiste de masse, et moins encore sécessionniste, chez les Azéris d’Iran, de confession musulmane chiite pour la plupart. Et en tant que chiites, ils ne sont pas sujets aux mêmes formes de discrimination que les minorités pratiquant d’autres religions et sont bien intégrés dans la vie économique. Leurs revendications en matière de droits culturels et linguistiques se font cependant de plus en plus fortes, les Azéris d’Iran réclamant en particulier la mise en œuvre de leur droit, prévu par la Constitution, de bénéficier d’une éducation en langue turque. Seule une petite minorité prône la sécession de l’Azerbaïdjan iranien de la République islamique d’Iran en vue d’une union avec la République d’Azerbaïdjan voisine (8 millions d’habitants). Ceux qui s’efforcent de promouvoir l’identité culturelle turque azérie suscitent pourtant les soupçons des autorités iraniennes, qui les accusent notamment de promouvoir le « pantouranisme » ou panturquisme, projet qui serait défendu par Mahmoudali Chehregani, le leader exilé aux Etats-Unis du Mouvement du réveil national d’Azerbaïdjan du Sud/Southern Azerbaijan National Awakening Movement (SANAM)/Güney Azerbaycan Milli Oyanis Herekati (GAMOH), le mouvement autonomiste, sinon sécessionniste, des Azéris d’Iran [1] .

La carte azérie jouée par Washington pour déstabiliser le régime iranien ?
La diplomatie américaine a décidé d’accentuer son soutien à la minorité azérie à partir de l’été 2003 dans le prolongement du renversement de Saddam Hussein en Irak. « La guerre contre l’Irak nous a encouragés. Nous n’avons plus peur des mollahs », n’hésitait pas à déclarer Mahmoudali Chehregani dans une interview accordée en juin 2003 au Sunday Telegraph [2] . Grâce au soutien de plusieurs sénateurs, il est même parvenu à obtenir ses entrées à Washington. Il parle communément de « chauvinisme perse » devant la marginalisation culturelle azérie et revendique officiellement l’autonomie pour la province d’Azerbaïdjan probablement sous-tendue par le rêve d’une unification de la province iranienne avec l’Azerbaïdjan voisin. A la suite des manifestations estudiantines de début juillet 2003 en Iran, Mahmoudali Chehrehgani s’était rendu à Ankara et à Bakou afin de demander l’appui de ces deux alliés régionaux des Etats-Unis. Malgré la recommandation américaine, le chef de la diplomatie turque Abdullah Gül avait ostensiblement déclaré qu’il ne voulait pas se mêler des affaires de l’Iran. Renvoyant l’ascenseur, l’armée iranienne avait d’ailleurs mené une offensive contre les combattants du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan, kurdes de Turquie) qu’elle tolérait pourtant depuis des années sur son territoire. Lors de son étape en Azerbaïdjan, pays que Washington entend de plus en plus utiliser comme une base de sa lutte antiterroriste - voire plus - Chehregani n’avait pas hésité à prôner ouvertement un Etat fédéral comme « meilleure solution pour la démocratie en Iran » [3] .

L’Azerbaïdjan, un pays au cœur de la problématique géopolitique régionale du Sud-Caucase :
Le fait est que la région de la mer Caspienne représente un intérêt stratégique pour les États-Unis en raison de ses réserves de pétrole, mais aussi pour des questions de sécurité [4]. Mais Washington ne se limite pas à mener des simulations dans la région riche en pétrole. Les Etats-Unis ont débuté la construction de deux stations radar près des frontières iranienne et russe et encouragent l’Azerbaïdjan et le Kazakhstan à renforcer leurs marines de façon à faire face aux « menaces transnationales » dans la région. Ils ont d’ores et déjà investi près de 30 millions de dollars pour moderniser la garde côtière azerbaïdjanaise, lui fournissant un nouveau système de radars, entraînant son personnel et réparant ses navires. Cela s’inscrit dans le cadre de l’Initiative américaine pour la sécurité de la mer Caspienne (Caspian Guard Initiative) [5] engagée depuis 2003 par le Secrétaire à la Défense de l’époque, Donald Rumsfeld. Le Pentagone avait annoncé en août 2005 que 130 millions de dollars seraient alloués pour les six prochaines années au profit du projet [6]. Dans le cadre de cette Caspian Guard, l’ambassadeur des Etats-Unis en Azerbaïdjan, Reno Harnish, avait annoncé le 12 octobre 2005, la future installation de deux stations radars de surveillance pour un montant de 135 millions de dollars à Astara et Xizi, deux localités respectivement situées à 2 et 50 kilomètres des frontières avec l’Iran et la Russie [7]. Les principales inquiétudes soulevées par cette installation de radars étaient logiquement venues de Téhéran où l’on considère, avec la création d’une base aérienne à Herat en Afghanistan, et d’une base navale à Bahreïn, qu’elle concrétise la volonté américaine « d’encerclement de la république islamique ». D’autant que des rumeurs insistantes [8] font état de la possible installation d’une base américaine sur le territoire de la république azérie [9].

Le développement de l’agitation depuis les élections présidentielles iraniennes de juin 2005 et le renforcement de la répression de la part des autorités :
A la fin du mois de juin 2005, de nombreux Azéris d’Iran avaient été arrêtés alors qu’ils assistaient à un rassemblement culturel qui se tient chaque année au château de Babek, à Kalibar. Ce festival qui se tient chaque année le 4 et 5 juillet rassemble près de 1.2 million de participants. Il est à chaque fois l’occasion d’une affirmation identitaire. Lors du festival de 2005, au moins 21 d’entre eux avaient par la suite été condamnés à des peines allant de trois mois à un an d’emprisonnement. Ils auraient été déclarés coupables, notamment, de « propagande contre le système » et de « création d’organisations hostiles au système ». L’agitation avait repris en 2006 et s’était même amplifiée avec des manifestations de masse le 22 mai dans plusieurs villes comme Marand, Orumieh et Goshachai. Devant la dureté de la répression menée par les autorités, la ville de Tabriz avait connu le 24 mai suivant une journée de troubles sans précédents depuis la Révolution islamique avec une manifestation estimée à 250.000 personnes. Certains manifestants y auraient clamaient « Un Azerbaïdjan uni avec Tabriz pour capitale », ou encore « Bakou-Tabriz-Ankara ». Tout avait commencé à la suite de la publication huit jours plus tôt par un journal gouvernemental édité par le ministère de la Culture et de la Guidance islamique dénommé Iran d’une caricature jugée insultante par les étudiants de cette région : on y voyait un cafard prononçant en langue azérie la question ‘quoi ?’ ». La caricature avait provoqué la colère des Azéris.

La caricature parue dans la publication Iran qui aurait mis le feu aux poudres :
Les étudiants avaient entamé plusieurs journées de grève de la faim pour demander des excuses à l’auteur et le journal qui l’avait publiée. Les autorités avaient dû suspendre le journal en cause. La vigueur de la protestation avait vite créé un mouvement plus large et les commerçants du Bazar de la ville avaient décidé de se joindre aux étudiants pour manifester dans les rues de cette ville. Des coups de feu avaient été tirés sur la foule sans que l’on soit en mesure d’établir un bilan définitif. Une source non-confirmée faisait état d’une dizaine de morts, d’une centaine de blessés et de 254 arrestations. La vague de Tabriz s’était ensuite répandue dans d’autres villes de l’Azerbaïdjan iranien. A Meshkin Shar, les manifestants avaient défilé en scandant : « nous sommes des Iraniens turcs et non des Turcs d’Iran », une manière de préciser qu’ils ne se sentent pas différents de tous les Iraniens et qu’ils refusent de se trouver récupérés par d’éventuels partis indépendantistes voire instrumentalisés par une « main étrangère ». A propos de la caricature qui avait suscité la première vague d’indignation, on pouvait lire sur des pancartes : « insultez un Azéri et vous insultez un Iranien » ou encore « nous sommes des Iraniens ».

Les sourdes inquiétudes des autorités face à l’agitation provinciale :
Le président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, avait affirmé dès le 25 mai 2006 que les « ennemis » de l’Iran veulent provoquer des tensions ethniques pour combattre le programme nucléaire iranien. Le chef d’Etat iranien avait encore, le 28 mai suivant, au cours du conseil des ministres, déclaré que le complot de l’ennemi visant à créer des différents ethniques dans le pays a été ourdi en raison de leur échec face à la résistance du peuple iranien sur la question nucléaire. Ahmadinejad avait souligné que le peuple azéri avait manifesté et avait défendu son honneur en faisant preuve de vigilance. Le « Guide suprême » l’Ayatollah Ali Khamenei avait, pour sa part, également ouvertement dénoncé un complot ennemi pour fomenter des tensions ethniques dans une allocution télévisée faite le 29 mai 2006 sur une chaîne nationale. « Ces tentatives pour provoquer des tensions ethniques constituent le dernier geste de l’ennemi contre la République islamique et le peuple iranien », avait ainsi déclaré le « Guide » devant les parlementaires du Majlis de Téhéran. « Aujourd’hui, ils croient utiliser les Azéris (...) mais c’est encore une erreur historique car les Azéris ont toujours joué un rôle décisif pour défendre la République islamique et l’intégrité territoriale », avait-il ajouté. « l’Azerbaïdjan et la Révolution sont inséparables » avaient alors scandé les députés en langue azérie. Pour faire bonne mesure, Mohammad Hossein Safar Harandi, ministre iranien de la Culture et de la Guidance islamique, dont le ministère se trouve être l’éditeur officiel du quotidien incriminé était tout de même apparu à la télévision pour demander pardon à la population azérie. Quant au journal lui-même qui avait publié la caricature, il avait non seulement été suspendu comme le réclamaient les manifestants Azéris mais le dessinateur et un rédacteur du journal avaient même été arrêtés. C’est dans ce climat délétère que le ministre de l’intérieur, Mostafa Pour-Mohammadi, avait convoqué fin mai 2006 tous les gouverneurs des provinces du pays. Il les avait mis en garde devant le fait que « l’ennemi était tapi et tirait profit des moindres petites difficultés pour en faire des grandes comme avec l’incident des caricatures ».

Notes

[1Cf. Gilles Riaux, « La radicalisation des nationalistes azéris en Iran », in Cemoti, n° 37 - Jeune recherche II, mis en ligne le 13 février 2006 (http://cemoti.revues.org/document1571.html).

[2Cf. Damien McElroy, « Exiled leader poised to mount popular revolt against Iran’s mullahs », in Synday telegraph (U.K.), 29 juin 2003.

[3Cf. Ihsan Kurt, « Iran : Washington joue la carte azérie contre Téhéran », InfoSud, 28 juillet 2003.

[4Cf. Frank Madiot, « Washington utilise la Caspienne pour contrer l’Iran », 14 octobre 2005 (http://www.caucaz.com/home/depeches.php?idp=631).

[5Cf. Annie Jafalian, « Vers une militarisation de la Mer Caspienne ? », Notes de la FRS (http://www.frstrategie.org/barreCompetences/approchesRegionales/note_caspienne.pdf)

[6Cf. Russ Rizzo, « Pentagon Aims to Bolster Security in Caspian Sea Region », in Stars and Stripes, 10 août 2005.

[7Cf. Renaud François, « Azerbaïdjan : Les radars de la discorde », 30 septembre 2005 (http://www.caucaz.com/home/depeches.php?idp=576).

[8Cf. Célia Chaufour, « Faut-il s’attendre à l’installation d’une base militaire américaine en Azerbaïdjan ? », 4 octobre 2005 (http://www.caucaz.com/home/breve_contenu.php?id=268).

[9Cf. « La base militaire américaine d’Ouzbekistan pourrait être déplacée en Azerbaïdjan », 4 août 2005 (http://www.caucaz.com/home/depeches.php?idp=424).