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La Quatrième Guerre Mondiale : l’état de trouble

lundi 30 mai 2005, par François Géré

Quelle guerre ?

Depuis que George Bush a déclaré "la guerre au terrorisme » en réaction aux attaques suicide du 11 septembre, une abondante littérature s’est développée sur le thème de la "quatrième guerre mondiale".
Pour certains, une guerre ouverte est déjà entamée, commencée en Afghanistan, et poursuivie en Irak. N’observant qu’une pause stratégique, les États-Unis auraient prévu de porter la guerre dans d’autres territoires du Moyen Orient, avec la Syrie en première ligne de mire mais aussi l’Iran, proliférateur nucléaire agité.

Mais bien avant, d’autres esprits avaient proclamé l’existence d’un état de guerre, en invoquant la mutation fondamentale de sa nature. Derrière le leurre de la paix, une nouvelle forme de guerre (en fait confondue avec la compétition dans la recherche de la puissance) était déclenchée.

Exotique tant par son origine que sa radicalité est la vision proposée par certains stratèges chinois, tel La guerre hors limites (Payot, 2003, à partir d’un texte publié en 1999 et conçu en 1997-98). N’accordant plus aux forces armées qu’un rôle limité, ils se sont attachés à établir l’existence d’un état de guerre larvé mené par des organisations non-étatiques ou para-étatiques utilisant les leviers économiques, financiers, culturels, informationnels mais aussi le terrorisme pour conduire leurs adversaires à l’affaiblissement, la déstabilisation et à la ruine finale.
Dans cette stratégie intégrale se retrouvaient commodément les promoteurs de la "guerre économique" qui ont développé leurs conceptions depuis une bonne dizaine d’années. Comme le terme stratégie, affreusement galvaudé, celui de guerre s’est mis à hanter les esprits, avec pour effet de perdre de vue la réalité de la guerre, à savoir la production d’effets de violence physiques sur les biens et les personnes qui transforment, irréversiblement, la situation.
Reconnaissons que l’incapacité croissante à déclarer la guerre et à inscrire l’action des forces armées dans un cadre juridique reconnu et de ce fait, légitime, n’ont cessé d’aggraver le flou entre guerre et non-guerre. Le recours à des formations paramilitaires, la "privatisation" de la défense, le développement de l’industrie de la sécurité armée pour ne pas dire le mercenariat, ont contribué à installer une situation de violence rampante, échappant à la responsabilité des États, quand parfois, elle n’était pas, par eux, encouragée.

Qui est en guerre ? Les seuls États-Unis ? Avec leurs alliés mais contre qui au juste et où exactement ? La guerre est loin de se dérouler sur tous les théâtres.
Lorsque l’on considère les mesures d’accompagnement de la Proliferation Security Initiative, on a plutôt le sentiment de voir se développer d’une stratégie de contrôle des flux illicites et hautement dangereux plutôt que d’une guerre à proprement parler, même si les forces armées y contribuent.
Bref, la contre-prolifération, forcément globale, n’est pas la guerre mondiale : le monde n’est pas embrasé. Les États n’ont pas -sauf cas limité- proclamé la suspension du droit international. Presque partout dans le monde, à quelques exceptions près, la majeure partie de la population mondiale vaque à ses occupations ordinaires.

Libertés contre Liberté : un autre rapport social à la paix

Et cependant, peut-on parler d’état de paix ?
Vit-on, au quotidien, comme à l’accoutumée ? Précautions, contrôle, surveillance. Vigie-pirate, Niveaux d’alerte. Un peu partout les associations de défense des Droits de l’homme et du citoyen dénoncent les sévices, les violations, les dérapages. Là où régnait la tradition séculaire de l’habeas corpus, un système fortement répressif s’est mis en place, autorisant la détention provisoire pour une durée indéterminée.
En son développement, l’Union européenne s’est toujours voulue plus libre. Comme les États-Unis, bien que de manière plus régulée, elle s’est pensée comme ce que j’ai nommé une "puissance de flux" : les hommes, les marchandises, la pensée -savoirs et savoirs-faires-, doivent non seulement circuler mais échanger en s’informant mutuellement.
Avec celle des idées, la liberté de déplacement est sans doute la plus fondamentale de toutes. Le citoyen veut se déplacer : la logique du commerce et du loisir l’y incite puissamment. Il entend aussi se déplacer en sécurité. En menaçant physiquement cette liberté de circulation cambiste, les organisations terroristes ont frappé un centre de gravité. Elles nous conduisent, en riposte, à affecter le statut des libertés individuelles afin de récupérer des degrés de liberté de circuler.
Afin de demeurer, en sécurité, un libre voyageur, le citoyen doit concéder, volontairement ou non, une part de sa liberté individuelle et passer des compromis au nom même de sa liberté. La carte d’identité biométrique forme, avec bien d’autres composantes électromagnétiques un réseau de contrôle des personnes, de leurs déplacements et d’une partie de leurs activités. Fini l’anonymat, l’individu est repérable au passage.

Ainsi une partie du monde, encore difficile à délimiter, commence à vivre autrement, dans un état de paix aménagé en fonction de cette "infra-guerre" rampante que représente, durablement, une menace terroriste mouvante, nomade, déterritorialisée, disposant d’implantations multiples et évanescentes. Le siècle annonce un autre rapport social et économique à la paix tandis que la guerre ne se déroule plus selon le code et les modalités des temps anciens.

Mais, bien entendu, nombre d’auteurs ont déjà tranché soit pour l’un soit pour l’autre. Pour certains, la guerre est engagée tandis que pour d’autres elle approche... Telle est la position de Pascal Boniface dans Vers la 4ème Guerre Mondiale ? (Armand Colin, 2005).

Ce livre, proche du pamphlet, expose une double thèse :
La politique de l’administration Bush, parce qu’elle rejette tout règlement équitable du conflit israélo-palestinien conduit à un affrontement de plus en plus radical avec les peuples du Proche-orient. La collusion des droites aux États-Unis et en Israël aboutit à la paralysie des instances internationales, tandis que sont écartées systématiquement les propositions de solutions équilibrées, d’où qu’elles viennent, du monde arabe comme de l’Europe. Dès lors, à force de radicalisation, les extrémistes américains et leurs symétriques, les radicaux islamistes, préparent les conditions d’un vrai choc des civilisations.
L’Europe doit avoir le bon sens d’échapper à ce piège et se faire un devoir d’en détourner l’issue fatale. Faute de quoi la quatrième guerre mondiale nous attend et conduira à une repolarisation du monde.

L’ouvrage, rapide, de Pascal Boniface, a le mérite d’ouvrir un débat fortement occulté. Toutefois, l’esprit alourdi par les rancœurs personnelles, l’auteur passe trop de temps à régler des comptes et donc à s’en prendre aux hommes. Cette passion le conduit à forcer le trait. Comme tant d’autres avant lui, à trop vouloir prouver, il affaiblit sa position. Enfin et surtout, il réduit l’état de conflictualité mondiale à la seule clé interprétative qu’il a choisie.
Du coup, l’arbre cachant la forêt, le lecteur n’apprend rien sur les autres composantes, pas moins préoccupantes, de la stratégie de l’actuelle administration Bush : l’Iran, cible potentielle, la pénétration toujours plus à l’Est tant par l’Europe (Ukraine, Biélorussie) que par l’Asie centrale avec, au bout de cette route la confrontation directe et inévitable avec la Chine.