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Le partenariat transatlantique : d’une histoire d’amour trouble à une relation pragmatique

jeudi 7 octobre 2004, par François Géré

1.Vieux débats et nouveau cadre géopolitique

Depuis le début de la crise irakienne (été 2002), il y a eu un grand nombre de paroles et d’écrits à propos du rift entre les deux côtés de l’Atlantique, à propos de la division des Européens, à propos de la « vieille et de la nouvelle Europe »... Tout et son contraire ont été dit.
Nous devons nous rappeler que les disputes entre les États-Unis et les pays européens ne sont pas nouvelles. Au début des années 70, le « Nixon round » et la construction du GATT ont été hautement controversés. Le choc pétrolier de 1973 a montré à quel point les deux rives de l’Atlantiques avaient des positions divergentes lorsqu’il s’agissait du Moyen-Orient et d’Israël. En 1982, l’administration Reagan s’était férocement opposée la décision de nombreux pays européens d’acheter du gaz à l’Union soviétique.
Mais il avait un sens profond de communauté de valeurs contre le communisme et le modèle socialiste d’économie et de société. La liberté apparaissait comme un bien précieux qui devait être protégé tel le produit du patrimoine commun qu’est la lutte contre les États totalitaires.
Aujourd’hui, la diversité des intérêts et la compétition se sont installés dans un cadre différent, caractérisé par quatre faits :
- L’Union soviétique s’est effondrée, laissant une large partie du monde à la merci de l’influence de tous les tenants d’un pouvoir à exercer (économique, culturel, militaire) ;
- L’Union européenne existe depuis 1992 ;
- La Chine se développe à une vitesse terrifiante
- Une nouvelle menace a émergé : l’Islam radical, sectaire, violent, qui frappe partout dans le monde.

2.Les leçons de l’Irak

Trois grandes leçons doivent être considérées :
Tout d’abord, l’administration américaine et la Grande-Bretagne sont entrés en guerre pour de mauvaises raisons, du renseignement erroné, voire une duperie délibérée.
Ensuite, l’opinion publique européenne s’est clairement montrée opposées à la guerre (avec pour exception Londres... mais la position de M. Blair a été considérablement affaiblie).
Enfin, les gouvernements qui ont suivi les Washington ont payé et paient un fort coût politique : l’Espagne, l’Italie et, en fin de compte, la Grande-Bretagne.
Aujourd’hui, le président Bush lui-même ne peut être sûr de sa réélection à cause de l’Irak.

3.Le paradoxe européen

Le tumulte relatif aux affaires étrangères n’affecte pas le processus PESD.
Oui, les gouvernements européens peuvent se diviser sur l’Irak, l’Iran, la Palestine... mais en même temps, ils continuent de bâtir une Europe capable de faire face aux nécessités de sécurité, de stabilité et d’établissement de la paix sur le continent européen : la Bosnie, le Kosovo, la Macédoine et aussi l’Afrique, puisque les Européens ont pu travailler ensemble sur l’opération Artémis, au Congo et en Ouganda.
Depuis septembre 2002, l’administration Bush et, plus tard en 2003 l’UE, ont émis des documents relatifs à la sécurité nationale ou à la stratégie. Ils présentent une évaluation de la nature de la menace très similaire en identifiant le terrorisme, la prolifération de ADM et le crime organisé.
La différence apparaît dans la manière de traiter ces dangers. Europe et États-Unis reconnaissant que sous certaines circonstances spécifiques l’utilisation de la force peut être nécessaire. Mais les Européens veulent obtenir la légitimité du Conseil de sécurité de l’ONU, tandis que Washington considère une utilisation unilatérale de l’action militaire préemptive. Une telle différence, majeure à l’évidence, a dès lors un impact considérable sur le rôle de l’OTAN et de sa composante européenne.

4.L’OTAN : une alliance multi mission

Au sommet d’Istanbul, qui a beaucoup ressemblé à une occasion gâchée, il a été clairement établi qu’il existait deux visions du futur de l’OTAN.
La vision américaine est celle de la création d’une organisation capable de faire face aux conflits partout dans le monde, notamment dans le « Grand Moyen Orient ».
De leur côté, tous les Européens, veulent que l’OTAN fournisse le leadership politique et les actifs militaires pour la sécurité, la stabilité et une paix soutenue sur le continent.
Au milieu, plusieurs pays européens sont prêts à suivre et à se ranger aux côtés des États-Unis en Afghanistan ou en Irak. Mais cela devient optionnel : la France, par exemple, s’oppose à la présence de l’OTAN en Irak, mais prend la tête de l’Alliance en Afghanistan.
Cette situation est le résultat d’une ambivalence permanente de l’administration américaine qui demande plus d’engagement européen mais qui, dans le même temps, repousse les tentatives européennes d’achever pleinement son émancipation. La querelle à propos de la planification militaire et des quartiers généraux est un parfait exemple de ce manque cinglant d’habilité à faire un choix clair. Au final, une capacité de planification opérationnelle a été concédée aux pays européens tandis que SHAPE conserve le niveau « stratégique ». Un tel compromis semble suffisant pour le moment puisque l’invasion de l’Europe par une puissance majeure ne constituera pas un scénario crédible avant des décennies.
Au cours de la crise irakienne, le secrétaire Powell avait déclaré que « pour le moment, nous définirons notre coopération en fonction de nos intérêts respectifs ». Cela signifie que la notion d’automaticité à propos de la solidarité transatlantique a disparu. Cela semble sensé, puisque la menace soviétique n’est plus et qu’avec elle s’est le puissant ciment que constituait la crainte de la guerre nucléaire. La coopération sera donc « à la carte » ou ad hoc dans les années à venir.

La relation transatlantique est entrée dans une ère nouvelle, fondée sur le calcul et la négociation entre des partenaires qui considèrent leurs intérêts avec une plus grande liberté de choix.

Le combat contre le terrorisme restera un puissant élément de coopération mais, à présent, les visions du monde sont profondément différentes. Elles sont la conséquence des statuts de chacun des deux acteurs en présence :
Les États-Unis constituent une superpuissance unique qui désire conserver le leadership et la suprématie mondiale. Il s’agit d’une puissance de statu quo qui agit agressivement afin de rassurer son propre pouvoir et qui refuse de se transformer en cet empire assiégé qui attend l’assaut des barbares.
L’Union européenne est aussi, par essence, une puissance de statu quo, parce que ses populations et ses gouvernements désirent la stabilité afin de conduire leur quête pacifique de prospérité. Mais, comme l’UE est une entité en évolution qui, étape par étape, émerge comme un acteur majeur de ce monde, elle devient un élément de transformation de la balance des puissances. Cette nature ambivalente et paradoxale a constitué les fondements de la relation aigre-douce qui la lie avec les États-Unis.

Cette situation continuera dans les décennies à venir. Elle demandera une diplomatie habile, la flexibilité des esprits et la bonne compréhension des intérêts en jeu.
L’enthousiasme s’est évanoui et a été remplacé par le pragmatisme mais nous pouvons apprécier les avantages d’une coopération raisonnée, fondée sur l’importance du commerce et des investissements. Puisque nos économies sont en compétition, elles ne peuvent que se reconnaître elles-mêmes interdépendantes.

Il en va de même pour l’OTAN : les Européens doivent et peuvent reconnaître que la protection de la « forteresse Europe » est trop limitée. Les Américains doivent reconnaître que les objectifs flous et les chèques en blancs ne sont pas acceptables. En tant que partenaires, nous devons travailler plus dur et plus efficacement à la définition de nos objectifs et de notre stratégie.
Il y a dix ans, le sénateur Richard Lugar disait : « out of area or out of business, it becomes increasingly important to make sure that the Alliance will not be out of area and out of business ».