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Huaweï renonce au marché américain

dimanche 28 avril 2013, par François Géré, Laurent Bloch

Le 23 avril Eric Xu, vice président exécutif de Huaweï, a déclaré : « Nous ne sommes plus intéressés par le marché américain ». Fin mars, le gouvernement chinois manifestait son « fort mécontentement » à l’égard d’une mesure législative de renforcement du contrôle des achats de technologie avancée en provenance de Chine, notamment pour la NASA et, -sourions-, le ministère du Commerce américain. Or les États-Unis importent 130 milliards de dollars de produits de technologie avancée fabriqués en Chine.

Huaweï s’est heurté à l’hostilité persistante de l’administration américaine, qui a bloqué à plusieurs reprises des contrats prêts à être signés avec de grands opérateurs, tel que Sprint Nextel en 2010. Washington s’est aussi opposé en 2008 au rachat par Huaweï de l’équipementier 3Com. Des investissements très importants en recherche et développement sur le territoire américain n’ont pas adouci les autorités fédérales, auprès de qui on peut imaginer que des partisans de Cisco aient pu trouver une oreille attentive.

Huaweï produit des matériels de cœur de réseau, les routeurs et les commutateurs qui assurent le fonctionnement de l’Internet. Elle occupe le second rang mondial sur ce marché, derrière Cisco, avec 27 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2012 et 1,8 milliard d’euros de bénéfice. Huaweï emploie 140 000 personnes et a remporté de nombreux marchés internationaux, notamment auprès des grands opérateurs de l’Internet et des télécommunications, attirés tant par ses tarifs, que les experts du domaine situent à 30% en dessous de ceux des américains Cisco et Juniper, que par la qualité reconnue de ses produits.

Constamment accusée pour ses relations avec l’APL, Huaweï n’a pas su riposter efficacement. Ses maladroites dénégations sont contre-productives. Il lui aurait été plus facile de montrer que Cisco, Microsoft et d’autres entretiennent des relations avec la NSA et le Pentagone, notamment la DARPA, qui finance de nombreux programmes de recherche dans les universités américaines.

La publication en octobre 2012 d’un rapport du Congrès qui qualifiait officiellement Huaweï et son compatriote ZTE de « menaces pour la sécurité nationale » a constitué une rebuffade majeure. Enfin, le rapport de la société de conseil américaine Mandiant (février 2013) a achevé de mettre le feu aux poudres en « révélant » le rôle de la « mystérieuse » unité 61 398, basée à Shanghaï, connue depuis plusieurs années par les États-Unis, d’autant qu’en 2010 la Chine a rendu publique la structure de ses moyens d’écoute électronique militaire au sein de la Troisième Division de l’État-Major.

Tant et si bien qu’après quelques auditions infructueuses devant la Chambre des représentants, la firme a baissé les bras, et revu en conséquence ses objectifs de croissance à la baisse.

Le prétexte de la sécurité nationale est un vieil argument dont les entreprises européennes depuis trente ans n’ont cessé de faire les frais aux États-Unis. Si EADS a finalement perdu en 2011 le marché américain des avions ravitailleurs en vol ce n’est certes pas pour cause de trahison potentielle mais bien en raison du lobbying frénétique de Boeing.

On peut alors s’étonner qu’en France le sénateur Bockel ait préconisé, dans un rapport de juillet 2012, que le gouvernement français adopte une position analogue à celle des franges ultra-protectionnistes du Congrès américain. Il recommande en effet « d’interdire sur le territoire national et à l’échelle européenne le déploiement et l’utilisation de routeurs ou d’autres équipements de cœur de réseaux qui présentent un risque pour la sécurité nationale, en particulier les routeurs et certains équipements d’origine chinoise. » Si elle était appliquée, une telle recommandation placerait entreprises et administrations françaises dans un singulier embarras, car la quasi-totalité des clés 3G commercialisées en France sont fabriquées par Huaweï ou par ZTE.

Il faut donc se demander qui seront les victimes de la décision d’Huaweï quand elle prendra effet. Soit les coûts d’infrastructure des grands opérateurs de réseau augmenteront de 30%, soit les marges de Cisco et de Juniper baisseront de 23% sur le marché américain, ce qui pourrait inciter les opérateurs à délocaliser leurs centres d’interconnexion hors du territoire américain. Cette mesure protectionniste pourrait apporter un ballon d’oxygène à Juniper, le numéro deux américain avec 4,3 milliards de dollars de chiffre d’affaires, qui souffre beaucoup de la concurrence chinoise.

La compétition économique sur un terrain en évolution rapide, porteur de la croissance des pays, constitue un enjeu majeur. Il est normal qu’elle suscite de fortes tensions. C’est l’affaire des entreprises et des gouvernements soucieux de l’emploi. Mais la situation dépasse complètement tout cadre national. Les nouveaux produits de l’âge de l’information-communication ne se traitent pas comme s’il s’agissait de tee-shirts ou de paires de chaussures. En voici la démonstration la plus éclatante : le chinois Lenovo, qui a racheté une partie de l’activité de constructeur d’IBM, est aujourd’hui le premier fabricant d’ordinateurs au monde. On pourrait imaginer un embargo américain à son encontre, mais de par sa position Lenovo est aussi le premier client de Microsoft, qui serait par contrecoup la seconde victime de l’embargo, qui est donc impossible.

Les stratégies mercantilo-protectionnistes ne profitent aujourd’hui à personne. Elles ne créent d’emploi ni pour le travailleur chinois ni pour son collègue américain ou européen. Mais, hélas, c’est ainsi qu’en période de crise économique globale on passe de la stratégie gagnant gagnant à perdant perdant.