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L’Histoire Militaire : champ et variations

samedi 15 janvier 2005, par Lucien Poirier

  • L’histoire militaire a pour objet l’étude descriptive et comparative (causalités), critique et normative des faits, événements et phénomènes manifestant l’existence et l’action, avec leurs effets, des moyens de la violence physique collective - forces armées et soutiens constituant l’appareil militaire - introduite dans les relations entre entités sociopolitiques.
  • L’étude porte sur les états instantanés et les transformations, dans l’étendue géographique et l’histoire universelles, d’appareils militaires de complexité croissante considérés, avec leurs déterminations (idéologiques, sociologiques, politiques, économiques, scientifiques et techniques, etc.) et leurs facteurs d’évolution, selon :
    • leur nature : éléments humains (recrutement, effectifs, mentalités) et matériels (panoplies d’armement) ; structure organique (modulaire) et composition fonctionnelle (synergie systémique) des unités montées en systèmes d’armes et de forces dans leur milieu d’action (terrestre, maritime, aérien, spatial) ; culture stratégique et pensée militaire (théories et doctrines) présidant à la conception, à l’organisation, au fonctionnement et aux adaptations de l’appareil militaire à l’évolution de ses déterminations (en particulier, techniques).
    • leurs finalités prochaines et lointaines : articulation du projet politique (fins), des buts stratégiques et des objectifs tactico-techniques ; le processus de leur détermination circulaire ; la dialectique « finalités / voies » et moyens de l’action.
  • les théories, doctrines et modalités pratiques de mise en oeuvre (techniques) des éléments hommes - matériels constitutifs des systèmes d’armes, et d’emploi (stratégie, tactique et logistique) des systèmes de forces sous la forme d’opérations dites conventionnelles (ou classique), combinées ou non, distribuées en campagnes sur un ou plusieurs théâtres en temps de guerre (hostilités ouvertes) ; également sous la forme d’opérations spécifiques du temps de paix (stratégie de dissuasion nucléaire) et de gestion ou manoeuvre des crises. La conception, la préparation, les décisions (planification) et l’exécution de ces opérations - dans les deux registres intellectuel et matériel - constituent ce qu’on nomme aujourd’hui stratégie opérationnelle.
  • À cette étude est associée, dans le même esprit dynamique (facteurs et processus d’évolution), celle des organismes et de leurs activités constituant l’infrastructure scientifico-technique, économique, industrielle et logistique consacrée, en temps de paix comme en temps de guerre, à la recherche, au développement, à la réalisation, à la production et à la préparation pour l’emploi, des systèmes d’armes et de forces.
    On trouvera, dans ce domaine, l’organisation territoriale de cette infrastructure (industries d’armement, centres d’essais, bases et communications, etc.) ; la part des ressources économiques et financières allouées à l’appareil militaire (budgets) ; les lois de programmes ; les lois de recrutement des personnels et leur formation ; les capacités d’invention et d’innovation techniques, etc. L’ensemble de ces activités, intellectuelles et matérielles, vouées à la génétique des panoplies de l’appareil militaire associant hommes et matériels constitue ce qu’on nomme la stratégie des moyens (ou des armements).
  • Dans les études sur la guerre et, plus généralement, sur les phénomènes conflictuels et la violence armée, le statut de l’histoire militaire et son langage (concepts, lexique) ont changé, au cours du XXè siècle, sous l’influence de deux phénomènes :
    • si, durant des siècles, l’évolution des techniques d’armement et de leurs modes de production (cf. alinéa III, ci-dessus) demeura relativement lente ; le progrès scientifique et technique s’accéléra considérablement et les transformations, consécutives, de l’appareil militaire s’amplifièrent à la fin du XIXè siècle - avec la seconde révolution industrielle - pour engendrer la guerre totale durant le Premier conflit mondial.
    • Avec l’entrée dans l’âge nucléaire, un nouveau mode d’emploi (théorie et pratique) des forces de la violence armée - la stratégie de dissuasion privilégiant la stratégie des moyens - s’est ajouté, en temps de paix, aux modes d’emploi usuels du temps de guerre et de crise.

Aussi, antérieurement à ces deux révolutions, les historiens et théoriciens des conflits armés avaient-ils tendance à sous-évaluer l’importance de la stratégie des moyens du temps de paix, voire à s’en désintéresser. L’histoire militaire ne s’attachait guère qu’à l’état des forces armées à l’ouverture des hostilités, et à leur action dans les situations de guerre : opérations, campagnes (stratégie opérationnelle).

En outre, dans la littérature de guerre de cette époque, l’histoire des guerres s’identifiait à l’histoire militaire, se réduisait à celle des opérations, des campagnes des forces armées, actions comprises entre l’ouverture et la fin des hostilités. C’est ainsi que l’on entendait alors Kriegsgeschichte. Ainsi, dans Vom Kriege (Livre II, ch.7, Einteilùng der Kriegskùnst), Clausewitz précise que « la théorie de la guerre s’occupe de l’utilisation (gebrauch), pour le but même de la guerre, des moyens déjà formés (aùsgebildeten Mittel) ». Il écarte tout ce qui ne concerne pas les opérations de guerre. De même, en France et à la même époque, la littérature militaire réduit le sens du mot guerre aux opérations des armées durant les hostilités ouvertes, comme on le voit chez Foch (Principes de la guerre ; conduite de la guerre) et chez Colin (Les transformations de la guerre). L’art de la guerre, - die Kriegskunst - s’identifiait à l’art de la conduite des opérations militaires.

Aujourd’hui, l’histoire militaire (dans sa définition des alinéas I et II ci-dessus) ne peut plus être qu’une composante de l’histoire de la guerre, qui doit comporter l’étude de ses autres déterminations politiques, idéologiques, techniques. C’est dans cette acception extensive qu’il faut entendre, désormais, les concepts de Krigsgeschichte de War studies - lesquels ont donc changé de sens.