La Bombe et la mémoire : une commémoration pour l’avenir. 
Article mis en ligne le 17 février 2010
dernière modification le 27 février 2013

par François Géré
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Le 13 février 1960 soit quinze ans après Hiroshima-Nagasaki et la création du CEA, la France procédait au Sahara à son premier essai « Gerboise bleue ». Le général de Gaulle saluait cette prouesse technique d’un « Hourrah pour la France ». On y vit à juste titre une allégresse nationaliste. Et cependant, à la réflexion, c’était bien plutôt l’expression d’un immense soulagement. D’abord d’être parvenu au résultat après bien des vicissitudes, bien des atermoiements et des oppositions politiques et scientifiques. La France rejoignait le Royaume-Uni tardivement qui en 1953 avait acquis l’arme. Elle avait donc avancé à peine plus vite que la Chine maoïste qui fit son premier essai en 1963 ! A plusieurs reprises il s’en était fallu de peu que la France renonça pour se ranger, comme l’Allemagne fédérale, sous le parapluie des Etats-Unis à travers l’OTAN. Soulagement aussi, plus profond encore de savoir que désormais la France allait se trouver à l’abri de l’agression et de la guerre de nécessité. De l’invasion et de l’horreur de l’occupation, humiliante et déchirante dont la France d’aujourd’hui n’a point encore pansé toutes les blessures faute d’avoir accompli intégralement le travail de mémoire et de deuil.
La Russie, la Chine ont également connu l’horreur des massacres de masse comme le viol de Nankin, des tentatives de partition, des enrôlements forcés de prétendues minorités ethniques. Tout ceci s’est inscrit dans la chair de la mémoire. Le temps n’y remédie que partiellement. Certes les repentances aident au travail de deuil mais elles n’apportent aucune garantie de sécurité durable. Car si demain les intérêts divergeaient et les affrontements s’attisaient, quelles garanties trouver et auprès de qui ?

Envisageons un instant le monde libéré des armes nucléaires. La menace de destruction quasi totale de la planète serait écartée. Les terroristes seraient privés d’un outil de destruction massive. A supposer qu’ils parviennent à accéder à l’arme nucléaire dont les modalités d’emploi efficace sont soumises à des contraintes considérables. Or jamais, un service de renseignement n’a été en mesure de prouver qu’une organisation terroriste fut en mesure de maîtriser la mise en œuvre efficace d’une arme nucléaire. Le risque le plus crédible est l’utilisation d’une arme radiologique dont l’impact psychologique et politique serait considérable mais dont les effets de destruction resteraient faibles.
Voilà néanmoins qui au premier abord peut paraître séduisant. Mais au-delà des apparences, il faut s’interroger sur la composition de ce mouvement abolitionniste. De fait, la « logique zéro » réunit dans une alliance contre nature plusieurs acteurs très hétérogènes.
Les pacifistes bien sûr, dont l’objectif infiniment respectable, allant bien au-delà des seules armes nucléaires, vise le désarmement complet. Parmi eux se situent les antinucléaires qui, radicalement souhaitent la disparition de toute activité, militaire et civile, dans ce domaine. Ce rejet dogmatique heurte le besoin avéré des grands Etats émergents qui ont besoin de l’énergie nucléaire au service de leur développement dans des conditions de respect de l’environnement et de limitation des émissions de CO2.

Les partisans de la non prolifération qui ont tendance à faire de ce moyen de contrôle une fin en soi. Et puis il y a ceux qui, assurés de leur puissance et de la supériorité de leurs moyens conventionnels, souhaiteraient revenir au « bon vieux temps ». L’absence totale d’armes nucléaires nous ramènerait en effet un demi siècle en arrière dans un monde régi par le jeu incertain des équilibres de puissances et de potentiels militaires. Elle nous confronterait de nouveau au risque de voir un conflit régional dégénérer en guerre mondiale. Si cette perspective s’est pour le moment éloignée de l’Europe, elle paraît redoutablement probable au Moyen Orient et en Asie.
La voie serait une fois de plus ouverte à la formation d’alliances rivales et incertaines. Ce serait aussi la relance des courses aux armements régionales. Ce « business as usual » ne peut que séduire les grandes industries d’armement enfin affranchies de cette exaspérante contrainte limitative que fait peser directement ou indirectement l’arme nucléaire. Au premier rang figurent les tenants de la défense antimissiles stratégique qui depuis trente ans, aux Etats-Unis, prétendent rendre les armes nucléaires « impuissantes et obsolètes » selon les termes du président Reagan en 1983, tout en sachant parfaitement que dans la réalité les antimissiles n’auront jamais qu’une capacité limitée comme n’importe quelle défense anti aérienne. Est-ce vraiment ce « nouveau » monde là que nous souhaitons pour nos descendants ? Il faut lui préférer la mise en place d’une bonne gouvernance du nucléaire, civil et militaire de plus en plus coopérative et internationale.
Il est impératif de renforcer les régimes de non prolifération, d’étendre les domaines de compétences et les moyens financiers de l’AIEA. Il est nécessaire de réduire très fortement les arsenaux de manière à se rapprocher du plafond de 500 têtes, de développer les mécanismes d’information et les mesures de confiance. Il est possible de généraliser les accords de déciblage et de développer des aires de coopération régionale. La liste des mesures concrètes rapidement réalisables est considérable.

Fondée sur le principe du non emploi, la stratégie de dissuasion nucléaire ne garantit pas la paix universelle et absolue. Tant s’en faut. Mais elle prévient les escalades en introduisant un principe de mesure. A l’heure de la mondialisation où les intérêts sont de plus en plus indissociablement liés elle interdit les massacres de la guerre à outrance. Tous ceux qui ont connu la tranquillité d’une paix certes imparfaite, certes risquée, mais qui en ont tiré profit n’ont pas le droit d’oublier et d’aventurer les peuples dans l’Inconnu..


Article paru dans l’édition du journal Le Monde du 15 Février 2010.



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