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Le point de vue de l’amiral Camille Sellier

jeudi 17 mars 2005, par IFAS

Qu’est ce que la fin de la guerre froide a changé en Iran, indépendamment de la nature du régime ?

Le changement de régime a été pour l’Iran un événement bien plus important que la fin de la guerre froide qu’il a d’ailleurs précédée d’une douzaine d’années.
Entre les deux, la guerre Iran-Irak, menée à une période où la guerre froide faisait pourtant rage, a constitué un affrontement hors champ de cette même guerre froide. En effet, l’Irak client de l’URSS y a reçu le soutien de pays occidentaux comme la France voyant en lui un rempart laïc face à la révolution islamique et aussi de façon moins voyante des États-Unis, ceux-ci ayant non seulement perdu le contrôle de l’Iran qu’ils avaient exercé pendant le règne du Shah mais étant devenus le « grand Satan ». Cependant, contrairement à l’Égypte après sa défaite de la guerre du Kippour en 1973, l’Iran n’avait pas changé de camp et basculé dans la sphère d’influence soviétique, mais s’était mis hors guerre froide, créant pratiquement de fait son propre « bloc », en se présentant comme le fer de lance de la révolution islamique face à l’Occident et l’URSS à la fois.

En revanche l’écroulement de l’URSS a changé l’environnement stratégique de l’Iran et d’une certaine façon l’a ramené à une situation classique de voisinage avec la Russie. Par rapport à celle des Tsars, cette Russie avait perdu toute puissance militaire ainsi que toute tentation expansionniste ; au contraire elle avait du donner leur indépendance à la majorité de ses marches caucasiennes ou d’Asie centrale. Par ailleurs elle avait acquis un potentiel scientifique, technique et industriel considérable devenu inemployé et disposé à se vendre pour survivre. Ces conditions étaient tout à fait propices à l’établissement de relations équilibrées avec ce voisin auquel l’Iran peut acheter des technologies et des armes, discuter de manière sereine du partage des ressources pétrolières en Mer Caspienne, tout en tempérant ou ne favorisant pas l’agitation islamique dans le Caucase.

Est-ce que l’Iran nucléaire serait une menace ? Si oui, pour qui ? Si non, pourquoi ?

L’Inde et le Pakistan n’ont pas attendu que l’autre possède des armes nucléaires pour le considérer comme une menace. De façon apparemment paradoxale, maintenant que l’une et l’autre ont démontré qu’ils détenaient de telles armes, ils se parlent, améliorent leurs relations et vont même jusqu’à tenter de discuter du règlement de leur plus grave différend, le Cachemire.

En supposant que l’Iran ait réellement le projet de détruire Israël, au-delà des déclarations périodiques sur le thème, la possession assurée, même si elle n’est pas affichée, d’armes nucléaires par ce dernier fera jouer la dissuasion à l’image de ce qui s’est produit pendant la guerre froide. Sans même envisager les représailles massives qu’Israël déclencherait dans ce cas, une attaque nucléaire iranienne sur une ou des villes israéliennes serait insensée en ce qu’elle tuerait autant de Palestiniens que d’Israéliens. Pour l’instant l’Islam radical arrive à susciter la vocation de martyr chez quelques-uns uns, le peuple palestinien tout entier d’abord, le peuple iranien ensuite sont-ils prêts au sacrifice, l’Iran tenant le couteau, pour détruire Israël ?

L’option militaire est-elle concevable ? Si non, quel(s) autre(s) type(s) de pression pourrai(en)t conduire l’Iran à renoncer à la fabrication de l’arme nucléaire ?

L’Iran est décidé à se constituer des forces nucléaires parce qu’il se veut une grande puissance régionale et qu’Israël d’un coté, le Pakistan de l’autre en ont. Au-delà du poids militaire de telles forces, c’est la reconnaissance de l’état de pays moderne maîtrisant les sciences et les techniques les plus avancées et donc maître de ses choix politiques et économiques qui est en jeu. La République islamiste a repris à son compte le projet du Shah, projet cohérent avec la géographie, l’histoire et la démographie de ce grand pays.

Dans ces conditions, rien ne fera renoncer l’Iran et surtout pas un changement de régime imposé par une intervention militaire « à l’irakienne » au prétexte qu’un régime démocratique à l’occidentale renoncerait définitivement à l’arme nucléaire...

État partie au TNP, l’Iran manœuvre remarquablement, jusqu’à ce jour, tirant tout profit possible de la règle internationale pour acquérir une base scientifique solide et la pratique des techniques nucléaires en bâtissant une industrie électronucléaire. Contrairement à l’interprétation américaine, il en aura d’ailleurs réellement besoin dans quelques années en raison de l’explosion démographique, du développement industriel nécessaire pour être un grand État et de la diminution de ses ressources pétrolières et gazières qu’il sera plus rentable politiquement et économiquement de continuer d’exporter plutôt que de les brûler localement.
Les pressions diplomatiques, commerciales, autres que militaires, peuvent retarder cette démarche, certainement pas la bloquer définitivement. Pour l’instant l’Iran joue encore, officiellement, selon les règles du TNP. Le jour où le bénéfice de ce comportement lui semblera trop cher payé par l’observation de contraintes telles que les inspections de l’AIEA ou les retards créés à l’accomplissement de son projet, il se retirera du TNP comme celui-ci l’y autorise.

L’option militaire est-elle concevable ? A mon sens elle ne l’est plus à la fois pour des raisons techniques de nombre et connaissance des objectifs à traiter, des moyens (actions de commandos, frappes conventionnelles, peut-être nucléaires dans le cas d’installations enterrées et durcies) nécessaires à leur destruction, de la dimension politique d’une telle action : action décidée par le conseil de sécurité de l’ONU ? ou action des Etats-Unis seuls ? ou action d’Israël seul ? ou avec la bénédiction américaine ?

A court terme les conditions géostratégiques, limitées ou non à cette région, ne semblent en aucune façon favorables au déclenchement d’une opération militaire visant à tuer le programme nucléaire iranien.
Le temps joue en faveur de l’Iran.