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De la menace NRBC à la menace NRBCE : glissement sémantique ou changement de perspective ?

lundi 11 juin 2007, par Gaël Marchand

La notion de menace nucléaire, radiologique, biologique et chimique (NRBC) est depuis quelques années intimement liée à celle de menace terroriste. Le sigle NRBC lui-même, à l’origine uniquement employé par quelques spécialistes et professionnels de la sécurité, a été tellement vulgarisé par les médias que les réflexions sur son sens, ses significations et ses limites se font paradoxalement rares. Pourtant, l’étude de l’évolution de ce sigle met en lumière les préoccupations stratégiques qui se sont succédées au sein du monde occidental.

Le NRBC n’a pas toujours été partie prenante de la problématique terroriste. Cette préoccupation est le fruit d’une lente maturation. La Première Guerre mondiale a appris aux combattants les dangers de l’arme chimique et révélé aux stratèges les potentialités de l’arme biologique. La fin de la Seconde Guerre mondiale a vu l’avènement la menace nucléaire, qui a plané tout au long de la guerre froide sur les populations civiles, qui se retrouvaient en première ligne. Les années 50 et 60 en particulier ont vu culminer un sentiment de peur, qui a livré en héritage la notion de défense civile et un style architectural fait de déclinaisons du bunker. Mais comme les capacités nucléaires de chaque bloc garantissaient l’équilibre de la terreur, la menace globale, caractérisée par le sigle NBC (nucléaire, biologique et chimique) restait avant tout une préoccupation du champ de bataille, donc un souci des professionnels de la guerre. Les armes nucléaires, biologiques et chimiques pouvaient potentiellement être employées à des fins tactiques et les soldats devaient apprendre à se prémunir du mieux possible de leurs effets. Le NBC, ce premier triptyque des armes de destruction massive (ADM), recouvrait cependant des réalités contrastées. Par les pertes humaines qu’elles pouvaient provoquer, l’arme nucléaire et l’arme chimique méritaient pleinement le nom d’ADM. Au sein de ce couple, l’arme nucléaire s’acheminait tout doucement vers un statut d’arme de non emploi, tandis que la menace de l’emploi d’armes chimiques ne se démentait pas. La menace biologique, quant à elle, n’a jamais prouvé par l’usage son potentiel d’ADM et son intégration au sigle NBC peut s’apparenter à un lointain prédécesseur du maintenant fameux principe de précaution.

Le B du sigle NBC était à une époque interprété indifféremment comme « biologique » ou « bactériologique » mais s’est maintenant fixé sur le terme « biologique ». La menace que constituent les agents biologiques est effectivement diverse, et regroupe à la fois les bactéries, les virus et les toxines. La convention d’interdiction de 1972, entrée en vigueur en 1975, porte sur les « armes biologiques et les toxines ». Il est possible d’en déduire que les agents biologiques incluaient initialement les bactéries et les virus. De nombreuses armées au sein de l’OTAN (Canada, Norvège…) continuent d’ailleurs toujours d’utiliser le sigle fondamental de NBC pour caractériser la menace non conventionnelle.

Le début des années 80 a vu la prise en compte de la dimension balistique dans le sigle. C’est l’époque de la guerre des villes dans le conflit Iran-Irak, celle où les dirigeants français pensent qu’une ville comme Marseille vit sous la menace balistique libyenne. Certains auteurs parlent alors de menace nucléaire, biologique, balistique et chimique (NBBC). Fondamentalement, le danger était toujours de nature NBC, mais les vecteurs de ces armes étaient désormais pris en compte. Cette intégration de la dimension balistique révélait que la problématique des ADM quittait le champ de bataille pour devenir une préoccupation d’ordre stratégique. Elle constituait également une démonstration du fait que la prolifération des ADM constituerait désormais une question majeure des relations internationales.

L’évolution majeure des années 90 a été la prise en compte de la menace radiologique, issue de la décomposition de la menace nucléaire. Les rayonnements alpha et bêta pouvant être contenus avec une relative facilité, seuls étaient considérés comme constituant la composante radiologique de la menace nucléaire les rayonnements de type neutron et gamma. Les rayonnements de type neutron, en particulier, sont caractéristiques d’une arme nucléaire à vocation militaire. C’est à ce moment que la menace des ADM intègre pleinement le monde des potentialités terroristes. Jusqu’alors, les ADM apparaissaient comme des armes régaliennes dont l’usage ne se concevait que dans le cadre de conflits entre États. Depuis les attentats au sarin de la secte Aum Shinrikyo au Japon (1994 et 1995) et les enquêtes consécutives, la menace de l’utilisation d’agents chimiques ou biologiques par des terroristes est prise au sérieux et devient l’un des moteurs affichés des efforts sécuritaires sur le plan intérieur comme sur celui des relations internationales. Il a aussi été rappelé à cette époque qu’il y avait des possibilités pour que des groupes non étatiques fabriquent une arme nucléaire rustique ou fassent usage d’une « bombe sale ». La « bombe sale » est à l’origine une arme utilisant un explosif conventionnel pour disséminer dans l’atmosphère des matières radioactives provenant de sources orphelines (hôpitaux, cabinets médicaux privés…) comme le césium. En raison de cette évolution perçue, les spécialistes commencent à parler de menace nucléaire, radiologique, biologique et chimique (NRBC). Notons d’une part que la dimension balistique disparaît du vocable, et d’autre part que l’impulsion électromagnétique (IEM), effet important de l’explosion nucléaire et composante essentielle de la dissuasion, ne fait pas l’objet d’une distinction comme les rayonnements gamma.

Comme la menace biologique, la menace radiologique n’est pas fondamentalement une menace du champ de bataille. La combinaison initialement crainte d’explosif et de particules radioactives n’a été vue qu’une seule fois, dans la banlieue de Moscou en 1995, et l’engin a été désamorcé avant usage. En revanche, un autre type de « bombe sale », ainsi qualifiée par le Pentagone, a fait son apparition début 2007 en Irak : la combinaison artisanale d’explosif classique et d’agent chimique (dioxyde de chlore). Une autre utilisation des radiations, l’empoisonnement, est apparue avec l’assassinat au polonium d’un ancien agent des services secrets russes et selon toute probabilité celui d’un ingénieur iranien élément moteur du programme nucléaire de ce pays. Il existe une convention sur l’interdiction des armes biologiques et des toxines (CIABT, 1972), sur l’interdiction des armes chimiques (CIAC, 1993), mais évidemment pas sur l’interdiction des armes nucléaires, qui calibrent le rang mondial de leurs détenteurs, ni sur l’utilisation des matières radioactives.

Les attentats du 11 septembre 2001, que certains ont pu qualifier d’hyper terrorisme en raison du nombre de victimes, ont relancé l’évolution du sigle caractérisant les ADM. L’impact des avions dans les tours jumelles les a ébranlées, mais c’est bien le kérozène en feu qui a eu raison des structures métalliques des deux édifices. Parallèlement, les attentats suicides liés à la deuxième Intifada au Moyen-Orient provoquaient une réflexion sur l’intégration des explosifs dans les ADM. Même si les explosifs sont des produits chimiques, il était ressenti la nécessité de traiter à part les attentats utilisant des quantités croissantes d’explosifs de plus en plus puissants. En termes de nombres de victimes, les armes légères pourraient être qualifiées d’ADM car elles sont de loin les plus mortifères chaque année et leur prolifération est un véritable souci d’ordre géopolitique. Elles n’entrent cependant pas dans cette catégorie car elles n’ont pas l’impact psychologique des armes NRBC, et ne sont pas comme ces dernières dimensionnantes pour les services de sécurité et de secours, ni en termes de politiques de défense civile. Les attentats à la voiture piégée avaient déjà fait la preuve de leur efficacité au Liban, en Irlande du Nord ou au Sri Lanka. Pourtant, ce n’est qu’après les attentats du 11 septembre et la prise en compte globale de la menace terroriste par la puissance américaine que les spécialistes commencent à parler de menace nucléaire, radiologique, biologique, chimique et explosive (NRBCE). Ce sigle a principalement été utilisé aux États-Unis et au Canada, mais certains experts français du CEB ont commencé à se l’approprier.

L’attentat à l’explosif est le plus probable et le plus courant car le plus facile à perpétrer. La détection des explosifs est donc devenue une priorité des services de sécurité. La prolifération des explosifs peut a priori difficilement être contrôlée, tant les substances peuvent être variées et d’un usage commun. Pourtant, l’intégration des explosifs au sigle porteur des ADM pourrait être révélatrice d’un changement de perspective. Si le sigle des ADM est identifié à la menace terroriste, plus il est global, plus la notion de terrorisme devient globale. Toute personne utilisant une ADM devient un terroriste. Celui qui manie l’explosif est de facto disqualifié du camp des combattants pour devenir un terroriste. La notion de NRBCE s’intègre donc parfaitement dans le concept de « guerre globale contre la terreur » de l’actuelle administration américaine. Les budgets de recherche qui sont associés à la problématique NRBCE relèvent alors aussi de la guerre contre le terrorisme global, quand bien même ils servent à satisfaire avant tout les besoins des militaires engagés dans des conflits classique, fussent-ils asymétriques ou dissymétriques. Après tout, les principaux intéressés par les techniques de détection des explosifs sont les commandants des troupes déployées en Irak et en Afghanistan qui sont confrontées quotidiennement aux engins explosifs improvisés (EEI) et aux véhicules suicides, voitures bourrées d’explosifs ou camions de fioul lancés dans la foule.

Il est donc raisonnable de penser que l’addition du E au sigle NRBC est une évolution qui présente deux aspects distincts. D’un côté, elle s’inscrit dans une certaine cohérence, que l’on peut qualifier d’administrative, qui consiste à rassembler sous un même vocable les défis technologiques que représente la détection des agents NRBCE (surtout RBCE d’ailleurs). De l’autre, elle sert objectivement un agenda politique précis qui tend à faire des opposants aux opérations de pacification actuellement menées par l’armée américaine en Irak, et sous égide de l’ONU en Afghanistan, des terroristes. Si cet aspect se confirme, on peut extrapoler que tout opposant à une opération d’imposition ou de maintien de la paix pourrait passer de la désignation d’extrémiste, couramment utilisée par l’OTAN, à celle de terroriste.

L’intégration des explosifs à la liste des ADM signifie aussi leur inclusion dans les préoccupations liées à la non prolifération des ADM. Certains produits industriels comme le nitrate d’ammonium font dès à présent l’objet d’un suivi particulier. L’Initiative de sécurité contre la prolifération (ISP), lancée par les États-Unis en 2003, est emblématique de cette volonté de donner à la fois la plus grande portée possible aux efforts de contre prolifération et le sens le plus large aux ADM. Sa vocation, très globalisante, est de lutter « contre la prolifération des ADM, de leurs vecteurs et des matières connexes ». Mais comme mentionné précédemment, le chantier est immense, tendant vers l’impossible. Le complot déjoué in extremis en juillet 2006, qui visait à introduire à bord d’avions de l’explosif liquide, montre l’étendue et la complexité de la tâche. Par sa démesure même, le défi peut avoir le mérite de contraindre les partenaires occidentaux à des synergies en matière de recherche et développement (R&D). Mais le risque est de tomber dans une répétition de la « guerre des étoiles », la poursuite d’un rêve grandiose qui monopolise les budgets de R&D et conduit à faire l’impasse sur des projets plus accessibles.