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La Défense antimissiles, la France et l’OTAN : retour au réel

dimanche 21 novembre 2010, par François Géré

L’opposition entre dissuasion nucléaire et défense anti-missiles constitue un débat dépassé du point de vue français depuis dix ans. Il existe une complémentarité. Tout dépend des objectifs et des missions. La DAMB permet de réduire les effets d’agression par missiles balistiques équipés de charges conventionnelles sur des forces en opération et des zones au périmètre limité par l’efficacité des systèmes de défense , une zone portuaire, une aire de débarquement, un centre logistique. On se trouve ni plus ni moins dans une logique de DCA. La menace du missile se substitue inéluctablement à celle de l’avion, n’en déplaise. En revanche, si l’on entend remplacer la dissuasion nucléaire par la DAMB au prétexte que cette dernière pourrait couvrir l’Europe d’un bouclier étanche on revient à la manipulation politique de 1983 lancée par le président Reagan par l’IDS. Les données fondamentales du problème n’ont pas changé et ne changeront pas en cours de ce siècle, sauf extraordinaire découverte scientifique.

En dépit des rumeurs qui ont couru, il est plus que douteux que l’Allemagne et la France s’opposent sur ce dossier. Il est erroné de considérer que le souhait allemand de voir partir les armes nucléaires de l’OTAN du territoire européen corresponde à une volonté de leur substituer une défense antimissiles. Pour plusieurs raisons, les Allemands auront à faire le ménage afin de clarifier leurs besoins et leurs échéances stratégiques. On ne voit guère l’Allemagne consacrer des sommes importantes à la DAMB alors qu’elle réduit de manière préoccupante son budget de défense global. On ne voit pas non plus pourquoi Berlin soutiendrait un projet qui, à tort ET à raison, suscite, l’opposition de Moscou. A tort, parce que cette défense n’a pas les capacités de s’opposer au nombre considérable de missiles très perfectionnés de la Russie. Non sans raisons, car l’installation à proximité du territoire russe de moyens d’écoute électroniques capables d’intercepter voire de brouiller les communications militaires jusqu’à l’Oural constitue une menace technique d’importance.

Seule une association de la Russie à la couverture de l’Europe pourrait trouver un agrément. Vladimir Poutine, bientôt président, a fait des propositions aux Etats-Unis pour partager un site. Elles sont restées lettres mortes parce que les Etats-Unis, pas plus aujourd’hui qu’hier, n’entendent faire entrer la Russie au cœur de leurs systèmes de commandement et de contrôle, notamment le système satellitaire DSP.

Enfin, on en revient, comme d’habitude aux délicates questions de la fiabilité et de l’efficacité.

Il est bien vrai qu’à force de persévérance et de milliards de dollars, des améliorations techniques remarquables ont été réalisées. Elles permettront dans les décennies à venir une capacité d’interception croissante qui cependant ne garantira jamais un résultat à 100%. Car en l‘état actuel des choses les essais –souvent truqués- n’ont jamais démontré que la capacité à intercepter un missile-cible produit par un industriel américain dont les caractéristiques sont connues. Mais quid d’un attaquant fabriqué par un Etat ennemi ? De plus les essais d’interception portent sur un ou deux missiles dotés de capacités modestes en matière de leurrage. Pour être efficace, la défense antimissiles doit prendre en compte plusieurs salves comportant des leurres assez simples à réaliser mais très difficiles à prendre en compte par les radars d’interception pour ne rien dire des capacités de furtivité. Plus encore, dans un cortège de missiles balistiques il suffit de doter deux ou trois d’entre eux d’une charge nucléaire pour accroître le degré d’incertitude et décroître d’autant la garantie apportée pas la défense antimissiles stratégique. C’est bien pourquoi ni la Russie, ni la France n’ont lieu de s’inquiéter de l’impact sur la fiabilité leurs forces nucléaires stratégiques de dissuasion tant pour la quantité que pour la qualité. La pénétration est assurée durablement depuis trente ans.

Dans un registre complètement différent, l’argument de la menace iranienne permet de vendre des systèmes très couteux aux alliés du Moyen Orient, aussi faibles qu’ils sont riches. Les Allemands comme les autres savent parfaitement que le système ne fonctionnera pleinement que dans une trentaine d’années, au mieux. Une telle échéance ne nous dit rien sur l’état de la menace iranienne à cette date. Sans doute l’Iran disposera de capacités de longue distance mais nous ne pouvons en rien préjuger des intentions de Téhéran à aussi longue échéance. L’essentiel est de trouver une issue diplomatique satisfaisante, sûre et durable à la crise nucléaire. La défense antimissiles ne constitue qu’un placebo dont le rapport coût-efficacité peut paraître exorbitant. Les chiffres avancés par le Secrétaire général de l’OTAN font sourire. Avec 200 millions d’euros sur dix ans soit on continue comme par le passé à faire des études, soit on masque la réalité des investissements nécessaires. En fait on assiste à une offensive des entreprises américaines douchées par la décision du président Obama d’annuler les déploiements en Pologne et en République Tchèque. Mais aujourd’hui le président n’est momentanément pas en position de s’opposer à cette manœuvre dans le cadre de l’OTAN. L’an passé, le secrétaire à la Défense, Robert Gates s’était engagé en faveur d’un système naval qui permettrait d’apporter une couverture de zone pour les Alliés des Etats-Unis en particulier en Extrême-Orient face à la menace de faible niveau technique mais très anxiogène représentée par la Corée du Nord. Au final, indépendamment du rapport financier pour les industriels, la DAMB présente plusieurs avantages. Elle crée des liens entre l’Etat-hôte des systèmes et la puissance qui les installe. Elle rassure les populations qui croient bénéficier d’une protection, ne serait-elle que limitée. En 1991 le déploiement des antimissiles Patriot eut un effet psycho-politique considérable en dépit de leur inefficacité aujourd’hui reconnue. Elle permet aussi d’installer des moyens d’écoute électronique rapprochés du territoire de l’Etat considéré comme hostile.
Les réserves françaises à l’égard du projet otanien sont parfois justifiées au prétexte que la décision d’emploi ne se partage pas. Or cette question est totalement prématurée. Avant de parvenir à ce stade, il faudra considérer la réalité des missions et des capacités qui leur seraient associées. Il serait réaliste, pour commencer, de développer un démonstrateur otanien pour quelques millions d’euros. Bref, très cartésiennement, Paris réclame une logique qui ne soit pas celle d’intérêts industriels et de visions stratégiques provenant de l’extérieur de l’Europe. La France est donc tout à fait disposée à joindre ses compétences à une entreprise de défense antimissiles dès lors qu’elle respecte les enjeux géostratégiques majeurs, les besoins de niveau opérationnel, l’ensemble devant s’inscrire dans le cadre d’un devis crédible qui reste à présenter.