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Un arc chiite de la mer rouge au Golfe arabo-persique ?

mardi 1er décembre 2009, par Pierre Berthelot

Parmi les nombreux pays arabes soumis à des turbulences récurrentes, il en est un qui n’est guère placé au cœur de l’actualité, du moins en Europe ou aux Etats-Unis : le Yémen. En France par exemple, si une mission sénatoriale [1] s’est récemment inquiétée de la possibilité de voir ce pays devenir un Etat failli à l’instar de son quasi-voisin somalien, les analyses de fond restent plutôt rares [2]. Plusieurs facteurs peuvent expliquer ce désintérêt occidental relatif : sa diaspora n’est guère présente dans nos contrées, ce n’est pas un partenaire économique ou stratégique privilégié, parce que ses ressources financières sont limitées et que Djibouti, qui accueille de nombreux militaires occidentaux, constitue déjà une position privilégiée à proximité immédiate du détroit de Bab el Mandeb, verrou d’accès sur la mer rouge où transite une part importante du commerce maritime international et pétrolier en particulier. Au Moyen-Orient, en revanche, les violences qu’il connait depuis plusieurs années sont régulièrement au cœur des analyses politiques, et pour plusieurs raisons.

D’abord, parce que cet Etat, qui a été récemment réunifié (en 1994) connait des velléités sécessionnistes, en particulier chez les « sudistes » et ex-marxistes qui estiment qu’ils ont été absorbés par les « nordistes » plus peuplés, qui se seraient appropriés l’essentiel des pouvoirs au sein de la nouvelle entité. Ce phénomène, s’il prenait de l’ampleur ou se concrétisait serait perçu comme un dangereux précédent par les pays arabes, qui pourraient voir surgir des revendications séparatistes, qui sont parfois déjà à l’œuvre comme au « Kurdistan irakien » ou au Soudan.

L’autre menace concerne la montée en puissance de l’islamisme radical. En effet, parmi les combattants d’Al Qaida, un nombre relativement important sont d’origine yéménite, et les journalistes ont suffisamment rappelé l’ascendance de Ben Laden après les attentats du 11 septembre. Ces islamo-djihadistes ont mal vécu le rapprochement opéré par le Président Ali Abdallah Saleh avec les Américains qui ont sollicité et obtenu sa coopération. D’autres lui reproche d’avoir sciemment favorisé leur ascension pour mieux combattre la rébellion zaïdite, ( ou zaydite ) qui regroupe des combattants qui appartiennent à une branche du chiisme.

Celle-ci débute en 2004, sous l’impulsion de Badr Eddine al-Houti, qui une fois éliminé verra son combat repris par son clan (c’est pourquoi l’on parle souvent de révolte « houtiste »). Cette dernière constituerait pour le pouvoir en place ou de nombreux Etats arabes pro-américains la plus redoutable menace. Cette révolte est en effet généralement considérée, et parfois de façon excessive comme étant fortement soutenue par l’Iran. Elle s’inscrirait ainsi dans la stratégie de Téhéran visant à constituer une alliance chiite (beaucoup évoquent de façon parfois simplificatrice ou à dessein un « croissant chiite »). Ses répercussions sont parfois inattendues comme l’a souligné la presse libanaise en octobre dernier [3] avec l’expulsion des Emirats Arabes Unis de plusieurs centaines de ressortissants du pays du Cèdre, quasiment tous chiites, et souvent installés de longue date dans cette pétromonarchie. Ils ont été accusés de soutenir les rebelles zaïdites, logistiquement et financièrement. Il est bien difficile de déterminer s’il ce soutien était réel ou s’il ne s’agissait pas plutôt de lancer un avertissement à tout ceux qui seraient tentés d’aider « les houtistes » : Libanais (le Hezbollah a été accusé d’avoir entrainé les insurgés yéménites) mais surtout Iraniens, également implantés en masse dans l’émirat mais dont l’expulsion susciterait de fortes tensions avec Téhéran, sans compter que les deux Etats sont en conflit larvé à cause d’un différent territorial ( les îles de Tomb et d’Abou Moussa ).

En réalité, il est trop simplificateur de considérer qu’il ne s’agit que d’une révolte chiite face à un pouvoir sunnite oppresseur. D’abord, parce que tous les zaïdites, qui représentent de 30 à 40 % de la population yéménite, et qui sont principalement localisés au Nord, à proximité de la frontière avec l’Arabie Saoudite (dont on a rappelé l’intervention récente) ne sont pas acquis à cette cause, et ce jusqu’au plus haut niveau de l’Etat, puisque Ali Abdallah Saleh appartient à cette minorité (de plus, c’est une branche du chiisme qui doctrinalement se rapproche le plus du sunnisme [4]) . Ensuite, il faut intégrer des considérations tribales (sur fond de contrebande) et des enjeux de pouvoir interne, avec les inévitables rivalités entre forces de sécurité (avec pour toile de fond la succession du président Saleh) à ces soubresauts. L’identité religieuse est donc sous-jacente et non essentielle, d’autant plus que les insurgés ne souhaitent pas le rétablissement de l’imamat, c’est-à-dire le régime féodal et quasiment monarchique qui prévalait avant qu’il ne soit renversé dans les années soixante par les républicains. Cependant, Téhéran a récemment proposé son aide, de façon opportuniste ou maladroite, pour servir d’intermédiaire entre les rebelles et le pouvoir, ce qui ne peut que conforter l’idée que son soutien est réel et son influence pas seulement virtuelle.

Cette nouvelle donne au Yémen et l’influence prêtée à l’Iran s’inscrit dans aussi dans une stratégie habile et globale de cette dernière qui courtise les pays arabes qui refusent d’entrer dans ce jeu visant à considérer que la menace représentée par Téhéran est la plus importante qui se pose à eux [5] . Outre ses alliés traditionnels, parce qu’ils abritent des pays où l’influence chiite ou crypto-chiite est forte, et qui sont au final peu nombreux (Liban, Syrie et plus récemment l’Irak), l’Iran a ainsi noué de bonnes relations avec les Comores (mais où le président est cependant chiite) et surtout le Soudan. Ce rapprochement ne peut qu’inquiéter les autres pays arabes riverains de la mer rouge (Jordanie, Egypte, Arabie Saoudite, Yémen et Djibouti), tous plus ou moins alignés sur Washington, puisqu’entre le potentiel accès à cet zone via les zaïdites d’une part, et les facilités offerts par le Soudan d’autre part, l’Iran deviendrait ainsi un acteur privilégié dans cette région, un véritable cauchemar pour tous ceux qui sont déjà obsédés par la consolidation du « croisant chiite » de Téhéran à Beyrouth. Autant dire qu’ils n’ont pu qu’être ravis lorsqu’Israël a mené un raid sur un convoi composé de dizaines de camions censés transporter des armes pour le Hamas, au moment de l’offensive menée sur Gaza. Il semble désormais, et de façon a priori paradoxale, que de plus en plus de pays arabes s’accommodent du travail de « sous-traitance » effectué à travers un certain nombre d’offensives effectives (Gaza, Liban, Soudan) ou envisagées (sites nucléaires iraniens) par Tel-Aviv, pour affaiblir l’influence perse, précisément parce qu’ils ne veulent ou ne peuvent les mettre en œuvre, alors que dans le même temps et de façon tout aussi paradoxale, les masses arabes sunnites, si l’on en croit de nombreuses études d’opinions indépendantes ne sont pas systématiquement hostiles aux chiites ou à l’Iran, y compris au pays du wahhabisme pur et dur, l’Arabie Saoudite.

Au terme du rappel de ces différents évènements, plusieurs remarques s’imposent, dans la mesure où elles n’ont été que peu soulignées dans les analyses concernant ce conflit lointain qui ressemble par certain aspects et de plus en plus à un affrontement irano-saoudien par forces interposées. Elles méritent probablement d’être évoquées dans la mesure où elles s’inscrivent dans des tendances de fond qui vont au-delà des seuls affrontements yéménites.

D’abord, le Hezbollah [6], déjà quasiment « Etat dans l’Etat » au Liban, est en train de devenir un acteur presque autonome des tensions politiques régionales, tant il est suspect, à tort ou à raison d’être un véritable foyer de déstabilisation des différents Etats arabes. Pas uniquement aux Emirats Arabes Unis ou au Yémen, comme cela a été souligné, mais aussi en Egypte, où un réseau d’activistes, censé être lié à la formation libanaise a été démantelé très opportunément juste avant les récentes élections qui se sont déroulées au pays du Cèdre en juin dernier. En Irak, il est même considéré comme ayant joué un rôle essentiel dans la formation des miliciens chiites subissant les assauts des groupes djihadistes sunnites. Il est vrai qu’étant arabe, et dirigé par un chef charismatique non défait par Israël, Hassan Nasrallah, habile tacticien qui déjoue les clichés en faisant de la principale formation chrétienne du pays son allié privilégié, le Hezbollah représente une menace politique par sa triple dimension gestionnaire, tribunitienne et militaire, et d’une certaine façon « un modèle », sans que cela signifie pour autant que ses admirateurs et ses laudateurs soient prêt à abandonner leurs racines sunnites pour la doctrine duodécimaine.

Ensuite, les pays arabes pro-américains n’ont pas de véritable stratégie, et ils apparaissent d’une certaine façon comme étant de plus en plus schizophrènes. D’un côté, ils ont conscience qu’il est nécessaire sinon primordial de mettre fin au conflit israélo-palestinien, véritable réceptacle des frustrations de leurs peuples et symbole de leur impéritie, ce qui implique de faire pression sur l’Etat hébreu, directement ou en insistant auprès de Washington (leur initiative, « le plan Abdallah », proposé à Beyrouth en 2002, n’ayant pas été retenu par Tel-Aviv : paix avec tous les pays arabes contre retrait de tous les territoires occupés). Mais dans le même temps, ils semblent presque vouloir maintenir cette puissance puisqu’elle permet en théorie, car en réalité c’est moins probant, d’affaiblir ou de maintenir une certaine pression sur les alliés de l’Iran (Soudan, Hezbollah, Hamas, Syrie [7]). Cette schizophrénie s’est également manifestée au moment des élections américaines en novembre 2008, lorsque les alliés sunnites de Washington ont semblé opter pour John Mc Cain plutôt que pour Barack Obama, suspecté d’être plus accommodant face à Téhéran et partisan d’une politique de décrispation globale dans la région (le premier s’était amusé dans un meeting de la possibilité de bombarder l’Iran). Paradoxalement, et alors que le sénateur de l’Illinois avait montré moins d’indulgence vis-à-vis d’Israël [8], et insisté sur la nécessité de prendre en compte les souffrances des Palestiniens à la différence du candidat républicain, qui fut par ailleurs celui des néo-conservateurs en 2000, ils ont estimé qu’il valait mieux privilégier un statu quo inconfortable à un saut dans l’inconnu, jugé plus favorable à la menace chiite. Au final, ils semblent dépourvus de toute stratégie cohérente et autonome, préférant s’en remettre à Washington, ou utiliser d’anciennes solutions qui ont prouvé leur dangerosité (instrumentalisation de l’islamisme radical sunnite) tout en maintenant une ligne dure par rapport à Téhéran, ce qui paradoxalement les rassure parce qu’elle ignore toute perspective de compromis, plus complexe à mettre en œuvre.

Par ailleurs, il apparait que cette crise révèle la grande disparité d’approches parmi les musulmans en général, et l’hétérogénéité au sein du monde sunnite en particulier, notamment par rapport à l’attitude à adopter par rapport à l’Iran, où les pragmatiques d’une part, et les dogmatiques d’autre part ne sont pas forcement là où on les attend. Ainsi, le Soudan et le Hamas, non seulement sunnites, mais même islamistes, et considérés comme à l’avant-garde de la radicalité (bien que beaucoup conviennent qu’ils ne peuvent être assimilés à Al Qaeda ou aux djihadistes puisqu’ils ont un agenda politique quoique la confusion soit parfois entretenue à dessein) estiment qu’il ne faut pas hésiter à s’allier à des chiites et à l’Iran pour constituer un rapport de force favorable face aux menaces israélo-américaines, quitte à l’abandonner ou à s’en éloigner ultérieurement ( ce qui n’est pas la position du Hezbollah on s’en doute ). En revanche, ceux qui sont considérés comme modérés, puisque proches des Etats-Unis, n’ont pas parfois pas imaginé d’autre possibilité que de maintenir leur alliance avec « l’hyperpuissance », bien qu’elle n’apporte le plus souvent aucun résultat, et qu’elle exacerbe des tensions mal éteintes. A cet égard, les Saoudiens n’envisagèrent jamais de prendre langue avec les soviétiques pendant la guerre froide, sous prétexte qu’ils étaient athées, perdant ainsi toute chance d’influencer Washington qui savait leur soutien acquis. Certes, il existe une vraie dépendance financière dans le cas de l’Egypte, et militaire pour l’Arabie saoudite, mais elle ne doit pas empêcher d’envisager un dialogue, fut-il critique. D’autant plus que ces positions agressives risquent d’encourager l’Iran à avancer dans ses projets nucléaires, tout comme l’attitude des néo-conservateurs n’a fait que conforter la radicalisation iranienne.

Enfin, il apparait que cette ligne de fracture existe y compris au sein de la mouvance des Frères musulmans, le puissant courant islamiste sunnite, dont est issu le Hamas. C’est la seule émanation de la confrérie qui soit allée aussi loin dans ce rapprochement avec les chiites [9], alors que d’autres, tout aussi minoritaires, sont parfois hostiles aux imamites pour des considérations locales (au Liban par exemple ou dans une certaine mesure en Syrie) [10] . La grande majorité adopte cependant une voie moyenne, où s’il n’existe pas de soutien massif, on ne rencontre pas pour autant d’ostracisation ou d’anathémisation caractérisée et véhémente comme avec les wahabbites, salafistes ou djihadistes, dans la mesure où il ne faut pas faire le jeu du pouvoir d’une part, et ne pas affaiblir la cause palestinienne d’autre part.

Ces développements doivent ainsi amener à nuancer l’inéluctabilité d’une montée en puissance chiite du golfe arabo-persique à la mer rouge, en passant par le croissant fertile, bien qu’il soit incontestable que l’Iran y ait développé des points d’appuis et des alliés au cours de ces dernières années, phénomène nouveau, ce qui explique également pourquoi il doit affronter une hostilité de plus en plus vive de la part de nombreux Etats. Au-delà de ces considérations, ce qui transparait c’est la complexité infinie des tensions moyen-orientales, et aussi l’absence de toute perspective à court terme permettant d’éteindre ces foyers en ébullition permanente.

Notes

[1Emmenée notamment par l’ancien ministre des affaires étrangères, Jean-François Poncet (www.senat.fr/comission/etr/moyen_orient/index/html )

[2On retiendra particulièrement l’étude de David RIGOULET-ROZE, chercheur associé à l’Institut français d’analyse stratégique, « Le jeu ambigu de Téhéran face à la rébellion chiite au Yémen », Les cahiers de l’Orient , n°90, 2ème trimestre, 2008 ou celle de Pierre BERNIN, « Les guerres cachées du Yémen », Le Monde Diplomatique, Octobre 2009. Cette dernière, et les articles de presse récents (Georges MALBRUNOT, « La guerre oubliée du Golfe », Le Figaro, 16/11/2009, Gilles PARIS, « Yémen : la guerre à la frontière saoudienne s’intensifie », Le Monde, 10 novembre 2009) s’expliquent en partie par l’implication de l’Arabie saoudite au cours des dernières semaines, débordée à sa frontière sud et qui a du intervenir.

[3Voir par exemple, « Les expulsés des Émirats arabes unis estiment que leur cause a une dimension « nationale », L’Orient le jour, 7 octobre 2009.

[4Voir sur ce point une analyse de la revue annuelle du Centre français d’archéologie et de sciences sociales de Sanaa : Samy DORLIAN, « Zaydisme et modernisation : émergence d’un nouvel universel politique », Chroniques yémenites, n°13, (disponible en ligne sur cy.revues.org )

[5Le Qatar, comme souvent occupe une position originale à cet égard. Médiateur infructueux dans le conflit yéménite, il l’a également été, et avec succès au Liban, contribuant à la signature de accords de Doha en mai 2008, qui ont débouché sur la constitution d’un gouvernement d’union nationale ( alors que le pays connaissait une grave crise politique ) et l’élection consensuelle du président de la république, poste alors vacant depuis de nombreux mois. Bien qu’officiellement wahhabite, et donc sunnite ultra-rigoriste, l’émirat entretient de bonnes relations avec l’Iran, tout en abritant le quartier général des forces américaines dans la région ! Cette ambivalence, sinon cette ambigüité, est en l’occurrence pleinement constructive et non paralysante, choisie, revendiquée et non subie. Cette voie moyenne est un véritable multiplicateur de puissance pour ce micro-état, proche de la France, qui peut en outre utiliser sa puissance financière quasi-illimitée afin de la mettre au service de ses ambitions géopolitiques.

[6Pour avoir une vision nuancée de cette formation on pourra par exemple lire l’ouvrage de Jean-Louis SAMAAN pour avoir une vision nuancée de cette formation et de ses stratégies, Les métamorphoses du Hezbollah, Paris, Karthala, 2007 (préface de François GERE).

[7Qui a subi un raid israélien en septembre 2007 passé presque aussi inaperçu que celui qu’a connu le Soudan en janvier dernier, sur un site qui aurait abrité une installation d’enrichissement d’uranium (voir Bruno TERTRAIS, « Syrie : l’énigme nucléaire », Politique internationale, n°120, été 2008, disponible en ligne sur www.politiqueinternationale.com )

[8Parfois de façon ambiguë, notamment lorsqu’il estima devant l’AIPAC (le puissant lobby pro-israélien) que Jérusalem devait rester « la capitale éternelle et indivisible de l’Etat hébreu », au mépris d’un droit international qu’il ne pouvait ignorer (étant lui même juriste) et n’a jamais admis cette annexion, pas plus que le gouvernement américain par ailleurs, du moins au niveau de sa position officielle.

[9On notera que Tariq Ramadan, le médiatique et controversé intellectuel suisse, petit-fils du fondateur des Frères musulmans est assez proche de l’Iran, sans y être toutefois inféodé, puisqu’il intervient régulièrement sur un média financé par Téhéran, ce qui lui a valu notamment de perdre son poste de conseiller auprès de la mairie de Rotterdam.

[10Le célèbre et influent prédicateur d’origine égyptienne basé au Qatar, Youssef el Qardawi, proche des Frères musulmans, a eu pour sa part des propos très vindicatifs à l’égard des chiites.