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Le jeu iranien au sein de l’OPEP

sa capacité de nuisance et ses limites, sur fond de crise nucléaire

vendredi 24 février 2006, par David Rigoulet-Roze

Dans un contexte moyen-oriental en plein bouleversement, il apparaît plus que jamais difficile aujourd’hui de ne pas articuler la problématique énergétique pétrolière de la question nucléaire iranienne.

Dans un contexte moyen-oriental en plein bouleversement, il apparaît plus que jamais difficile aujourd’hui de ne pas articuler la problématique énergétique pétrolière de la question nucléaire iranienne. En effet, l’Iran entend bien utiliser sa position très importante au sein de l’OPEP comme d’une arme dans son bras de fer avec l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) sur cette épineuse question nucléaire.

Le poids objectif de l’Iran au sein de l’OPEP

Pour rappel, l’Iran est le deuxième pays exportateur de l’OPEP et quatrième producteur mondial, avec une production d’environ 4,2 millions de barils par jour en 2005, et des exportations de 2,7 millions de barils/jour à destination principalement du Japon, de la Chine, de la Corée du Sud, de Taiwan et de l’Europe, pour une consommation mondiale actuellement de l’ordre de 84 millions de barils/jour. Ses réserves prouvées ont été réévaluées en mars 2005, par le Ministère du Pétrole qui a annoncé que des découvertes au Nord Est d’Ahwaz portaient ces réserves à 137 milliards de barils, soit plus de 10 % du total des réserves prouvées mondiales, les deuxièmes au monde après l’Arabie Saoudite (détenant pour sa part quelque 25 % des réserves prouvées de brut au monde). Les réserves de l’Iran lui assurent, au taux d’extraction actuel, un minimum de 93 années de production.

Les mises en garde de Téhéran sur une possible flambée des prix pétroliers en cas de sanctions internationales

En septembre 2005, Téhéran avait déjà menacé de suspendre des contrats d’approvisionnement avec les pays jugés « hostiles » dont certains se trouvent en même temps être membres du Board de l’AIEA appelé à se prononcer sur le nucléaire iranien : les principaux clients de l’Iran au début des années 2000 - Japon, Chine, Inde, France et Corée du Sud (avec une part de pétrole iranien dans leur approvisionnement total respectivement de 15 %, 10,8 %, 7,5 %, 7,5 % et 4,6 %) - siègent en effet au Conseil des 35 Gouverneurs de l’AIEA présidé pour l’année 2005-2006 par le représentant du Japon. Après l’adoption par l’AIEA, le 24 septembre dernier, d’une résolution condamnant officiellement l’Iran pour la reprise de ses activités de conversion devenue effective le 1er août 2005, Téhéran avait décidé de faire monter d’un cran la pression. Des sanctions internationales contre l’Iran, à cause de son programme nucléaire supposé, « sèmeraient la perturbation » avait averti le 15 janvier dernier le ministre iranien de l’Economie Davoud Danesh-Jaafari.
L’Iran prévenait également ainsi que toute perturbation de la situation économique et politique du pays pourrait avoir une incidence internationale, de part l’importance de la région sur l’échiquier énergétique mondial, ferait « monter les cours du pétrole au-delà des attentes des Occidentaux ». Un avertissement sans frais qu’il convient toutefois de prendre au sérieux alors que le cours du light sweet crude au NYMEX (New York Mercantile Exchange) de New York frise les 70 dollars. Les prix du pétrole pourraient atteindre un pic de 90 dollars le baril dans le cas d’une explosion de la crise du dossier nucléaire iranien, a ainsi affirmé le 23 janvier dernier, lors d’une présentation à Dubaï sur les prévisions économiques au Proche-Orient, l’expert économique britannique David Butter, économiste en chef et expert de l’analyse du marché de l’énergie auprès de l’Economist Intelligence Unit. Selon des simulations ; il suffirait que l’Iran réduise ses ventes de 2,7 à 2 millions de b/j pour que le prix du pétrole sur le marché mondial explose, passant de 70 à 90 dollars le baril.

La pression « politique » de l’Iran sur l’OPEP

Le ministre iranien du Pétrole, Kazem Vaziri-Hamaneh avait annoncé le 20 janvier 2006 qu’il entendait demander lors de la réunion de l’OPEP du 31 janvier suivant, de baisser son quota de production d’un million de barils par jour à partir du mois d’avril. Cette mise en demeure intervenait très exactement au moment où le conflit s’envenime avec la Communauté internationale à propos de la question nucléaire iranienne et tout juste avant la réunion du Board de l’AIEA du 2 février 2006 censée statuer sur son cas. L’OPEP, qui représente 40 % de la production mondiale (avec près de 30 mbj), avait prévenu dès le 22 décembre 2005 qu’elle n’hésiterait pas, afin de garder le prix stable, à baisser sa production au deuxième trimestre 2006 si la demande et les prix du pétrole baissaient. Mais la décision n’a pas seulement une dimension économique. Si la République islamique d’Iran venait à être frappée par des sanctions, elle ne pourrait plus exporter son pétrole. Téhéran n’a de cesse de convaincre les dix autres pays membres du cartel, majoritairement arabes (Arabie saoudite, Algérie, Indonésie, Irak, Koweït, Libye, Nigeria, Qatar, Emirats arabes unis, Venezuela) pour demander une baisse de la production, afin que l’OPEP ne puisse pas remplacer les barils de l’Iran si ceux-ci venaient à manquer sur le marché mondial. En effet, l’OPEP, organisation théoriquement apolitique, devrait dans un tel cas se charger de maintenir un niveau de production plus élevé (surproduction) pour combler ce manque.

Les limites de la stratégie iranienne tant sur le plan extérieur qu’intérieur

Les limites de cette stratégie pétrolière sur le plan extérieur : l’isolement avéré de l’Iran au sein de l’OPEP

Téhéran n’a finalement pas convaincu les dix autres pays membres du cartel (Arabie saoudite, Algérie, Indonésie, Irak, Koweït, Libye, Nigeria, Qatar, Emirats arabes unis, Venezuela). Le swing-produceur (pays-pivot) de l’OPEP, à savoir l’Arabie saoudite, qui produit actuellement 9,6 mbj et qui se trouve être le seul pays à disposer d’une capacité additionnelle de 1,5 mbj pour la monter à 11 mbj, a fait la sourde oreille à la demande de Téhéran. Le ministre saoudien du Pétrole, Ali al-Nouaïmi, estimait le 29 janvier dernier que l’OPEP n’avait « absolument » pas besoin de réduire sa production lors de sa réunion du 31 janvier à Vienne. Aucun pays membre n’est allé publiquement dans le sens de l’Iran : l’Algérie s’est rapidement dite opposée à une baisse de production au vu du niveau très élevé des cours ; le Nigeria et l’Indonésie ont montré les mêmes réticences ; de même que le président vénézuélien Hugo Chavez (pourtant un soutien affiché de l’Iran, pays avec lequel il partage un anti-impérialisme américain radical). Ce dernier a tout au plus joint sa voix à l’Iran pour préconiser une baisse de 1 mbj des quotas, mais lors de la prochaine réunion du Cartel prévue le 8 mars prochain... Soit, hasard du calendrier, deux jours après que l’Agence internationale de l’énergie atomique est censée présenter son rapport sur l’Iran, le 6 mars, lors d’une nouvelle réunion de l’AIEA. Les seuls Etats qui pourraient finalement être sensibles aux sirènes iraniennes seraient les clients de Téhéran qui se trouvent être en même temps membres du Conseil des Gouverneurs de l’AIEA. Mais au sein de cet exécutif, même pour des « alliés » objectifs de l’Iran comme la Chine, et secondairement l’Inde, la devise selon laquelle un Etat ne fait pas de sentiments parce qu’il n’a que des intérêts s’applique peu ou prou. Comme on n’est jamais trop prudent, Pékin a d’ores et déjà commencé à chercher un nouveau fournisseur auprès de l’Arabie Saoudite tout comme l’Inde, son rival stratégique.

L’effritement des soutiens putatifs de Téhéran au sein du Board de l’AIEA

La suspicion d’une complaisance possible, mais pas certaine, de la Chine par rapport à l’Iran

Pendant que la troïka européenne tentait durant l’année 2003 d’obtenir un accord sur le nucléaire, Téhéran négociait par ailleurs une alliance stratégique de poids. Début 2004, l’Iran avait ainsi vendu pour 20 milliards de dollars de gaz naturel liquéfié (GNL) à la Chine. Le 28 octobre 2004, Pékin et Téhéran avaient finalisé un contrat en bonne et due forme concernant le pétrole et le gaz et autorisant la société Sinopec, la deuxième compagnie chinoise, à développer le gisement d’hydrocarbures iranien de Yadavaran, près de l’Irak. Au terme de cet accord, il est prévu que la Sinopec achète 250 millions de tonnes de gaz naturel liquéfié sur une période de 30 ans et exploite le grand champ pétrolifère de Yadavaran. L’Iran s’engagerait par ailleurs à exporter vers la Chine 150.000 b/j pendant 25 ans au prix du marché. La valeur de ce contrat a été évaluée entre 70 et 100 milliards de dollars. Subitement, la Chine est appelée à terme à devenir le premier client de l’Iran, avec lequel elle n’avait presque aucune relation commerciale l’année précédente. Dans le même temps, Téhéran ne faisait pas mystère de son intention de ne pas renouveler ses accords avec le Japon, son principal client jusqu’alors, mais considéré comme par trop « vassal » des États-Unis, pour se tourner plus résolument encore vers la Chine. Les intérêts de l’Iran et de la Chine devenaient donc étonnamment complémentaires, le premier étant un grand producteur d’hydrocarbures et le second un consommateur de plus en plus gourmand pour alimenter sa croissance exponentielle à deux chiffres. Les deux États ont des zones d’influence en synergie et des relations historiques immémoriales via « la route de la soie ». A long terme, les deux pays ont en vue l’ouverture d’un gigantesque oléoduc connectant l’Iran au Kazakhstan puis à la République populaire de Chine. Cette nouvelle « communauté d’intérêts » s’est récemment traduite à travers l’obtention par l’Iran d’un statut d’observateur à l’Organisation de coopération de Shangaï (OCS), club régional qui permet notamment à Pékin de garder un œil sur l’Asie centrale et ses ressources stratégiques. Le fait est que les deux pays se préparent pour des raisons différentes mais objectivement convergentes à un affrontement plus ou moins ouvert avec les États-Unis. La Chine était jusqu’alors relativement absente de la région. Pour Washington, cet axe Pékin-Téhéran constituait un rude coup dans la mesure où la Chine se trouve susceptible d’opposer son veto à tout projet de résolution du Conseil de sécurité visant ultérieurement à sanctionner l’Iran. Et même si les États-Unis parvenaient à convaincre les Européens de suspendre leurs relations commerciales avec l’Iran, la mesure serait anodine car largement compensée par la Chine. Il n’en reste pas moins que cet accord ne donne pas à Téhéran une assurance tous risques dans son bras de fer sur le nucléaire]. Pékin n’a certainement pas l’intention de se sentir pieds et mains liés au point d’hypothéquer son indépendance énergétique avec un unique partenaire. C’est sans doute ainsi qu’il faut interpréter les récents contacts avec l’Arabie saoudite qui ne peuvent manquer d’inquiéter durablement Téhéran. Le président Hu Jintao a déroulé le tapis rouge au roi Abdallah d’Arabie saoudite, devenu le premier fournisseur de Pékin avec en moyenne 400.000 barils de brut en 2005 (soit 16,4 % de ses importations d’or noir) à comparer aux 1,43 million de barils livrés aux Etats-Unis. Confronté à un bond de ses besoins en énergie depuis deux ans, Pékin développe une politique pétrolière tous azimuts. L’Arabie saoudite n’échappe pas à cette quête effrénée d’or noir et la deuxième compagnie chinoise, Sinopec, fore déjà dans le désert saoudien. En août 2005, c’est l’Aramco saoudienne qui avait signé un accord de partenariat avec Sinopec, pour l’extension d’une raffinerie dans une province du Sud-Est de la Chine. L’Aramco travaille également sur un projet de raffinerie dans le port de Qindao au Nord-Est du pays toujours avec Sinopec.

Les relations ambiguës entre l’Inde et l’Iran sous surveillance américaine

L’Inde est dans un rapport de force plus équilibré avec l’Iran. L’Inde et l’Iran ont certes déjà signé en juin 2005 un accord portant sur 21 milliards de dollars. Il concerne notamment la fourniture par l’Iran de 5 millions de tonnes de gaz naturel liquéfié (GNL) par an sur trente ans, à partir de 2009. Mais le contrat a quelque peu été mis à mal par le vote contre l’Iran de la délégation indienne à Vienne, le 24 septembre dernier, lors de la réunion de l’AIEA. Dans la foulée, Téhéran avait menacé Delhi de représailles. Un feu de paille ? Ce n’est pas sûr].
Le coeur de l’Inde balance clairement entre Washington et Téhéran mais penche de plus en plus du côté des Etats-Unis qui ont offert à Delhi un partenariat stratégique, avec, entre autres, la possibilité d’acquérir les moyens de développer de l’énergie nucléaire civile. A condition évidemment que Delhi ne flirte pas trop avec Téhéran. L’amélioration des relations indo-américaines s’était concrétisée par la signature, en juillet 2005, d’un accord entre le président Bush et le premier ministre indien, Manmohan Singh. En échange d’une offre de coopération dans le nucléaire civil susceptible de se traduire par des transferts de combustibles et de technologie, les Indiens se sont engagés à séparer nettement leurs activités civiles et militaires et à autoriser des inspections de l’AIEA alors même qu’ils ne sont pas signataires du TNP de 1963 contrairement à l’Iran. Les Américains attendent en contrepartie de ce partenariat stratégique un soutien de l’Inde à la politique iranienne des Occidentaux. Sous leur pression, les Indiens ont suspendu les négociations sur la construction d’un gazoduc de 2.800 kilomètres venant d’Iran via le Pakistan. Mais l’ambassadeur des Etats-Unis, David Milford, a laissé entendre qu’un refus indien de voter le transfert du dossier iranien au Conseil de sécurité aurait « un effet dévastateur sur les parlementaires américains », qui doivent approuver l’accord de juillet 2005. « Je pense que le Congrès arrêterait simplement de se pencher sur l’accord qui mourrait au Congrès » a-t-il pris soin de préciser.
C’est peut-être dans ce cadre que s’inscrit la récente option saoudienne qui permettrait de résoudre la quadrature du cercle pour Delhi. Le Roi Abdallah d’Arabie Saoudite a pour sa part jugé les cours actuels du pétrole trop élevés et estimé nécessaire un retour à des niveaux de prix plus modérés, rapporte la chaîne de télévision indienne NDTV 24x7 : « Le prix nuit aux pays en développement, qui en subissent les conséquences. Le prix doit atteindre un niveau plus modéré ». De fait, Riyad cherche actuellement à renforcer ses liens économiques avec les puissantes émergentes de l’Asie que sont la Chine et l’Inde, deux pays dont les besoins énergétiques augmentent rapidement et qui sont fortement dépendants de l’Iran. Le Roi Abdallah d’Arabie Saoudite se trouvait d’ailleurs le 23 janvier en Inde, qui souhaite un accès plus large au pétrole saoudien pour alimenter la forte croissance du pays, à l’instar de ce que vient d’obtenir Pékin, précédente étape de la tournée asiatique du souverain. L’Arabie Saoudite est le premier fournisseur de pétrole de l’Inde en fournissant 26 % de ses besoins en hydrocarbures, et « devrait le rester au cours des années à venir » a déclaré un haut responsable indien. L’énergie est au coeur des relations bilatérales Indo-Saoudiennes. Interrogé par la chaîne de télévision indienne NDTV avant son arrivée, le Roi Abdallah a affirmé que Riyad considérait l’Inde comme un marché clé pour son pétrole. « Nous aimerions répondre à l’avenir aux besoins de l’Inde en énergie », a-t-il déclaré dans un entretien diffusé ce même 23 janvier.

Les limites sur le plan intérieur du fait des risques socio-économiques pour l’Iran

Le vice-président américain Dick Cheney avait estimé le 20 janvier dernier « entièrement possible qu’il y ait un pic sur les cours du pétrole, s’il y avait une sorte de crise avec l’Iran, ...mais ses conséquences seraient nettement moins significatives que les conséquences de voir Ahmadinejad avec l’arme atomique ». Washington était venu mettre tout son poids dans la balance ce même jour en se réclamant de la coopération de l’Organisation des pays producteurs et exportateurs de pétrole en cas de perturbation de la production suite à d’éventuelles sanctions contre l’Iran. Les Etats-Unis s’attendent clairement à ce que L’OPEP compense toute perturbation de la production qui résulterait d’éventuelles sanctions contre l’Iran, avait tenu à préciser le Secrétaire américain à l’Energie Samuel Bodman. « Mon impression est que nous trouverions les producteurs qui pourraient
continuer à approvisionner les marchés », avait déclaré M. Bodman à la chaîne de
télévision CNBC. Ils n’ont pas donné d’assurance spécifique mais ils comprennent quelles sont les demandes et ils savent quels sont les problèmes qu’une nouvelle hausse des
prix pourrait créer pour l’économie mondiale », avait-t-il ajouté. M. Bodman a souligné que les pays de l’OPEP « trouveront le moyen de faire ce qu’il faut ». L’OPEP ne semble pas divisée sur le sujet et pourrait donc sans états d’âme remplacer les barils de l’Iran si ceux-ci venaient à manquer. La variable pétrolière apparaît d’autant plus minorée que l’Agence internationale de l’énergie (AIE) serait capable, grâce aux stocks stratégiques qu’elle gère, de compenser pendant « plus d’un an et demi » une éventuelle perte des exportations iraniennes de brut, a indiqué le 9 février 2006 son directeur exécutif Claude Mandil sur la radio économique française BFM : « Si jamais, pour quelque raison que ce soit, il y avait une perte des approvisionnements de pétrole de l’Iran, ce qui représente environ 2,7 mbj d’exportations iraniennes, les stocks stratégiques qui sont gérés par l’AIE (...) seraient capables de compenser ces 2,7 mbj perdus pendant un an et demi », a-t-il déclaré. Et de conclure ostensiblement : « Donc je dis aux pays qui sont chargés de la négociation avec l’Iran, je ne sais pas ce qu’il faut que vous fassiez, mais dans l’appréciation que vous faites des différentes éventualités, vous n’avez pas besoin de vous inquiéter d’une éventuelle perte du pétrole iranien, parce que vous avez les éléments d’y parer », a-t-il ajouté, jugeant que cela « n’est une arme pour personne ».
Paradoxalement, une telle crise risquerait surtout d’affaiblir la République islamique d’Iran. A cela plusieurs raisons qui se conjuguent : l’économie iranienne tout entière fondée sur les recettes pétrolières est en effet plutôt fragile. Ses revenus pétroliers représentent plus de 90 % des recettes d’exportation et 75 % des recettes budgétaires. Mais une grande partie de ces revenus pétroliers servent à l’achat d’essence que l’Iran ne produit pas lui-même faute de capacités de raffinage suffisantes. En effet, les raffineries iraniennes produisent 40 millions de litres d’essence par jour alors que les réserves en engloutissent quotidiennement 70 millions.
Ce n’est pas un hasard si le président iranien a indiqué lors de la présentation de son budget prévisionnel pour l’année iranienne en cours qu’un des objectifs du gouvernement iranien était de diminuer progressivement la consommation d’essence et de produits pétroliers raffinés pour les remplacer par le gaz. « Nous produisons chaque année environ 70 milliards de dollars de pétrole, dont 25 milliards sont consommés à l’intérieur du pays. Nous consommons également 10 milliards de dollars d’essence par an ». Le nouvel objectif fixé est d’aboutir d’ici cinq ans, à ce que toutes les voitures roulent au gaz.
L’Iran importe en effet annuellement 40 % de sa consommation d’essence, ce qui a représenté plus de 4 milliards de dollars d’importations, et la vend au quart de son prix d’achat. Aujourd’hui un litre d’essence ordinaire coûte 800 rials (0,09 dollars) et un litre de Super 1,100 rials (soit 0,12 dollars). Dans un pays où 85 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté et où le prix d’une voiture est l’équivalent de 5 ans d’un salaire moyen, le prix artificiellement bas jusque-là de l’essence à la pompe ne s’explique que par les subventions colossales dont il est l’objet pour assurer la paix sociale, lesquelles se montent à 83 % du prix payé à la pompe par le consommateur iranien qui est par ailleurs confronté à une inflation annuelle tournant de 13 %. Appliquées aux produits pétroliers, ces subventions porteraient sur près 8 milliards de dollars. Au total, elles pourraient représenter jusqu’à 10 % du PIB. Pour la plupart, ces subventions ne figurent évidemment pas au budget de l’Etat et, dans la pratique, elles entraînent d’importants gaspillages, voire des détournements, en particulier sur les produits pétroliers, ce qui concourt à gonfler la consommation intérieure et pèse sur la balance pétrolière du pays.
De fait, ce système de subventions a naturellement un coup pour les finances iraniennes. Lors du vote d’une loi en date du 20 novembre 2005, le Majlis avait approuvé une rallonge budgétaire pour acheter de l’essence à l’étranger en autorisant le gouvernement à prélever pour ces achats 2,93 milliards de dollars sur le fonds constitué avec les excédents de recettes de la vente du brut par rapport aux prévisions budgétaires. La banque centrale iranienne (Bank Markazi) a admis que les dettes iraniennes à court terme étaient de l’ordre de 10 milliards de dollars et que celles à long et moyen terme se chiffreraient à 6,5 milliards de dollars et ce, en dépit d’une « cassette » de revenus pétroliers officiellement estimée à 42 milliards de dollars en 2005 dont 36 milliards de dollars de réserve en devises placées dans les banques étrangères. Faute de revenus suffisants immédiatement disponibles pour faire face aux besoins immenses du pays, et aussi du fait de l’embargo imposé par les Etats-Unis depuis le 30 avril 1995 - complété par la loi d’Amato-Kennedy votée par le Congrès le 5 août 1996 pour sanctionner les entreprises qui investiraient plus de 40 millions de dollars dans le secteur stratégique des hydrocarbures d’Etats tels que l’Iran et alors encore la Libye considérés par les Etats-Unis comme des Rogue States -, la République islamique d’Iran n’a pas été en mesure d’investir dans le renouvellement des équipements de l’industrie pétrolière : sur les soixante principaux gisements pétroliers d’Iran, 57 auraient besoin de réparations majeures, ce qui exigerait 14 milliards de dollars sur quinze ans. Mais dans son ensemble, on estime que l’industrie pétrolière aurait besoin de près de 70 milliards de dollars pour moderniser ses infrastructures et obtenir une rentabilité maximale des puits. Un cash-flow dont l’Iran ne dispose pas de manière immédiate alors que depuis juin 2005, la Bourse de Téhéran a déjà perdu 25 % et que les fuites de capitaux à destination principalement de Dubaï aux Emirats Arabes Unis - le Hong Kong du Moyen-Orient - se sont multipliées devant les incertitudes de la politique iranienne.
Si donc l’Iran en venait à décider unilatéralement de couper son approvisionnement en pétrole, notamment à l’Europe -, il est probable que Téhéran hypothéquerait du même coup son accès à des biens industriels et des technologies indispensables au maintien - au moins en l’état - de ses infrastructures pétrolières.