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La sortie d’Irak

samedi 14 janvier 2006, par François Géré

François Géré propose une analyse des enjeux du retrait des troupes américaines d’Irak.

De discours en discours, de bavures en scandales, le président Bush renoue involontairement avec une tradition historique : s’engager au Moyen Orient revient à mettre le doigt dans un engrenage pour ensuite se demander comment retirer son bras et surtout dans quel état.
Bien que la situation irakienne n’ait rien de commun avec la guerre du Vietnam, on constate des similarités troublantes dans le comportement des hautes sphères de l’administration américaine. Même façon de traiter - ou de refuser de traiter- la dimension politique, extérieure et intérieure, du problème, même obstination à se cantonner à une approche militaire.
Le retrait des troupes soulève deux problèmes : les forces irakiennes peuvent-elles assurer les mission de pacification et de sécurité ordinaire face aux forces d’insurrection et, en fonction de cette question, quel pourrait être le calendrier de retrait des forces américaines. Cette approche est à la fois très étroite et potentiellement hypocrite car ce pourrait bien être le calendrier clandestinement établi qui dicterait une capacité purement déclaratoire des forces irakiennes à assurer la relève.
Il est relativement facile de concevoir les risques que comporterait une mauvaise sortie. Ce serait d’abord d’abandonner un des plus riches pays pétroliers à la guerre civile. De ce chaos pourrait résulter l’éclatement final et une partition selon des lignes de fractures que seuls les affrontements seraient en mesure d’établir. Compte tenu de la relative imbrication des ethnies et des religions, d’importantes migrations forcées de populations terrorisées sont à prévoir. Second scénario, à l’inverse, la domination d’un groupe, fût-il majoritaire, ne saurait apporter de stabilisation durable, à moins bien sûr qu’appuyé par un voisin puissant il soit en mesure d’établir un régime aussi oppressif que celui du parti baa’th sous Saddam Hussein. Ce serait l’écrasement de la minorité sunnite et, à terme, la soumission forcément sanglante des Kurdes, scénario apparemment improbable mais qui satisferait certains voisins de l’Irak. Dans tous les cas, le discrédit des Etats-Unis, -pour ne rien dire du sort de l’administration républicaine-, serait lourd de conséquences pour la sécurité mondiale dès lors que leur fiabilité s’en trouverait discréditée tandis que leurs autres alliés se verraient fragilisés. L’Arabie saoudite se trouverait placée en première ligne. Les stratèges d’Al Quaida remporteraient une victoire inespérée.
Autant dire qu’aucun pays européen, aucun allié des Etats-Unis n’a quoi que ce soit à gagner à une mauvaise sortie. Pour autant on ne saurait soutenir l’approche actuelle de George W Bush en lui accordant un chèque en blanc.

Alors quelle bonne sortie ? Parler de victoire par les armes témoigne d’une inquiétante crispation intellectuelle. Les scénarios de contre insurrection, ne valent rien sauf à être insérés dans le cadre d’une manœuvre diplomatique plaçant au premier rang le règlement politique de la situation. Les Etats-Unis ne peuvent trouver une issue positive qu’en dialoguant avec les états voisins : Syrie, Turquie, Iran et Arabie saoudite.
Il est d’abord nécessaire de renouer avec le président Assad. Le scénario d’une invasion américaine de la Syrie perd chaque jour de sa probabilité. Le prétexte des armes de destruction massive, agité il y a encore un an par le vice-président Cheney, ne peut convaincre aujourd’hui plus personne. Créer en Syrie une seconde aire d’instabilité reviendrait à donner le pouvoir aux factions les plus anti occidentales. Un débordement sur le Liban deviendrait quasi inévitable.
Il est ensuite indispensable de clarifier la position de la Turquie concernant le Nord de l’Iraq et l’avenir du pays kurde. La question pendante des gisements pétroliers et du villayet de Kirkouk exige un règlement, faute de quoi les forces américaines devront stationner dans la zone, se transformant en force d’interposition. On est d’ailleurs en droit de se demander si l’ONU et ses casques bleus n’auraient pas là un rôle à jouer. D’autant que la question kurde implique un autre voisin : l’Iran. Point de bonne sortie américaine sans un dialogue constructif avec Téhéran. Vu de loin, en écoutant le nouveau président Amadinhejad, cela paraît impossible. Vu de près la situation reste ouverte. L’influence iranienne est certes profonde en terre shiite mais le grand ayatollah Sistani n’entend pas se transformer en marionnette entre des mains étrangères. Quant au dossier nucléaire, il constitue de plus en plus une sorte de joker. Sur la base des acquis des négociations avec les trois pays de l’Union européenne, Washington et Téhéran doivent enfin dialoguer afin de trouver un compromis mutuellement bénéfique. Aucun des acteurs n’entend perdre sur les deux tableaux l’Iraq et le nucléaire ; aucun ne saurait prétendre rafler toute la mise.
Côté iranien, on acceptera de discuter des modalités d’un règlement convenable stabilisant l’Irak mais aussi, à travers le Hezbollah, le Liban et la Syrie. De perturbateur crispé sur une hostilité idéologique à l’égard d’Israël, Téhéran aura à endosser la responsabilité de stabilisateur régional, rôle auquel il aspire. Malheureusement l’évolution actuelle de Téhéran sous l’impulsion irréaliste de M. Hamadinejad tend à fermer les perspectives de dialogue.
Côté américain, il est possible de reconnaître à l’Iran une légitimité à accéder à l’industrie électro-nucléaire civile, sous réserve d’un total respect des protocoles additionnels de l‘AIEA en matière d’inspection et de vérification. En outre, des mesures de confiance dans le domaine de la sécurité régionale devront apaiser les inquiétudes iraniennes à l’égard d’un encerclement militaire américain.
Il faut avoir conscience que le durcissement des relations américano-iraniennes conduit à une aggravation de la situation irakienne.
Bien que de plus en plus étroites, les voies de la diplomatie restent encore ouvertes. En tout état de cause, elles prendront du temps. Or la pression sur le terrain, les morts qui s’accumulent, tout incite à trouver des solutions hâtives incompatibles avec le dialogue diplomatique. Si l’urgence des événements venait à l’emporter sur le rythme des négociations, on en reviendrait au scénario de mauvaise sortie.
Afin de surmonter cette contradiction, l’administration américaine doit changer son discours.
Le président Bush a donc raison quand il se refuse à déclarer un principe et un calendrier de retrait mais il aurait intérêt à abandonner le discours de la victoire militaire. Il lui faut, en urgence, donner la priorité à une manœuvre diplomatique de grande ampleur que l’effort de contre insurrection contribuera à soutenir et à crédibiliser.