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L’Iran et la bande de Gaza : l’affaire du Klos-C

jeudi 10 avril 2014, par Olivier Danino

Ce n’est pas la première fois qu’Israël rend public une telle opération. En janvier 2002, pendant la seconde Intifada, l’armée israélienne avait intercepté en mer rouge le Karine A. Cette affaire avait eu plusieurs conséquences étant donné l’implication de l’Autorité palestinienne et de Yasser Arafat dans l’affrètement de ce bateau. Plus récemment, en mars 2011, les commandos de Tsahal avaient mis la main en Méditerranée sur le Victoria, un navire allemand battant pavillon du Libéria, dont la cargaison contenait notamment des missiles C-704 et des systèmes radars. Le Klos-C, le Karine-A et le Victoria sont tous les trois des bateaux civils. Dans ces trois cas, les autorités israéliennes ont pointé du doigt la Syrie et l’Iran en affirmant que ces deux pays étaient à l’origine de ces tentatives de livraisons d’armes vers la bande de Gaza.

Le soutien financier et logistique de Téhéran à certains mouvements palestiniens est connu et conforme à la stratégie iranienne qui consiste à favoriser l’affrontement indirect avec Israël. Et d’ailleurs pas uniquement avec Israël. C’est aussi le cas avec certains Etats de la péninsule arabique. Le Yémen a ainsi accusé l’Iran d’être à l’origine d’une livraison d’armes à destination des groupes d’opposition au pouvoir en place. Les forces militaires yéménites, avec l’aide de l’armée américaine, ont en effet intercepté en mer d’Arabie, fin janvier 2013, un navire contenant plusieurs tonnes d’armement dont des missiles sol-air.

Cette stratégie iranienne d’affrontement indirect se retrouve également au Sud-Liban et s’est particulièrement illustrée lors de la guerre de 2006 entre Israël et le Hezbollah. Les autorités israéliennes se sont d’ailleurs étonnées des capacités du mouvement libanais, notamment en matière cybernétique. Les militaires israéliens ont en effet trouvé sur le terrain des équipements avancés qu’ils ont dit être d’origine iranienne.

Toutefois, il ne faut pas non plus penser que l’Iran est l’unique pourvoyeur de fonds ou de matériels aux groupes opposés à Israël. Les pays de la péninsule arabique et notamment l’Arabie saoudite et le Qatar jouent aussi un rôle important dans le financement des mouvements palestiniens. Sans compter la diaspora palestinienne qui apporte un soutien financier conséquent. Cet argent permet aux différents groupes de la bande de Gaza de se fournir en armes et en équipements divers sans avoir à attendre obligatoirement l’aide de l’Iran. C’est d’ailleurs de cette manière que les Palestiniens ont acheté des armes provenant de Libye au moment de la chute du régime Kadhafi.

La filière syrienne et iranienne reste cependant la plus importante en termes de quantité et de qualité. Les routes d’acheminement vers la bande de Gaza sont nombreuses. Néanmoins, en raison de la guerre civile syrienne et du blocus israélien particulièrement resserré en Méditerranée, la voie privilégiée pour le cheminement de ses armes reste celle du Soudan, puis de la péninsule du Sinaï et des tunnels qui lient le territoire palestinien à l’Égypte. En cela, l’affaire du Klos-C n’est donc pas une surprise.

Par contre, la question du ou des destinataires de ces armes est bien plus intéressante. Non seulement rien ne permet d’affirmer avec certitude que la cargaison était destinée uniquement au Jihad islamique en Palestine mais ce point interroge l’éventuelle reprise des livraisons iraniennes au Hamas.

En effet, si les relations entre ce mouvement et l’Iran ne se sont pas interrompues après le déclenchement de la guerre civile syrienne, elles se sont clairement rafraichies à la suite de cet événement. Téhéran ayant adopté des mesures de rétorsions à l’encontre du Hamas en raison de son refus de participer à des opérations armées au côté des troupes de Bashar al-Assad et du Hezbollah libanais. Les cadres hamasoui avaient effectivement fait le choix, à ce moment-là, de la neutralité dans le conflit syrien. Sauf que cette position s’est vite révélée intenable. Le Hamas s’est alors prononcé en faveur de la rébellion qualifiant même le président syrien de boucher. Les relations avec Téhéran et Damas se sont donc très largement dégradées mais les dirigeants hamsaoui pensaient pouvoir compenser cette situation délicate en se tournant vers l’Egypte, le Qatar et l’Arabie saoudite.

Ce repositionnement géopolitique ouvrait une nouvelle fenêtre d’opportunité étant donné que le Hamas renforçait ses liens avec trois pays alliés des Etats-Unis. La possibilité que le mouvement palestinien opère un fléchissement vis-à-vis d’Israël était donc réelle. Et d’ailleurs, après l’opération militaire israélienne « Pilier de Défense » de novembre 2012, des négociations secrètes et indirectes se sont déroulées en Égypte entre le Hamas et Israël à propos du cessez-le-feu et du blocus israélien et égyptien de la bande de Gaza. Certes, ce n’est pas la première fois que des discussions portent sur la mise en place d’un cessez-le-feu entre Israël et le Hamas mais c’est la première fois que les deux parties évoquent dans le détail des questions plus larges visant à résoudre leurs différents et à améliorer la situation sur le terrain. Avec les décisions prises par les militaires en Égypte et par la majorité des pays du Golfe, cette fenêtre s’est désormais refermée.

En effet, le nouveau gouvernement égyptien a interdit le Hamas sur son territoire et a renforcé son blocus sur la bande de Gaza en détruisant une quantité importante de tunnels. L’Arabie saoudite de son côté a inscrit en mars 2014 les Frères musulmans sur sa liste d’organisations terroristes laissant planer le flou sur ses futures relations avec le Hamas qui est issu de cette confrérie. Ryad fait pression sur le Qatar pour que l’émirat adopte aussi des mesures de rétorsion contre les Frères musulmans. C’est pourquoi, l’Arabie saoudite, le Bahreïn et les Emirats arabes unis ont rappelé le 5 mars 2014 leur ambassadeur à Doha. Tout ceci s’inscrit dans une volonté des pays du Golfe de contenir l’influence iranienne dans la région. Il faut se souvenir qu’en 2013, le Bahreïn est devenu le premier pays arabe à placer le Hezbollah sur sa liste d’organisations terroristes.

Le repositionnement régional adopté par le Hamas suite aux soulèvements dans le monde arabe est donc un échec. Il est aujourd’hui plus isolé que jamais. Il n’est donc pas étonnant que les relations entre le Mouvement de la résistance islamique et l’Iran se réchauffent. Depuis plusieurs mois, les deux camps semblent effectivement s’atteler à résoudre leurs différents. Le président du Parlement iranien, Ali Larijani, a d’ailleurs affirmé lors d’une interview à Al-Mayedeen le 9 mars 2014, que les relations entre le Hamas et l’Iran étaient restaurées. Ce qui confirme les déclarations faites entre la fin de l’année 2013 et le début 2014 par plusieurs officiels hamsaoui, dont notamment Mahmoud Al-Zahar, Taher al-Nounou et Bassem Naim, à propos de l’amélioration des relations avec Téhéran. Il est donc totalement crédible qu’une partie ou même l’ensemble de la cargaison du Klos-C était destinée au Mouvement de la résistance islamique.

Toutefois, il ne faut pas négliger le fait que les mesures de rétorsions adoptées par l’Iran à l’encontre du Hamas se sont traduites par plus d’argent et plus d’armes pour le Jihad islamique en Palestine. Les Fajr-5 tirées par ce mouvement palestinien vers Tel-Aviv et Jérusalem en novembre 2012 illustrent parfaitement ce soutien. Les officiels iraniens ont d’ailleurs rencontré à plusieurs reprises les représentants du Jihad islamique en Palestine durant toute cette période. La dernière rencontre en date étant celle du 5 février 2014 à laquelle participait Ramadan Shallah le secrétaire général de ce mouvement palestinien. Les armes à bord du Klos-C pouvaient donc très bien être destinées entièrement ou en partie au Jihad islamique aussi.

En fait, l’affaire du Klos-C pose une question essentielle. Celle de savoir dans quelle mesure le réchauffement des relations entre Téhéran et le Hamas portera atteinte ou non à celles entre l’Iran et le Jihad islamique en Palestine ? Depuis plusieurs années, le Jihad conteste l’autorité du Mouvement de la résistance islamique sur la bande de Gaza. Cette opposition n’est pas politique mais stratégique. Le Jihad islamique ne souhaite pas jouer un rôle de premier plan sur la scène politique palestinienne. Par contre, il considère qu’il ne faut pas cesser ou suspendre l’affrontement avec Israël alors même que le Hamas s’est engagé pour un cessez-le-feu et qu’il a mis en place une police aux frontières chargée d’empêcher les tirs répétés de roquettes vers le territoire israélien. Ce qui ne veut pas dire que le Mouvement de la résistance islamique ait renoncé pour autant à toute action violente contre Israël, et encore moins qu’il soit prêt à reconnaitre son droit à l’existence, mais plutôt que le choix fait par le courant pragmatique du Hamas est pour le moment celui du calme.

Quelles conséquences un retour de l’aide iranienne aura sur cette stratégie ? Le courant intransigeant du Hamas qui souhaite plutôt suivre le Jihad islamique peut-il profiter de la situation géopolitique actuelle pour faire pencher le rapport de force en sa faveur ? En tout cas, le Hamas se tourne à nouveau vers Téhéran et négocie à Gaza, à en croire certains analystes israéliens, avec les salafistes et les mouvements se revendiquant proches d’Al-Qaïda. La situation est donc loin d’être figée dans la bande côtière. Tout ceci dans un contexte régional instable, où les alliances ne cessent de se redessiner, et où chaque camp semble se préparer au prochain affrontement armé.

Olivier DANINO