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Repères sur l’attentat suicide forcé

mercredi 12 octobre 2005, par IFAS

François Géré et Vincent Bistoquet avancent quelques éléments de réflexion sur une thèse grandissante dans l’explication du terrorisme suicide.

Quelques cas d’attentats suicide forcés, vérifiés ou non, jalonnent la récente histoire des Volontaires de la mort (VM), ternissant par endroit le mythe d’une construction parfaite du candidat au martyr.
Il a ainsi été rapporté que certains kamikazes japonais se voyaient inoculer du poison avant de prendre les commandes de leur avion-suicide afin de ne pas éprouver les remords qui naissent là où l’instinct de conservation se révèle : face à la mort. Par ailleurs, au cœur de la lutte armée menée par l’IRA, il n’a pas été exclu que certains des rares terroristes suicide, réputés involontaires, aient été en réalité « convaincus » par les menaces proférés à l’encontre de leur famille. De la même manière, on a parfois fait état de l’usage de l’alcool et de la drogue en faisant référence aux Assassins du Moyen Age soi-disant fumeurs de haschisch.
Mais l’essentiel de la littérature relative au terrorisme suicide forcé a surgi récemment, parallèlement à l’intensification et la multiplication des phénomènes de terrorisme suicide dans le monde. Pour comprendre la teneur des analyses prônant le suicide forcé, nous allons ici revenir sur deux exemples caractéristiques : les femmes martyres dans le conflit israélo-palestinien et les VM de l’insurrection irakienne. Afin d’être complets sur le sujet, nous aborderons enfin une thèse parallèle, mettant en cause des suicides « dupés ».

Les femmes martyres palestiniennes, bien moins nombreuses que les hommes, seraient donc pour leur grande majorité des candidates forcées au suicide, victimes des traditions, de « l’honneur de famille ». Les tenants de cette thèse s’en tiennent à un argument généralisable : les femmes étant sous-considérées chez les islamistes, lorsqu’elles se rendent coupables de crimes d’honneur, essentiellement l’adultère ou l’aventure amoureuse, elles doivent payer, pour elles, mais pas seulement.
C’est en effet l’honneur de la famille entière qui est corrompu par l’acte interdit dont la femme est responsable, qu’elle soit mère de famille ou pas, qu’il s’agisse de simples allégations ou de faits. En ce cas, les femmes sont forcées de chercher l’absolution dans le sacrifice, « privilège » d’habitude réservé à l’homme, quitte à être équipées des pieds à la tête par leur propre mari [1]. Comme s’il s’agissait d’une forme de procédé, certains experts israéliens ajoutent que les enfants sont menacés par leur propre père et que la femme fait l’objet de pressions psychologiques constantes, surtout dans les moments de honte, de repentance, bref de faiblesse ponctuelle, que ces sentiments soient déjà présents ou provoqués [2].
Il s’agit ici essentiellement de manipulation psychologique, élaborée à partir des « perversions » dénoncées par l’islam radical.

Le cas des VM irakiens est le miroir masculin de la stratégie appliquée aux femmes. En effet, ceux-ci sont moins vulnérables aux questions d’honneur car leur place d’être humain est pleinement respectée par les islamistes, aussi faut-il avoir recours à une coercition plus physique.
Ainsi, dès le mois de mars 2003, alors que la guerre n’était pas encore finie, des officiers britanniques ont rapporté que lors de la capture de militaires loyalistes, ceux-ci s’étaient déclarés victimes de tentative d’enrôlement pour du terrorisme suicide. Ces tentatives, qui s’accompagnaient en cas de refus d’une sentence de mort, étaient, selon ces soldats, le fait des fameux fedayin, qui leur intimaient l’ordre d’enfourcher des motos piégées afin de les précipiter contre les forces américano-britanniques.
Plus tard, en décembre 2004, à l’époque des émeutes dans la cité de Falloujah, le brigadier général Custer [3] rapporta avoir découvert, dans les décombres d’attentats suicide, des cadavres de terroristes présumés dont un ou plusieurs membres avaient été attachés au volant des voitures chargées d’explosifs. Par ailleurs, il souligna avoir assisté à des scènes au cours desquelles des groupes d’insurgés menaçaient femme et enfants pour contraindre les hommes à projeter les voitures suicide dans les retranchements Américains.
Ces observations, confirmées par l’arrestation le 19 septembre 2005 d’un irakien rescapé d’un attentat suicide forcé [4], tendent à valider l’analyse américaine de la situation de l’insurrection terroriste en Irak. Ainsi, les terroristes ne disposeraient pas réellement d’une manne inépuisable de volontaires pour le martyr, mais feraient plutôt face à une pénurie et une réticence croissantes. Acculé, éperdu, le Jihad montrerait ses limites en recrutant par la force ses combattants suicide qui, depuis deux ans, causent les pertes les plus lourdes dans les rangs des soldats américains et irakiens autant qu’au sein même de la population.

Ce désespoir pourrait aussi conduire au suicide « dupé », où les Volontaires de la Mort le deviennent « malgré eux ». On leur confie une valise ou un sac d’explosifs qu’ils doivent déposer en un lieu donné et s’en retourner. Mais sitôt que l’opérateur atteint l’emplacement choisi, d’autres terroristes, à distance, font exploser l’engin immédiatement.
Plus marginal que celui du suicide forcé, ce thème se retrouve néanmoins dans certaines analyses des attentats du 11 septembre 2001 : en dehors des chefs d’équipe sur chacun des avions, les autres n’auraient pas su qu’ils devaient mourir et pensaient qu’il ne s’agissait que d’un « simple » détournement d’avion avec prise d’otages.


Peut-on déduire de ces exemples de terrorisme suicide forcé une théorie générale sur le phénomène du martyr ?

Non, sans doute pas d’autant que, dans un camp comme dans l’autre, les manipulations médiatique et psychologique sont des armes à effet mondial. Il ne faut certes pas écarter la possibilité d’une tendance marginale à forcer certains individus à perpétrer des actions suicide, mais la généraliser reviendrait à établir que les méthodes de coercition seraient réutilisables à loisir, sans que les « victimes » de ces manipulations ne finissent par en prendre conscience. Ce serait à la fois sous-estimer l’adversaire terroriste et victimiser les martyrs pour ne retenir que de mystérieuses éminences grises, manipulatrices mais finalement esseulées dans leur discours.
La thèse du suicide « dupé » présente les mêmes biais. On ne peut certes écarter que ce type de manipulation ait eu lieu, mais elle souffre de bien des inconvénients : cela peut fonctionner quelques fois mais pas systématiquement. En outre et surtout, le soupçon finira par s’introduire dans les groupes qu’il affaiblira. En revanche, on voit tout l’intérêt qu’il y a à laisser entendre que ce type de manipulation existe.
Cela paraît peu crédible en raison de la préparation psychologique des membres qui reçurent des instructions de purification psychologique et physique. Plus encore c’est la réussite de l’opération qui eut été mise en cause.


Pourquoi le Volontaire de la Mort ne peut-il être qu’un individu pleinement conscient ?

Il semble que l’on touche là au cœur du problème : l’efficacité d’une opération-suicide repose sur la volonté, la détermination d’aller à la mort en connaissance de cause.
L’exécutant doit rester lucide jusqu’au dernier moment. De cette clarté dépend aussi l’appréciation d’une situation qui peut ne pas se présenter comme prévu. Il faut avoir le sang-froid de procéder autrement, voire de renoncer jusqu’à la prochaine fois. Nous ne savons quasiment rien des opérations suicide qui n’ont pas eu lieu pour ce type de raisons.
La préparation, les répétitions, la coordination quand il y a plusieurs opérateurs exigent une motivation profonde. La sophistication de certaines opérations : un premier suicide, l’attente des secours, une deuxième explosion, tout cela pour faire plus de morts chez l’ennemi. Ou bien la succession des voitures pour percer un périmètre de sécurité, tout suggère des opérateurs en pleine possession de leur moyens, convaincus de la légitimité de leur mission. En cela, il est grotesque de penser qu’un individu battu, drogué, terrorisé soit capable de la maîtrise nécessaire pour mettre en œuvre de telles actions.
Certes, au dernier moment, il peut y avoir un sursaut, celui de l’instinct de conservation et devant le visage d’un enfant un rejet moral. De nombreux cas sont attestés. L’opérateur suicide renoue avec l’humanité, recouvre sa véritable liberté de jugement et renonce, mais il ne s’agit pas là de suicide contraint mais d’une insuffisance dans le conditionnement préalable.

Alors quel espace crédible pour le suicide « forcé » ?

Un des dossiers les plus convaincants est celui évoqué pour le PKK (Turquie). Lorsque le militant, homme ou femme, est entré dans une unité de préparation à l’attentat suicide il lui est interdit de changer d’avis et de refuser l’opération. S’il le fait il sera simplement abattu et -c’est là le point essentiel- sa mort ignominieuse rejaillira sur sa famille. Au lieu de quoi, en exécutant, comme prévu l’opération, c’est bien en héros martyr qu’il disparaîtra. Le choix n’est donc plus entre la vie et la mort mais entre la mort honteuse et la mort glorieuse.
Dans les sociétés traditionnelles où le symbolique et la famille pèsent encore de tout leur poids cette contrainte paraît crédible comme celle qui faisait partir les jeunes étudiants kamikazes pour l’Empereur nippon.

Dans ces conditions, que penser des informations sur le suicide-forcé ?

D’abord que l’essentiel est de travailler sur les motivations profondes des candidats en intensifiant la réflexion sur le caractère inhumain, antireligieux, immoral, illégitime du sacrifice meurtrier. C’est l’impératif du long-terme.
Ensuite, si l’on veut absolument, pour le court terme, recourir à la désinformation, être plus subtil, plus inventif et plus crédible car rien n’est plus contre-productif que les trop grosses ficelles.
Ne pas accepter que l’endoctrinement et la fanatisation sont les principales armes de coercition -mentale cette fois- ne servirait que les terroristes eux-mêmes, chanceux de leur voir opposer un ethnocentrisme politiquement correct, mais dangereux.

Notes

[1Voir ce cas abondamment rapporté du VM d’Erez en 2004. Erez bomber’s family denies coercing her to suicide, Jerusalem Post, 18 jan. 2004.

[2Voir, entre autres, les thèses de la psychologue américaine Phyllis Chesler.

[3Responsable du renseignement en Irak.

[4Iraq Suicide Bombers Say Al-Qaida Forced Them, Associated Press, 19 septembre 2005.