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Iran : les bénéfices de la paix

vendredi 15 août 2008, par François Géré

Le 20 juillet 2008 à Genève pour la première fois la diplomatie américaine a accepté de rencontrer celle de l’Iran. Il était temps sans doute. Car dans quelques jours la crise nucléaire iranienne entrera dans sa sixième année. C’est en août 2002 que la révélation des activités clandestines d’enrichissement d’uranium sur le site de Natanz déclenchèrent un affrontement entre l’Iran et la communauté internationale via le Conseil de sécurité de l’ONU. Six ans c’est trop long, diront certains. Reste à savoir comment sortir de l’impasse.

Par la guerre ? Le président Bush et son vice-président continuent à pratiquer la tactique des signaux mitigés et souvent confus. « Toutes les options sont sur la table » répètent-ils tandis qu’à Londres le 16 juin devant M. Brown le président américain reconnaissait le droit de l’Iran à l’industrie nucléaire civile. En Israël, les menaces se sont multipliées dans le cadre d’une crise de leadership politique. Les successeurs potentiels de M. Olmert, Shaul Mofaz, ou Ehud Barak croient électoralement profitable de faire de la surenchère sur l’Iran. Il n’est cependant pas de jour sans que les experts et les éditorialistes des médias occidentaux et orientaux, y compris en Israël, présentent l’option militaire comme inadéquate, inefficace, immédiatement désastreuse tant pour le Moyen Orient que pour le monde entier, déjà plongé dans une crise profonde. Ecartons donc cette fuite en avant. A l’inverse, considérons les bénéfices que chacune des parties pourrait retirer d’un accord fiable et durable. L’Iran a tout à gagner. Le « package » présenté le 14 juin par M. Solana au nom du P 5+1 donnait des assurances sur les avantages accordés à l’Iran tant dans le domaine nucléaire que de la coopération économique. Accepter cette offre honorable, respectueuse de sa souveraineté et de ses droits permettrait à Téhéran de sortir de l’isolement diplomatique, de se défaire d’une image d’état suspect de complicité avec des organisations terroristes et retrouver une réputation de partenaire fiable. L’accès s’ouvre alors aux mécanismes mondiaux financiers et commerciaux. Ceci est d’autant plus essentiel que l’Iran souffre de retards économiques structurels qu’aggravent trois ans d’une gestion calamiteuse. Les résultats sont connus et publiquement dénoncés par le nouveau parlement : inflation galopante, dilapidation des revenus pétroliers. Le surenchérissement du prix mondial des denrées agricoles aggrave la situation. L’Iran ne gagne guère au renchérissement du prix du pétrole puisqu’il lui faut acheter plus cher l’essence qu’il n’est pas en mesure de produire.

De son côté, Washington a également beaucoup à gagner. Cela permettrait de trouver les voies d’un retrait graduel d’Irak en maintenant quelques bases et d’améliorer la situation en Afghanistan. Bonne occasion aussi de retrouver une position mieux équilibrée dans la région, eu égard aux difficultés persistantes avec certains états sunnites riches en pétrole et en islamisme radical. Enfin les Etats-Unis récupéreront rapidement des positions économiques perdues. Pour Israël ce serait en finir avec le cauchemar d’une agression nucléaire et l’occasion de retrouver, à long terme, dans l’Iran un partenaire naturel au lieu d’un ennemi idéologique artificiel. L’Iran apaisé, conforté dans son image de puissance régionale à part entière peut favoriser des solutions au Liban, voire en Palestine qui ne soient plus inscrites dans la logique du jeu à somme nulle. Dans la région pourrait s’instaurer une stabilisation durable des rapports de puissance limitant la couteuse course aux armements déjà engagée. Le spectre d’une nucléarisation militaire du Golfe persique serait conjuré. Pour l’UE, la Chine et la Russie ce serait gagner en crédibilité en s’affirmant comme autant de médiateurs efficaces dans un contexte diplomatique à haut risque. Dans ces conditions, l’ONU renforcerait son statut d’unique institution internationale légitime. Tandis que les régimes de non prolifération se verraient confirmés, l’AIEA serait confortée dans un rôle qu’elle pourra renforcer à mesure que dans la zone arabo-persane se développera l’énergie nucléaire civile.

Pour tous, la fin de la crise apporterait un apaisement des tumultes de l’économie mondiale. Chacun pourrait, à des prix équitablement stabilisés, satisfaire ses besoins énergétiques. Il serait alors possible d’entamer le long et indispensable processus de rééquilibrage entre énergies fossiles et énergie nucléaire.

Il y a donc énormément à gagner et guère à perdre. Ce calcul d’évidence n’a cependant rien d’acquis, tant sont nombreuses et actives les forces de négation. Car il faut brider l’influence des idéologues et contrecarrer l’action des fauteurs de guerre dans chacun des pays concernés. Cela suppose ici et là de mettre un terme aux déclarations provocatrices et aux démonstrations belliqueuses. Cela exige aussi un respect sincère du besoin épidermique de tout iranien à préserver la face, à se sentir enfin considéré. Une fois perdue, la confiance est forcément longue à se rétablir. Aujourd’hui il existe de part et d’autre une volonté convergente de règlement dans l’intérêt de chacun. Pas question pour autant d’accepter des accords de complaisance. Pas question de faire confiance sans vérifier. Il faut prendre au mot le Dr Velayati annonçant une nouvelle position iranienne ; prendre au sérieux M. Larijani quand il propose un consortium international pour l’enrichissement de l’uranium en Iran. Le réalisme exige d’admettre que l’acquisition du savoir nucléaire industriel voulu par le Shah s’est développé. On peut certes détruire des installations mais on ne saurait éliminer les dizaines de milliers de compétences humaines. Ce savoir-faire devra s’insérer dans un partenariat technique soumis à des engagements et des procédures de vérification rigoureuses. Tandis que se profile l’occasion historique de sortir d’une crise mondiale, qui osera porter la responsabilité de l’avoir délibérément perdue ?