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Quatrième guerre mondiale et redécouverte de la conflictualité

mardi 21 juin 2005, par Joseph Henrotin

Quatrième guerre mondiale et redécouverte de la conflictualité

L’affaire est entendue, depuis le 11 septembre 2001, le monde a changé. Mais entre-t-il pour autant dans une quatrième guerre mondiale, comme l’indiquait le premier James Woolsey, un ancien directeur de la CIA ? Certes, l’affaire fait grand bruit. D’emblée, elle implique une reconnaissance de la guerre froide comme une troisième guerre mondiale, une interprétation nettement plus guerrière de ce que G-H. Soutou définissait - me semble-t-il, à juste titre - comme une « guerre de cinquante ans ». Mais la notion même de guerre - et, a fortiori, de guerre mondiale - a changé. Rappelons qu’une guerre est bornée dans le temps : on la déclare et on la termine, tout comme on peut considérer qu’elle charrie avec elle une connotation stato-centrique. Or, le monde est devenu plus complexe. Non seulement les guerres ne se déclarent plus mais, aussi, les cas kosovars, afghans et irakiens tendent à nous montrer que bien après la cessation des « hostilités majeures », les « guerres » sont encore loin d’être terminées.

C’est sans encore compter le fait que, dans les conditions actuelles, les Etats ne sont plus les seuls acteurs des conflits. Dans le cas irakiens, Fox News ou le 7ème Armoured Cavalry Regiment ont eu plus d’impacts sur le processus de formation des perceptions que tous les Etats asiatiques réunis, soit, peu ou prou, la moitié du monde. Al-Qaïda - un ennemi sans doute trop unilatéralement structuré et qualifié au vu de ce qu’il est dans la pratique, quelque part entre « label idéologico-centré » et « réseau mou » - n’est certainement pas un Etat, au même titre que des idéologies politico-religieuses radicalisées. Rajoutons-y que la notion de guerre elle-même est connotée, charriant avec elle le spectre d’une « grande faucheuse » impliquant une mobilisation - pour ou contre - des sociétés pour éviter qu’elle ne réalise ses funestes projets...

Tenant compte de ces précisions, je préfère de loin la notion de conflit à celle de guerre, comme je l’avais souligné avec mes co-rédacteurs dans Au risque du chaos (Armand Colin, Paris, 2004). Conflit permanent, alors ? Dans un article aussi controversé que son auteur, Ralph Peters arguait d’un constant conflict, assez typique de conceptions émergentes dès la fin des années 1990 et liant ensemble menaces économiques, environnementales, énergétiques et, surtout - du moins pour le très médiatique commentateur - militaires et culturelles. Démocratie et liberté de l’information deviennent, dans son optique, les sabres d’une mondialisation pacifiante à défaut d’être pacifiste, dans un contexte où la stratégie se diffuse. La démarche, à ce stade, est parallèle (mais pas identique, je tiens à le préciser) à celle motivant plusieurs auteurs appartenant au « paradigme sécuritaire » de l’étude des relations internationales. Elle s’inscrit dans la foulée de questionnements sur la fin de l’Etat, l’effondrement des référents politiques, culturels et économiques classiques ou encore sur une mondialisation souvent bien mal comprise dans la diversité de ses impacts.

Peters serait-il un gourou des groupes de pression néo-conservateurs ? Peut-être pas plus qu’Habermas. Dans La paix perpétuelle, le philosophe - dont le moins qu’on puisse dire est qu’il est loin du néo-conservatisme - revenait à Kant et, au détour des pages, estimait qu’une guerre pouvait être juste si elle était menée au nom des droits de l’homme. Alors, juste, la guerre d’Irak ? Juste, cette « Quatrième Guerre mondiale » qui n’est sans doute que la redécouverte que le monde est constamment animé par la conflictualité ? L’essentiel n’est peut être pas, ici, dans les débats tels qu’ils se sont déroulés et dans leurs filiations, ou même dans une question de la guerre juste dont le Kosovo avait été le prélude, bien avant l’Irak. Poser la question du juste, c’est, en effet, poser une question renvoyant à l’éthique mais aussi une question souvent posée par les internationalistes et qui révèle, bien souvent, un « oubli du politique ». L’éthique, révélée à la rue, serait une nouvelle politique appartenant à une société civile dont, parfois, le politique semble, quelque fois, être jaloux.

A ce stade, cet oubli du politique pourrait également dénoter un oubli du stratégique, soit du « politique fait action » au travers d’une praxéologie dépassant de loin les jugements normatifs. Il fut ainsi tout à fait remarquable de constater, dans la majorité des débats entourant la guerre d’Irak, cet oubli de la stratégie, polarisant des questions fort complexes au point de les simplifier outrageusement pour mieux les ranger soit du côté du « pour » soit du côté du « contre ». Or, n’est-ce pas là le rôle du citoyen que de prendre position, plus que d’un analyste dont la tâche est centrale à l’information de ses concitoyens alors qu’effectivement - dans la foulée des tenants des « conflits permanents » - nous sommes livrés à toutes les manipulations ? On arguera certes que la posture de l’analyste ne fait que tendre à l’objectivité et reste parasitée par des scories, de taille variable, de subjectivité. Mais dans le contexte actuel, plus que l’information, c’est d’un savoir dont nous avons besoin, à une époque où, malgré la complexité du monde, l’utilité perçue des sciences sociales régresse. La « Quatrième guerre mondiale », c’est peut-être alors tenter d’ordonner des phénomènes sans doute pas encore tout à fait compris.

La terminologie même d’une « Quatrième Guerre mondiale » me semble nous renvoyer à cet oubli - certes paradoxal - 1) tant du politique que de la stratégie, 2) qu’à une maladroite tentative d’objectivation de ce qui est. A l’exception, cependant, d’un seul cas, propre aux Américains : les Etats-Unis se considèrent comme étant en guerre. Le traumatisme du 11 septembre fut en réalité bien plus. Certes, cela ne valide pas la terminologie mais offre une clé de compréhension à l’expression de ce traumatisme. Mais la même expression ne révèle sans doute pas ce que nous avons à attendre d’un actuel conflit (si tant est qu’il n’ait pas toujours existé) ou d’un conflit virtuel, en ce qu’il demeurerait en puissance, suspendu à nos histoires - du touriste au terroriste, pour reprendre l’expression de Rosenau - comme à celle du monde.