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L’Internet : domination impériale ou balkanisation ?

samedi 21 septembre 2013, par Kavé Salamatian, Laurent Bloch

Position de la question

Historiquement, la balkanisation désigne le processus par lequel, à l’issue de plus de quatre siècles de conflits, les deux empires (Habsbourg et Ottoman) qui se disputaient les Balkans se sont effondrés pour laisser la place à de petits États identitaires aspirant à l’homogénéité ethnique, linguistique, religieuse et culturelle. Ces aspirations ne furent jamais satisfaites parfaitement, d’où l’apparition récurrente dans les Balkans de conflits d’« épuration ethnique », pour employer le vocabulaire récent. Un des résultats de la balkanisation fut la première guerre mondiale, qui portait en germe la seconde.

Un processus similaire est-il envisageable, ou même déjà en cours, dans le Cyberespace, entendu comme l’ensemble des données publiées sur l’Internet et des infrastructures immatérielles qui permettent d’y accéder ? Si oui, ce processus peut-il être, pour les pays européens, l’occasion d’améliorer leur position dans le Cyberespace en termes de souveraineté et d’autonomie de décision, ou risque-t-il au contraire de détériorer cette position ?

Avant de répondre à cette question, il convient de noter que si le Web est l’espace où sont publiées, échangées, administrées et traitées les données qui irriguent l’économie mondiale, la culture, la science et de façon générale les relations humaines, cet espace n’existerait pas sans l’infrastructure de l’Internet, qui en assure le fonctionnement. Étudier la balkanisation du Web sans évoquer celle de l’Internet serait donc difficile.

Comme les Balkans, le Web est un espace multi-culturel. Notons que c’est récent : en 1995, le contenu du Web était pour l’essentiel du texte, et 97% de ce texte était en anglais. En 2007, nous en étions à 68% de sites en anglais, alors que seuls 35% des internautes avaient l’anglais comme langue maternelle.

Le Web n’est-il pas déjà balkanisé ? Pour constituer une communauté, il faut avoir : des intérêts communs, une langue commune, un moyen de se distinguer de ceux qui n’en sont pas membres, toutes choses disponibles sur le Web.

Le Web (et l’Internet) sont-ils le terrain d’un affrontement entre empires rivaux ? Aujourd’hui, l’Internet (et de ce fait le Web) sont dominés sans partage par l’empire hégémonique des États-Unis, mais un nouvel empire manifeste ses ambitions, la Chine.

Si la balkanisation a eu des effets néfastes, elle a aussi permis aux peuples des Balkans d’affirmer leur identité et d’avoir des écoles et une littérature dans leurs langues, ce qui n’aurait pas été possible sous la domination autrichienne ou ottomane. De même, le Web offre à de petits groupes humains la possibilité de créer et de développer une, voire plusieurs identités propres, sans grands moyens financiers ou stratégiques.

Balkanisation ou ordre westphalien ?

Il y a plusieurs façons d’appréhender la fin (éventuelle) de l’Internet monolithique impérial, nous pouvons en privilégier deux, en opposant à la balkanisation l’établissement d’un ordre westphalien. Dans les deux cas il s’agit de la division d’un territoire unifié et indifférencié en de multiples espaces territoriaux (si l’on peut dire) soumis chacun à une souveraineté indépendante et exclusive.

Dans le cas de la balkanisation la fragmentation viendrait d’en bas, par la création spontanée d’entités, étatiques ou pas, qui aspirent à leur autonomie, et qui s’en donnent les moyens.

L’instauration de l’ordre westphalien pourrait, quant à lui, procéder d’une imposition par en haut, à l’issue d’un processus analogue au Sommet mondial de la société de l’information (SMSI) qui s’est tenu en 2003 à Genève et en 2005 à Tunis sous l’égide de l’Union internationale des télécommunications (UIT), ou d’un organisme similaire : c’était sans doute le projet des pays européens lors des réunions du SMSI.

Spécificités du cyberespace

Le cyberespace est un espace d’informations dont le support est l’Internet, à ce titre il englobe le Web. On peut considérer qu’il est infini, puisque les pages Web existantes n’opposent aucun obstacle à la création de nouvelles pages, et que les distances y sont nulles, puisque les informations y sont transportées instantanément d’un point à l’autre de la planète.

Par contre, les signes et les symboles y jouent un rôle crucial, et des luttes acharnées se livrent autour de deux catégories de données : les adresses IP et les noms de domaine. Les États-Unis exercent sur ces deux ressources un contrôle strict et exclusif, dont ils ont annoncé publiquement qu’ils n’entendaient pas se dessaisir. Il peut de ce fait être tentant, pour une puissance moyenne, de créer à son usage exclusif un espace informationnel fermé, avec des adresses IP et des noms de domaines sous son contrôle : le résultat serait assez proche de ce qui pourrait être nommé la balkanisation du Web. Techniquement c’est réalisable, non sans difficultés ni investissements importants. Plusieurs États munis de régimes peu démocratiques et qui souhaiteraient soustraire leurs populations aux influences pernicieuses de l’Occident ont évoqué des projets en ce sens, mais les passages aux actes en restent à des prototypes.

Ce qui fait reculer ces États devant la fermeture de leur cyberespace, malgré les avantages attendus en termes de contrôle de l’information, c’est le risque de se couper de l’économie mondiale, désormais réorganisée autour de l’Internet, et de se retrouver dans une situation d’isolement analogue à celle de la Corée du Nord.

Des arguments forts pèsent en faveur du maintien d’adresses IP universelles et d’un DNS à racine unique, même si les détenteurs actuels de leur contrôle, à savoir l’ICANN, et par lui le gouvernement américain, en font un usage qui paraît abusif à de nombreux acteurs.

Hégémonie économique sur le Web

L’informatisation du monde engendre une économie à rendements croissants, où le vainqueur emporte tout, et où ses concurrents ne peuvent subsister que dans des marchés de niches. Michel Volle a décrit en détail le fonctionnement de ce système de concurrence monopoliste, et il a proposé pour le désigner un mot nouveau : l’iconomie.

Ainsi, sur le marché des systèmes d’exploitation, la domination de Microsoft est totale, et Apple ne peut y exister que par une différentiation et une spécialisation qui lui attirent une clientèle spécifique. Remarquons d’ailleurs que Google, avec Android et Chrome OS, fait sur ce territoire une entrée massive et menaçante, et que les systèmes libres et ouverts comme Linux subsistent grâce à un modèle économique complètement différent, comme signalé par Jean Tirole et Josh Lerner déjà dans leur article de 2000, ou dans celui de 2003.

De même sur le marché des moteurs de recherche, Google a écrasé les concurrents, hormis ceux qui bénéficient d’un environnement fermé, comme Bing de Microsoft qui s’appuie sur son système d’exploitation, ou Baidu qui bénéficie d’un vaste marché grâce à son adaptation à la langue chinoise.

Un rapide tour d’horizon permet de vérifier que la plupart des entreprises détentrices de l’hégémonie sur un secteur du Web sont américaines. Cette situation est préoccupante parce qu’elle a pour corollaire une hégémonie culturelle, et qu’en outre certains dispositifs d’évasion fiscale permettent à ces entreprises de ne payer que très peu d’impôts pour leur activité dans des pays européens tels que la France.

La tentation peut alors se faire jour de renoncer à l’unicité de l’espace des adresses IP et du DNS pour favoriser l’apparition de marchés protégés de l’hégémonie d’un acteur, américain ou autre. Cette perspective soulève des questions qu’il faudra approfondir.

Questions en suspens

Quels pourraient être les moyens propres à encourager la diversité linguistique et culturelle des publications et des échanges sur le Web ?

Est-il possible, techniquement et économiquement, de créer, dans un pays ou un groupe de pays européens, un territoire du cyberespace fermé totalement ou partiellement ?

La création d’un territoire fermé dans le cyberespace pourrait-elle être réalisée par la sécession des domaines de routage, ou des domaines de nommage, ou des deux ?
Des mesures législatives ou réglementaires, fiscales par exemple, seraient-elles de nature à créer des espaces exclusifs sur le Web ou dans le cyberespace ?

Que penser de la Déclaration d’indépendance du Cyberespace rédigée par John Perry Barlow ?

Quelle est la probabilité que les débats actuels sur la gouvernance de l’Internet débouchent sur la création en Europe d’espaces exclusifs sur le Web ?

La création sur le Web d’espaces exclusifs pour un pays ou un groupe de pays serait-elle de nature à favoriser l’apparition d’opérateurs nationaux dans des domaines tels que les moteurs de recherche, les réseaux de distribution de contenus (CDN), les réseaux sociaux ?

Quels sont les principaux opérateurs de moteurs de recherche, de réseaux de distribution de contenus (CDN), de réseaux sociaux actifs en Europe ?

Les opérateurs de moteurs de recherche, de réseaux de distribution de contenus (CDN) et de réseaux sociaux actifs en Europe sont-ils favorables à la perspective de création d’espaces exclusifs sur le Web, où ils seraient à l’abri de l’hégémonie d’une puissance extérieure ?

Quelle est la position de la Commission européenne sur la gouvernance de l’Internet ? Sur la création éventuelle d’espaces exclusifs sur le Web ?