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Guerres et Civilisations

vendredi 18 novembre 2005

Une grande chevauchée dans l’histoire et la culture stratégique.
Présentation du dernier ouvrage de Gérard Chaliand.

Malgré l’importance prise par l’analyse des phénomènes terroristes, et l’apparent détachement du secteur universitaire pour les questions liées à la grande stratégie militaire depuis le 11 septembre 2001, ce champ de recherches demeure incontournable pour qui veut comprendre les tendances lourdes des relations internationales.

"La guerre n’est pas née de la théorie ; au contraire, c’est cette dernière qui s’efforce de tirer des enseignements et une conceptualisation des conflits armés." Ainsi, Gérard Chaliand propose, dans son dernier ouvrage intitulé Guerres et Civilisations , une analyse historique, stratégique et sociologique de la guerre, en axant son étude presque exclusivement sur des sociétés non-européennes ayant exercé leur domination sur tout ou partie de la zone eurasiatique.

L’originalité de cet ouvrage très ambitieux est de couvrir plusieurs millénaires de guerres et de conflits, en adoptant une démarche chronologique et analytique.

L’amplitude chronologique est d’importance car le premier sujet d’étude est l’empire militaire assyrien (IXe - VIIe siècles) et que le dernier concerne les stratégies dites "du faible au fort" illustrées dans l’ouvrage par les guerres d’indépendances des années 1960 ou par les « Tigres » tamouls sri lankais encore bien existants aujourd’hui. G.Chaliand propose par ailleurs en fin d’ouvrage une analyse des phénomènes de guérillas qu’il recontextualise en rappelant que « l’origine du terme de guérilla - petite guerre - remonte au soulèvement espagnol contre l’occupation napoléonienne (1807-1812) mais en tant que technique la guérilla est immémoriale ».
L’auteur aura, dans l’intervalle, étudié l’empire byzantin, l’expansion arabe "foudroyante", l’Iran du XVIe siècle, la Chine et d’autres encore. Bien des lecteurs apprendront sans doute, que la première bataille attestée dans l’Histoire est celle de Megiddo, en Palestine, en 1469 avant notre ère....

L’analyse, loin d’être linéaire, se situe sur trois niveaux distincts :

- Historique d’abord. L’amplitude chronologique est large, mais l’intérêt réside surtout dans la présentation des évolutions propres aux empires étudiés, des luttes de pouvoir internes ainsi que des conditions et moyens de l’expansion territoriale. En effet, ces éléments fournissent de nombreuses informations nécessaires à la compréhension historique de la guerre et de ses manifestations. On perçoit dans cet ouvrage l’intérêt de l’auteur pour l’étude des peuples nomades, souvent ignorée par la recherche française, afin de marquer "l’importance de l’aire de leurs interventions à travers l’histoire et le rôle perturbateur joué par la Haute-Asie durant plus de 2000 ans sur la masse de l’Eurasie". (voir son ouvrage les empires nomades Perrin, 1995)

- Stratégique ensuite. La stratégie est présentée dans cet ouvrage comme se préoccupant "des voies et des moyens d’imposer sa volonté à l’adversaire". Il est indéniable qu’un tel livre constitue une synthèse utile des différentes manières de faire la guerre, qu’il s’agisse de l’évolution des armes employées (utilisation du bronze d’abord, puis découverte du fer, puis de la poudre...) ou des tactiques militaires. Une distinction est ainsi effectuée entre les guerres ritualisées, les guerres à objectifs limités, les guerres de conquêtes classiques, les guerres de masse et enfin les guerres sans quartier. Un éventail varié de tactiques militaires allant du carré suisse à la guérilla en passant par le tercio, ainsi que d’armes et de stratagèmes tels que la poliorcétique - art du siège - ou le feu grégeois. Il est ainsi surprenant de constater le mépris pour la stratégie navale jusqu’au XVIe siècle "subordonnée à la stratégie terrestre. De manière plus générale, "en termes de géopolitique, les siècles qui séparent 1492 et 1945 marquent à la fois la mondialisation du théâtre des conflits et l’hégémonie des Européens, les Américains étant leurs héritiers".

- Sociologique enfin. La place de la guerre dans les sociétés étudiées, et par voie de conséquence l’organisation sociale qui lui est liée sont indirectement abordées mais donnent de précieuses indications sur le statut du combattant dans son armée. Au-delà, sur un plan presque anthropologique, l’auteur oppose intelligemment le conflit récurrent entre "perturbateurs nomades de la steppe asiatique et les sociétés sédentaires" au cours de l’histoire et l’absence d’avancées nomades en Europe occidentale après le Xe siècle. L’absence de domination étrangère sur cette zone a certainement permis à l’Europe, selon l’auteur, "d’enfanter, entre autres, la Renaissance et la Réforme avant d’engendrer les Lumières".

Ce livre, au-delà de la source d’éléments historiques souvent ignorés qu’il constitue, permet de prendre conscience des similarités étonnantes entre sociétés belliqueuses. Ces ressemblances sont ainsi frappantes tant au niveau des objectifs poursuivis - conquête territoriale, haine d’un peuple voisin - que des difficultés rencontrées, même à différentes époques, alors que les évolutions techniques sont supposées simplifier bien des difficultés - le problème de la logistique alimentaire, par exemple, traverse les siècles.

Gérard Chaliand propose donc au-travers d’exemples historiques précis une sorte de typologie de la guerre dont la phrase suivante synthétise bien la teneur : "le conflit le plus radical est celui du Même contre le Même, dépassant de peu en intensité celui mené contre l’Autre, radicalement Autre puisque son essence est perçue comme autre".