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La question chinoise

vendredi 15 août 2008, par François Géré

François Géré revient, dans cet entretien, sur les récentes tensions entre l’Occident et la Chine.

Comment voyez-vous les relations bilatérales entre la France et la Chine depuis le passage turbulent de la flamme olympique à Paris ? Quel est l’état de lieu actuel entre nos deux pays ?

Il faut d’abord réaffirmer que pour la France la Chine constitue avec les États-Unis le principal partenaire stratégique pour les décennies futures. Il n’est pas question de remettre en cause les principes fondamentaux , ni sur Taïwan, ni sur le Tibet. Maintenant il faut le prouver par des actes adaptés à l’état du monde. Hier durant la guerre froide se posait la question d’un régime communiste, de Gaulle a parfaitement su dépasser l’obstacle parce qu’il a compris la dimension profonde du nationalisme chinois. Mais aujourd’hui beaucoup de Français se sentant européens ont du mal à intégrer ce phénomène (ils ont d’ailleurs le même problème avec le nationalisme américain). La Chine est alors perçue comme un état autoritaire, non démocratique avec laquelle on peut faire du « business » au sein de la mondialisation… Cela ne suffit pas à fonder une politique étrangère efficace et durable. La France souffre d’un manque de vision de l’avenir. Elle reste contrainte par des craintes frileuses. La Chine n’est pas perçue par les entreprises françaises, sauf quelques très grandes, comme une occasion de prospérer mais davantage comme un danger de concurrence tant sur le marché européen qu’africain. Cela tient aux difficultés de nos PME à se placer sur le marché chinois, ce que réussissent bien mieux allemands et italiens.
Dès maintenant et dans l’avenir, la relation entre nos deux peuples doit reposer sur la conjonction de deux évolutions : comme en astronomie on parle de la conjonction de deux planètes qui s’attirent mais parfois aussi se repoussent.
Quelle est cette double évolution ? C’est d’une part la France dans l’UE et d’autre part la Chine dans le monde. L’UE transforme la France. L’insertion irréversible de la Chine dans les affaires du monde contribue aussi à la transformer tandis qu’elle fait évoluer le monde. Dans l’UE, la France conserve son identité, avec un sens nouveau de l’intérêt national assez différent de la conception, plus classique, de la Chine.

Les Chinois comprennent mal pourquoi la France ne voit pas la complexité du problème de Tibet, surtout l’implication des États-Unis dans le soutien du dalaï-lama daté depuis des années cinquante, et veut ingérer dans une affaire qui touche le cœur et l’intérêt fondamental de la Chine au nom du droit de l’homme ? La France veut exporter comme l’Amérique de Bush la démocratie et le "droit de l’hommisme" en Chine, sans prendre en compte la réaction et le sentiment des Chinois ?

Permettez moi d’être sceptique sur l’exportation des droits de l’homme par l’administration Bush. Abu Graïb, Guantanamo, les pressions sur les fonctionnaires. Il est vrai qu’il y a une conception néoconservatrice de la liberté et des droits de l’homme. Elle a séduit certains hommes politiques français qui veulent en jouer eux aussi. Mais ils ne se rendent pas compte qu’il faut pour réussir, et encore !, disposer d’une très forte capacité d’influence. Tout cela n’a rien à voir avec l’idéal républicain français d’égalité et de fraternité. Pour le reste les dirigeants américains savent être pragmatiques.
Nixon à Shanghai en 1972 l’a parfaitement montré et G. W. Bush que je sache a toujours dit qu’il irait aux J.O.

Quand Jacques Attali dénonce que "60 millions de personnes qui veulent imposer à 1,3 milliard d’autres une façon de vivre (...) ça a un côté un peu ridicule". Êtes-vous de cet avis ? Ou de l’autre, prononcé par Laurent Joffrin : « La démocratie est-elle devenue une idée relative, contestée et, pour tout dire, régionale ? », il estime que c’est un « défi majeur » que « la Chine a jeté à l’Occident ! » Et comment expliquez-vous l’incompréhension dans ce domaine entre nos deux cultures ?

Ces points de vue sont binaires et simplistes. Comme si c’était tout blanc ou tout noir. Plus la Chine évolue, plus elle sera diverse et hétérogène. Plus elle entre dans le monde, plus elle sera amenée à faire évoluer ses institutions. Déjà les transformations constitutionnelles touchant à la propriété privée et à la reconnaissance des droits individuels, les mutations de la nature sociale du parti communiste constituent des facteurs d’évolution considérable. J’en reviens à la question de la vision, c’est-à-dire de la compréhension du sens des évolutions historiques des grandes cultures. De Gaulle et Malraux étaient des visionnaires certes mais aussi des réalistes.

Le monde appréciait depuis presque trente ans la diplomatie de la France définie par le Général De Gaulle, comme un « modèle de la diplomatie indépendante » du pays, caractérisée justement par le retrait de l’Otan militaire, et l’établissement des relations diplomatiques avec la Chine. Aujourd’hui on constate que les deux symboles sont justement abandonnés, ou presque. C’est le changement de l’époque, ou de la politique étrangère de la France ? L’amitié franco-chinoise a-t-elle encore une nécessité réelle, un intérêt commun du point de vue stratégique, ou les conflits d’intérêts entre les deux pays dans les domaines énergétiques, africains, idéologiques (les droits de l’homme et de la démocratie) nous séparent de plus en plus ?

Vous posez là les plus graves questions. Elles portent sur notre propre existence. Si la France n’entretenait plus des liens puissants, profonds et durables avec la Chine serait-elle encore la France ? Si la Chine limitait sa vision du monde à une compétition mercantile et militaire avec les Etats-Unis ne perdrait-elle pas le sens même de sa grandeur dans le monde ? Nous vivons tous ensemble une mutation des relations, des équilibres de puissance dans l’âge informationnel qui nous relie les uns aux autres comme jamais auparavant n’avait pu le faire l’âge industriel.
Je parle depuis quinze ans de « réalisme pacifique » pour essayer d’avancer un modèle moderne, adapté à notre siècle qui permette de concilier la « real politik » cynique et l’utopie généreuse mais impuissante des époques anciennes, de surmonter cette insupportable contradiction qui aujourd’hui encore nous déchire.
Vous évoquez des points sensibles de la « real politik » : le partage des richesses naturelles en Afrique, mais aussi des ressources énergétiques au Moyen Orient. L’Iran si l’on est capable de prendre du recul constitue déjà un exemple de cette compétition. Ce partage ne doit pas se transformer en une sorte de « break up of Africa ». Il doit être équitable et respectueux du développement de ce continent qui reste plongé dans la douleur des dissensions intestines, qui constitue aussi un terrain de choix pour le développement du terrorisme. Les intérêts de tous, africains, orientaux, occidentaux sont en jeu. La coopération tactique et stratégique devient donc une nécessité. Divisés, en affrontement, nous perdrons sinon tout du moins l’essentiel des bénéfices que nous pouvons espérer retirer.
Vous mentionnez aussi les frictions liées à l’idéalisme comme les droits de l’homme. Je suis convaincu que l’avenir des relations entre la Chine et la France repose sur la construction d’une synthèse. La Chine a entrepris une nouvelle longue marche celle de sa démocratie, à son rythme, à sa manière sachant que dans l’âge informationnel elle n’a pas d’autre voie. La Chine est capable sur la base de sa culture et de ses traditions d’une invention de la démocratie. C’est cela que le monde attend…

Le Gaullisme est-il encore une conception valable dans la politique étrangère de la France, ou bien un mot seulement gravé dans l’histoire ? La Chine

J’ai déjà répondu à cette question dans les réponses précédentes

Que peut-on faire pour améliorer les relations dites « des partenariats stratégiques globales » entre la France et la Chine, deux membres permanents du conseil de la sécurité de l’Onu ? Au moment où la France exerce la présidence de l’UE d’ici à la fin de l’an 2008, quelle pronostique faites-vous envers les relations entre la Chine et la France, et entre la Chine et UE ? Êtes-vous optimiste, ou pessimiste ?

Sur ce point permettez-moi d’être radical, manichéen même. Ou nous gagnons tout ou nous perdons tout. Les enjeux sont considérables et ne réduisent pas à un moment, celui des JO et à un dossier le Tibet. La Chine, elle aussi doit prendre du recul et penser ses relations dans la longue durée. Cependant le moment est important. Sur une longue route on prend les virages dans le bon sens ou de travers et dans ce cas il faut réparer les erreurs de trajectoire. La Chine et l’UE ont vocation à développer le partenariat stratégique. Les résultats sont positifs mais doivent encore devenir plus concret. La France, présidente ou pas de l’UE, cherche à pousser des dossiers comme Jacques Chirac l’avait fait pour la levée de l’embargo sur les armes. Cela n’a pas marché parce la France ne peut pas imposer ses décisions à l’UE et puis parce que la pression américaine reste très forte sur ce dossier.
Nous devons en permanence concilier la volonté d’amitié et de coopération de long terme et les situations tactiques, les événements imprévus. Le pire scénario serait un affrontement et une bipolarisation entre les États-Unis et la Chine. Il est peu probable mais pas impossible. La France et avec elle l’UE doit travailler à la multipolarité dans une perspective de réalisme (les intérêts de chacun) pacifique (l’apaisement des tensions).