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L’arme « à double tranchant » du pétrole iranien

samedi 28 octobre 2006, par David Rigoulet-Roze

Retour sur la crise iranienne

Le 20 janvier 2006, le vice-président américain Dick Cheney avait estimé, , « possible qu’il y ait un pic sur les cours du pétrole, en cas de crise avec l’Iran », ajoutant que « ses conséquences seraient nettement moins importantes que les conséquences de voir Ahmadinejad avec l’arme atomique ».

Washington était venu mettre tout son poids dans la balance ce même jour en se réclamant de la coopération de l’Organisation des pays producteurs et exportateurs de pétrole en cas de perturbation de la production suite à d’éventuelles sanctions contre l’Iran. Les États-Unis s’attendent clairement à ce que l’OPEP compense toute perturbation de la production qui résulterait d’éventuelles sanctions contre l’Iran, comme avait tenu à préciser le secrétaire américain à l’Énergie, Samuel Bodman.

L’Opep ne semble pas divisée sur le sujet et pourrait donc, sans états d’âme, remplacer les barils de l’Iran si ceux-ci venaient à manquer. La variable pétrolière apparaît d’autant plus minorée que l’Agence internationale de l’énergie (AIE) serait capable, grâce aux stocks stratégiques qu’elle gère, de compenser pendant « plus d’un an et demi » une éventuelle perte des exportations iraniennes de brut, selon son directeur exécutif, Claude Mandil.

Paradoxalement, une telle crise risquerait d’affaiblir l’Iran. À cela, plusieurs raisons : l’économie iranienne tout entière fondée sur les recettes pétrolières est en effet plutôt fragile. Ses revenus pétroliers représentent 85 % des recettes d’exportation et 75 % des recettes budgétaires. Mais une grande partie de ces revenus pétroliers servent à l’achat d’essence que l’Iran ne produit pas lui-même, faute de capacités de raffinage suffisantes. Le pays consomme chaque jour 72 millions de litres d’essence mais n’en produit que 42 millions.
L’Iran importe en effet annuellement au moins 40 % de sa consommation d’essence, ce qui représente plus de 4 milliards de dollars d’importations - mais le gouvernement a dû revoir ce chiffre à la hausse pour l’année en cours en l’estimant plutôt à 5,2 milliards de dollars, ce qui représente tout de même le dixième des exportations du pays -, et la vend au quart de son prix d’achat.

Ce n’est pas un hasard si le président iranien a indiqué lors de la présentation de son budget prévisionnel pour l’année civile iranienne (courant de mars 2005 à mars 2006) qu’un des objectifs à moyen terme du gouvernement iranien était de diminuer progressivement la consommation d’essence et de produits pétroliers raffinés pour les remplacer par le gaz. « Nous produisons chaque année environ 70 milliards de dollars de pétrole, dont 25 milliards sont consommés à l’intérieur du pays. Nous consommons également 10 milliards de dollars d’essence par an ». Le nouvel objectif fixé était d’aboutir d’ici à cinq ans à ce que toutes les voitures roulent au gaz.
Le prix, artificiellement bas, de l’essence à la pompe ne s’explique que par les subventions colossales dont il est l’objet pour assurer la paix sociale, lesquelles s’élèvent à 83 % du prix payé à la pompe par le consommateur iranien, qui est par ailleurs confronté à une inflation annuelle tournant officiellement autour de 13 %, mais approchant plus sûrement des 30 %, compte tenu de la très forte croissance de la masse monétaire induite par le financement d’une politique économique à caractère spécifiquement populiste. Appliquées aux produits pétroliers, ces subventions porteraient sur près 8 milliards de dollars. Au total, elles pourraient représenter jusqu’à 10 % du PIB. Pour la plupart, ces subventions ne figurent pas au budget de l’État ce qui a un coût pour les finances iraniennes. Lors du vote de la loi du 20 novembre 2005, le Majlis avait approuvé une rallonge budgétaire pour acheter de l’essence à l’étranger en autorisant le gouvernement à prélever pour ces achats 2,93 milliards de dollars sur le fonds constitué avec les excédents de recettes de la vente du brut par rapport aux prévisions budgétaires. En 2005, la banque centrale iranienne (Bank Markazi) avait admis que les dettes iraniennes à court terme étaient de l’ordre de 10 milliards de dollars et que celles à long et moyen terme devaient se chiffrer à 6,5 milliards de dollars. Et ce, en dépit d’une « cassette » de revenus pétroliers officiellement estimée à 42 milliards de dollars en 2005, dont 36 milliards de dollars de réserve en devises placées dans les banques étrangères. Une estimation du FMI, fin 2005, évoquait même le chiffre de 47 milliards de dollars, soit l’équivalent de 15 mois d’exportations. Mais la plupart des recettes pétrolières du pays sont aujourd’hui utilisées pour soutenir la politique économique populiste du président Mahmoud Ahmadinejad : les dépenses courantes de l’État auraient ainsi augmenté de 43 % en 2005.

Faute de revenus suffisants pour faire face aux besoins immenses du pays, et aussi du fait de l’embargo imposé par les États-Unis depuis le 30 avril 1995, la République islamique d’Iran n’a pas été en mesure d’investir dans le renouvellement des équipements de l’industrie pétrolière : sur les soixante principaux gisements pétroliers d’Iran, 57 auraient besoin de réparations majeures, ce qui exigerait 14 milliards de dollars sur quinze ans.

On estime que l’industrie pétrolière aurait besoin de près de 70 milliards de dollars pour moderniser ses infrastructures et obtenir une rentabilité maximale des puits. Un cash-flow dont l’Iran ne dispose pas de manière immédiate alors que, dans le prolongement de l’élection présidentielle de juin 2005, la Bourse de Téhéran avait perdu 25 % et que les fuites de capitaux à destination principalement de Dubaï aux Émirats arabes unis - le Hongkong du Moyen-Orient - s’étaient multipliées devant les incertitudes de la politique iranienne.

Si donc l’Iran en venait à décider unilatéralement de couper son approvisionnement en pétrole - notamment à l’Europe -, il est probable que Téhéran hypothéquerait du même coup son accès à des biens industriels et des technologies indispensables au maintien - au moins en l’état - de ses infrastructures pétrolières, pour ne rien dire de ses importations de biens de consommation. À moins que le nouveau président ultra-radical ne fasse le choix de la politique du pire pour des considérations de politique intérieure. Une intransigeance paraissant, pour l’heure, confortée par le « guide » Ali Khamenei, la plus haute autorité de l’État en Iran, qui a de nouveau brandi, le 4 juin dernier, la menace d’une possible utilisation de l’arme du pétrole : « Si vous faites une seule erreur au sujet de l’Iran, l’approvisionnement en énergie sera certainement en sérieux danger. » En août, Ali Laridjani, principal négociateur iranien sur les questions nucléaires, prévenait encore : « Nous ne voulons pas brandir l’arme du pétrole, c’est eux qui nous l’imposeront. L’Iran devrait être autorisé à défendre ses droits à la mesure de leur prise de position. ».
Ce qui n’a toutefois pas empêché Condoleezza Rice de minimiser la menace émise par Téhéran d’utiliser « l’arme du pétrole ». « Je pense qu’il ne faut pas trop donner d’importance à ce type de menace », a expliqué le secrétaire d’État américain en réaction à la déclaration du guide. « Après tout, l’Iran est aussi très dépendant des revenus pétroliers. »