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La politique d’Obama au Moyen-Orient : du « hard power » au « smart power » ?

dimanche 6 février 2011, par Pierre Berthelot

Barack Obama, élu début novembre 2008 est entré en fonction fin janvier 2009, soit il y a tout juste un peu plus de deux ans. Il n’est donc pas inutile de dresser un bref bilan d’étape, à mi-mandat, en particulier pour ce qui concerne son approche et ses résultats au Proche et au où ses alliés sunnites sont en difficultés (Liban, Egypte, Jordanie, Autorité palestinienne). En effet, si au plan interne, on attendait essentiellement de lui qu’il sorte l’économie de la crise dans laquelle elle avait été plongée à la fin de l’ère Bush (la difficulté à agir aussi rapidement que souhaité sur ce point lui ayant d’ailleurs couté les élections de novembre 2010 lors du renouvellement partiel du Congrès), en politique étrangère c’est surtout sur les crises traversant l’espace arabo-musulman que ses partisans souhaitaient le voir agir, celles où Washington est impliqué soit directement (Afghanistan, Irak), soit indirectement (Pakistan, conflit israélo-palestinien [1], Iran).

D’emblée, Obama souhaite agir différemment par rapport à son prédécesseur, car cela correspond à ses convictions d’une part (et accessoirement à celles d’une partie importante de son électorat), mais surtout parce qu’il est convaincu que cela sera plus efficace, tant pour les Etats-Unis que pour la région. L’utilisation à outrance de la puissance classique, brutale et conventionnelle (le « hard power »), sans compter les dégâts que cela a provoqué en terme d’image au niveau des populations locales (les photos diffusés sur internet, en particulier celles de la prison d’Abou Ghraïb accentuant ce discrédit), n’a pas et c’est le moins puisse dire porté ses fruits, entre 2003 et 2008.

Est-ce que cela a pour autant aboutit à l’utilisation d’un « soft power » (pouvoir de la persuasion, théorisé par Joseph S. Nye) d’une façon plus intense, alors que beaucoup d’analystes considèrent qu’il a été largement affaibli avec la perte de crédit moral de ces dernières années ? Hillary Clinton, présentée initialement comme un faucon démocrate a précisé peu après sa prise de fonction que désormais on favoriserait davantage de « smart power » [2] (le pouvoir de l’intelligence, celui qui réunirait force et principes [3] ), afin de bien montrer que cela ne pouvait pas être assimilé à une quelconque faiblesse mais plutôt à une gestion plus habile des crises de la région, mais qu’en est-il réellement ? Habile, Obama l’a été dans un premier temps, avec son discours du Caire en juin 2009 (redéfinition des rapports avec le monde arabo-musulman dans un sens plus équilibré), mais moins vis-à-vis du volet palestinien, puisqu’il s’est fracassé sur la résistance du Congrès et du lobbying efficace des réseaux pro-israéliens, en partie à cause d’une erreur de stratégie initiale visant à exiger un arrêt total de la colonisation sans s’assurer de soutiens solides aussi bien au sein de l’Etat hébreu qu’aux Etats-Unis.

Quant à l’utilisation de la force comprise au sens traditionnel ou aux stratégies habituelles (sanctions contre l’Iran) fussent-elles accompagnées de moins d’agressivité rhétorique, elles sont encore en place et incertaines. En Irak, la volonté de se retirer progressivement pour laisser progressivement la place aux autorités locales après les succès relatifs du surge (initié à la fin de la période Bush) ne garantit en rien une stabilisation de la situation une fois le retrait du reste des troupes présentes (censées n’être plus combattantes) définitif. Il en va de même en Afghanistan, où le poids de l’héritage laissé par son prédécesseur est prégnant, avec la difficulté à briser une insurrection talibane de plus en plus meurtrière. Les tentatives visant à gagner le cœur des populations et à rallier des « barons » locaux semblent séduisantes en théorie, mais probablement dépassées et obsolètes face au passif accumulé et au maintien du pouvoir en place, largement corrompu et ambivalent.

En outre, la multiplication des fronts, et la concentration des troupes et des unités de renseignement forces dans la zone AFPAK et en Irak rend délicate la capacité à agir là où cela pourrait s’imposer de façon parfois plus massive (Somalie, Yémen, Sahel), même si un investissement dans ces zones peut aussi constituer un risque, voire un piège tendu pas la mouvance jihadiste qui espère en tirer un surcroit de légitimité.
Restent les révoltes populaires actuelles, pour l’instant limitées aux régimes pro-occidentaux, mais qui peuvent potentiellement atteindre demain la mouvance syro-iranienne ou ses alliés (il suffit de se rappeler le soulèvement inachevé qui s’est produit à Téhéran en juin 2009). Là aussi, c’est à l’utilisation efficace du soft power (en jouant notamment sur l’aide économique) et dans une moindre mesure du smart power qu’est confronté Obama. Soit il accompagne ou encourage des transitions pacifiques et démocratiques, en sorte qu’il peut renouer en partie avec les masses arabo-musulmanes qui lui en sauront gré. Soit il s’accroche à des régimes plus ou moins autoritaires qui ne proposeront que des évolutions cosmétiques et qui lui sont largement inféodés, et il lui sera reproché sa pusillanimité. Mais même s’il remportait un succès sur le point précédent, resterait encore une fois en suspens la question palestinienne avec son irrésistible centralité Un statu quo serait d’autant plus insupportable que les nouveaux régimes en place ou les anciens, rénovés en partie pour ne pas sombrer, auront de plus en plus de difficultés à s’aligner sur Washington. La diplomatie américaine apparaitra encore plus isolée qu’elle ne l’est l’actuellement, accélérant le moment de vérité qui l’amènera à réviser son indéfectible alliance avec Israël, à moins qu’une dangereuse fuite en avant ne soit privilégiée du côté des deux partenaires. L’instabilité actuelle offre une opportunité en ce sens, fut-elle illusoire et risquée.

Notes

[1Voir sue ce point notre analyse récente, « Obama face au conflit israélo-palestinien : entre espoirs et réalités », Geostratégiques, n°29 (Où va l’Amérique d’Obama ?) 4ème trimestre 2010, pp. 193-208 (voir www.strategicsinternational.com ou strategicsinternational.com/29_13.pdf

[2Jean Charmelot, « Le smart power américain : un défi pour l’Europe », Questions d’Europe N°27, Fondation Robert Schuman, 9 février 2009 ( www.robert-schuman.eu ). L’auteur précise qu’il a été « théorisé » en 2004 par Suzanne Nossel, responsable alors d’Human Rights Watch, dans Foreign Policy, certains n’hésitant pas alors à établir une comparaison prestigieuse et audacieuse avec la doctrine d’endiguement proposée par George F. Kennan au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale.

[3Et qui correspond finalement à une pratique ancienne de la diplomatie et de la politique étrangère américaine qui réunit plusieurs écoles de façon simultanée quels que soient les présidents (idéalistes wilsoniens, réalistes hamiltoniens et jeffersoniens, jacksoniens agressifs), malgré quelques inflexions notables ici ou là.