Skip to content

Accueil > Recherche > Le nucléaire et ses vecteurs : prolifération et contre-prolifération > L’emploi de l’arme nucléaire : où en sommes nous aujourd’hui ?

L’emploi de l’arme nucléaire : où en sommes nous aujourd’hui ?

mardi 8 novembre 2005, par François Géré

François Géré propose un article d’opinion relative à la posture de dissuasion nucléaire dans le monde contemporain. Présentation offerte lors du colloque intitulé "La Defense nationale de la France en question", les 23 et 24 septembre dernier.

Il est toujours gênant de venir dire : « plus ça change et plus c’est la même chose »
Ce qui change c’est l’environnement géopolitique et la nature de l’ennemi. Mais l’arme nucléaire reste constante dans son principe sinon dans ses effets et en dehors de la stratégie de dissuasion, il n’y a point d’alternative.

Ceci conduit à examiner la notion d’emploi qui est ambiguë. En effet, une mauvaise interprétation de la pensée du général Beaufre a conduit à croire à une antinomie entre dissuasion et action.

1. Le virtuel « si » et le réel : la mise en œuvre effective de l’arme, son application.

Le politique et le stratège emploient l’arme nucléaire dans leur manœuvre générale du temps de paix. Outre le statut très particulier sur la scène internationale, l’outil nucléaire permet de gagner des degrés de liberté d’action.

En temps de crise, la gesticulation de l’arme et de ses vecteurs constitue un emploi : le déplacement du porte-avions avec les vecteurs qui peuvent être armés de missiles nucléaires, les patrouilles de sous-marins, jusqu’aux essais nucléaires sont autant d’actions au service de la manœuvre dissuasive visant à décourager les velléités d’agression de l’adversaire et à lui donner la mesure du risque à intégrer dans son propre calcul stratégique.

Les essais nucléaires ont constitué autant de signaux de la compétence nucléaire et de la crédibilité des moyens disponibles. A sa manière le laser-mégajoule est là aussi pour garantir qu’en dépit de la cessation des essais la France ne perd pas sa compétence nucléaire militaire.

Il y a donc bien « action des savoirs et des forces mais au service d’un but stratégique inscrit dans le virtuel. En ce sens la dissuasion nucléaire diffère totalement des dissuasions conventionnelles. C’est à toute la difficulté intellectuelle : le réel est placé au service du virtuel et le responsable ainsi que son entourage concerné) doivent donner à penser que le virtuel pourrait s’actualiser au cas où l’ennemi se déciderait à franchir le seuil dont on se garde bien de préciser le niveau et le moment. De ce point de vue rien n’a changé. Je dirais même, considérant l’Inde et le Pakistan et corrélativement l’Inde et la Chine que le processus suit son cours inexorablement.

On a beaucoup reproché au président Giscard d’Estaing d’avoir écrit dans ses mémoires de président que jamais il n’aurait eu recours à l’arme nucléaire. Cela n’a aucune importance dès lors qu’il fait cette déclaration après sa sortie de charge. De toutes manières, rien ne préjuge de ce que ferait un président une fois constaté l’échec de la manœuvre dissuasive. L’action adverse une fois prononcée, on peut essayer de le ramener à la raison par une frappe dite « d’ultime avertissement » . Et ensuite, que ferait-on ? A lui d’y songer tandis qu’en fonction des circonstances, le chef de l’état pourrait choisir de ne pas dépasser le premier stade.

2. Prévention, préemption, représailles et emploi en premier

L’effet dissuasif ne peut être produit que si on laisse planer le doute chez l’adversaire sur nos propres intentions et notre comportement final.
Il faut donc créer l’incertitude et donner à penser que notre résolution est sans faille. Bref il faut inquiéter.
C’est ce que font aujourd’hui les Etats-Unis. Et Mr Rumsfeld fait peur mais pas à Ben Laden, ni à Pyong-Yang, ni à Téhéran, mais bien plutôt aux alliés des Etats-Unis....Les Américains sont des gens sérieux mais leur politique déclaratoire manque aujourd’hui d’une communication sérieuse.
On parle de petites armes et de pénétrateurs nucléaires qui seraient des armes d’emploi permettant de transgresser le tabou et de franchir le seuil sacré du virtuel au réel.

Il s’agit de programmes qui font travailler les équipes de Los Alamos ou Livermore. Pourquoi pas ? Que Mr Rumsfeld donne le sentiment qu’il est capable de conseiller le pire au président Bush après tout, aussi, pourquoi pas ? Même si cela donne le sentiment d’une posture de guerre froide rappelant dans un contexte très différent l’attitude de Nixon cherchant, de temps à autres, à jouer les « dingues » capables de tout. Face à l’Union Soviétique il n’était as mauvais de réitérer le message « MAD » (mutual assured destruction).

Ce qui peut sembler plus préoccupant c’est la nouvelle triade définie par la Nuclear Posture Review de 2001 qui fait entrer les armes conventionnelles précises et à longue portée dans la panoplie dissuasive. Cette innovation semble porteuse d’une banalisation du nucléaire, moyen parmi d’autres. Cependant un tel affichage ne nous dit rien de l’ultime décision présidentielle en son âme et conscience

S’agissant de l’emploi en premier les conditions n’ont pas changé. Toute agression majeure contre les intérêts vitaux, indépendamment des moyens utilisés reste justiciable de la représaille nucléaire.
En revanche, en l’absence d’ennemi désigné, elle est sortie de la relation du Faible devant le Fort ce qui lui permet, pour le moment, de ne plus adopter la stratégie anticités ou encore contre valeur.

La France n’a donc pas changé de concept en matière de stratégie nucléaire. Elle a modifié son dispositif et fait évoluer ses moyens de manière à maintenir la crédibilité de l’effet dissuasif à l’égard d’éventuels ennemis qui prononceraient une agression majeure. Elle renforce la souplesse de son dispositif tant dans le domaine des armes dans celui des moyens de commandement et de transmission. De ce fait, elle recourt à un ciblage plus complexe, plus diversifié. La notion de « défense tous azimuts » suggérée par le général Ailleret en 1968 a pu s’incarner mais trente-cinq ans plus tard. C’est dire que du projet politico-stratégique à sa possible réalisation les frictions conjugués de l’événement et de la technique font peser un lourd tribut.

De ce fait, il paraît assez vain de parler de « puissance régionale ». Le sous-marin nucléaire avec ses missiles, le porte-avions en déplacement sur les océans n’ont que faire du régional dès lors qu’ils couvrent le monde de l’ombre dissuasive. Et la question de la stratégie vaut pour n’importe quel pays dès lors qu’il dispose de l’arme nucléaire. Avec Albion et les AN 22 étions nous une « puissance régionale » ? Cela n’a guère de sens.
Ainsi la France a-t-elle gagné, au fil des années en souplesse et en subtilité dans la manœuvre pour la dissuasion efficace.