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Vrais dangers, fausses stratégies

lundi 6 septembre 2004, par François Géré

François Géré, « Vrais dangers, fausses stratégies », Le Figaro, 15 octobre 2004.

Certes, le 1er septembre 2004 ne fera pas date comme le 11 de 2001. Cependant, le cumul d’actions disparates en Irak, Tchétchénie-Ossétie, Israël produit un effet de masse. Enlèvements, prises d’otages, opérations suicides, tout se passe comme si une condensation s’était produite. On pourrait être tenté d’en conclure que ces actions sont concertées et d’invoquer une conspiration islamiste et une sorte de centrale « al-Qaïda ». Il n’en est rien, sauf dans l’esprit des paranoïaques du complot. Il y en a toujours eu ? Et des manipulateurs d’opinion, il en est de plus en plus nombreux, installés au plus haut niveau de certains États.

Toutefois, il existe bien une inspiration commune qui favorise la création de conditions objectives.

Même dispersée, même décentralisée, une stratégie crée des effets globaux dès lors qu’elle se réclame d’un message idéologique identique. L’explication du phénomène actuel est arithmétiquement simple : dès lors que les opérations terroristes augmentent et se répandent dans l’espace, elles finissent par créer des phénomènes de condensation dans le temps. Une périodicité calendaire s’établit : les élections politiques en Espagne, et maintenant les rentrées scolaires de France et de Russie. Les cibles ne sont plus seulement les sites à risques ou les lieux symboliques mais aussi les dates qui ponctuent la vie ordinaire, politique et sociale, des États démocratiques sont visés.

Le danger réside dans l’espérance de mauvaises réponses, de réactions mal orientées face aux provocations délibérées des organisations terroristes. Dans cette lutte des volontés et des` identités, les véritables cibles ne sont pas tant les « sites sensibles » que les perceptions socioculturelles. De fait, un affolement politico-médiatique tend à s’installer. Dire ou ne pas dire ? Les politiques craignent tout. Avec empressement, on condamne officiellement ce qui relève de la mythomanie. On prend pour acte terroriste la vengeance du premier employé congédié. Du coup, les États-Unis croient, en majorité, que la France est en proie à l’antisémitisme. Et les déclarations de M. Sharon, soucieux de relancer dans son pays une immigration languissante, perturbent les Français de toutes confessions. L’engrenage s’est mis en marche, celui des extrémismes, des fanatismes et des intolérances. Apprentis sorciers, certains gouvernements croient pouvoir manipuler ces actions au profit de leurs intérêts politiques.

Les attaques de l’islamisme révèlent autant qu’elles les provoquent les défaillances des démocraties politico-médiatiques. Cependant, les services de sécurité font leur travail. Non sans pesanteurs et rivalités bureaucratiques, certes. Mais avec sérieux et compétence. Il faudra un jour rendre hommage — je dis bien — à l’ancien patron de la CIA George Tenet qui a fait de son mieux pour mener des missions diplomatiques délicates au Proche-Orient puis faire fonctionner son administration dans la turbulence brouillonne de la nouvelle Maison Blanche tenue par MM. Cheney et Rumsfeld. Il faudra reconnaître (la presse américaine l’a déjà fait) la qualité des analyses des experts chevronnés du département d’État qui ont indiqué, au bon moment, que la guerre n’était pas la solution en Irak et que les prétextes invoqués ne reposaient sur rien.

Or, dans la campagne électorale américaine, la priorité soudainement donnée à la lutte contre le terrorisme nucléaire constitue non seulement une surenchère politicienne, mais une bourde d’orientation stratégique. Tous les spécialistes de la lutte contre la prolifération nucléaire et les trafics savent que ce risque mérite une grande attention. Toutefois, la stratégie pour le traiter doit rester patiente, non spectaculaire. II n’y a pas lieu d’effrayer le public sur un dossier remarquablement bien contrôlé depuis plus de dix ans grâce à une exceptionnelle coopération internationale entre les nombreux services concernés en Europe, en Russie et aux États-Unis.

Martelons ce fait : le tissu policier et sécuritaire qui s’est développé dès 1991 (fin de l’Union soviétique), sans prétendre à une impossible perfection, n’a cessé de prouver son efficacité. Contester cette réalité relève d’une manipulation à laquelle de nombreux acteurs politiques peuvent avoir intérêt. Le danger est également là.

Ces erreurs d’orientation ont pour conséquence l’engagement sur de fausses voies, qui prennent l’ombre pour la proie. Qu’une faille survienne, matérialisée par un attentat tragique, et les responsables clament à l’absence d’efficacité des services compétents.Retour ligne automatique
Or ces services sont soumis à des directives qui orientent leur action. Le problème actuel vient de ce que l’autorité gouvernementale de certains États, au premier chef les États-Unis, mais aussi la Russie et ceux qui les suivent trop volontiers, ne parviennent pas à déterminer le centre de gravité de l’adversaire. L’action est de ce fait trop réactive, défensive, elle a un temps de retard.

Où trouver le ou les centres de gravité du terrorisme actuel ? C’est l’intolérance wahhabite. C’est le double jeu de certains États musulmans. Ce sont les effroyables lacunes dans le domaine de l’éducation, abandonnée aux sectes.Retour ligne automatique
L’idée d’une réforme du Grand Moyen-Orient n’est pas en soi une absurdité, mais elle suppose une stratégie globale, rassemblant les gouvernements dans un esprit d’équité et de bénéfices mutuels. Elle ne saurait être conduite par un seul pays, surtout lorsque le gouvernement de ce pays s’est discrédité dans toute la zone par sa décision d’attaquer l’Irak sur de faux prétextes. Ne pouvant être menée par les « Occidentaux », elle doit provenir d’une « stratégie douce » de soutien aux vecteurs de pluralisme religieux et politique, d’organisation de l’éducation et de la diversité culturelle.

Les centres de gravité, c’est aussi l’extrême fragmentation de ces groupes radicaux. Les dissensions internes sur la stratégie à conduire, les rivalités de personnes qui souvent se résolvent à coups de voitures piégées. En conséquence, au plan strictement opérationnel, il convient, dans le respect rigoureux des droits de l’homme, de conduire une lutte « dure » contre les organisations terroristes, leurs réseaux, leurs camps, etc., et d’exploiter les contradictions mentionnées.

À entreprise totale il faut opposer une stratégie intégrale. Elle doit procéder d’un raisonnement concerté et d’une vraie coopération stratégique pour ne pas se voir tirée dans tous les sens par le jeu des égoïsmes. Des égoïsmes voués à l’impuissance...