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Quatre généraux et l’apocalypse : Ailleret-Beaufre-Gallois-Poirier

mardi 8 mars 2016

François Géré, « Quatre généraux et l’apocalypse : Ailleret-Beaufre-Gallois-Poirier », Stratégique n°53 La stratégie française, 1992/1.

Ni biographie, ni hagiographie. Cet essai de synthèse porte sur la réflexion stratégique, bornée au domaine nucléaire, menée entre la fin de la deuxième guerre mondiale et la fin de la guerre froide par quatre hommes dont l’entreprise a contribué à placer la France dans une position exceptionnelle. Sans doute n’ont-ils pas été les seuls et tant au niveau politique que sur le plan technique des milliers d’hommes ont participé. En revanche, sur le plan de la théorie stratégique leurs figures dominent, et de loin. Cet essai se veut critique. On ne prend pas à la légère des réflexions aussi magistrales. Mais elles n’ont nul besoin d’une révérence un peu servile. Pour autant, m’aventurant, je sais mes risques et périls. Voilà qui explique la forme de cette étude.

"Nous nous entreglosons" dit Montaigne au début des Essais.

Il m’a semblé préférable d’adopter ouvertement ce parti pris de la glose. Pour trois raisons. D’abord autant restituer l’authenticité de pensées que paraphrases et allusions ont fréquemment trahies. Ensuite, parce qu’en raison de leur cohérence et d’une vision stratégique exceptionnellement perspicace ces pensées nous aident à reconnaître les voies de la stratégie de l’après-guerre froide. Parlant essentiellement d’une dissuasion nucléaire du faible au fort face à un adversaire dont je ne vois plus trace aujourd’hui, elles nous aident à faire le départ entre ce qui valait hier et nous guident, par défaut, vers ce qui devrait être pensé pour demain.

Enfin, troisième raison, un commentaire franchement démarqué permet au lecteur de déterminer sans ambiguïté la situation, donc la responsabilité de celui qui intervient aujourd’hui par rapport à ces études et ces raisonnements qui se sont développés entre 1945 et 1989.

Un dernier mot en finira avec ces préliminaires.

L’œuvre des quatre hommes couvre la quasi-totalité du champ stratégique mais chacun d’eux a sa spécificité par formation ou par goût personnel. Polytechnicien, Ailleret a plus volontiers exploré la stratégie nucléaire du point de vue de la technique appliquée et de la méthode de raisonnement tactique. Très sensible lui aussi aux évolutions des matériels, le général Gallois travaille si volontiers sur l’interface entre stratégie et politique qu’il pousse parfois ses feux très loin dans ce dernier domaine. Beaufre et Poirier, plus classiques, ont davantage recherché la formalisation théorique de la stratégie. Tous quatre se sont fait historiens. A la manière des stratèges bien sûr. En dérobant à l’histoire la quantité suffisante mais nécessaire d’enseignements propres à valider leurs axiomes et à étayer leurs démonstrations. La richesse de l’ensemble est donc si grande qu’on n’entend point ici rendre compte du tout. On s’est limité, litote humoristique, à ne considérer que l’apport de ces quatre officiers à la conception et à la formulation de la stratégie nucléaire de la France, en s’efforçant simplement de préserver la relation englobante récursive qui lie la stratégie nucléaire à la stratégie militaire en général.

De leurs biographies respectives, on se bornera à attirer l’attention sur quelques traits de leur carrière propres à les réunir ou à les distinguer.

Dans ce groupe qui tient à l’intérieur d’une seule et même génération qui commence avec le siècle et se termine avec la première guerre mondiale, notons trois terriens et un aviateur (Gallois), trois coloniaux et un métropolitain (Gallois, encore), trois "OTAN" et un "français" (Poirier). Jeu de "petites différences" qu’unit l’expérience historique commune. Bien entendu, il y a cet écart de 16 ans entre Beaufre le plus ancien et Poirier le plus jeune. Dans une carrière militaire cela n’est pas sans incidences, mais tous quatre ont été confrontés aux mêmes problèmes, éprouvé sinon les mêmes expériences du moins partagé la même ambiance expérimentale. On remarquera qu’ils ont tous en commun l’expérience de la défaite de 1940 et de l’humiliation de la France qu’aucun n’accepta mais dont ils ont pensé profondément qu’il fallait désormais tout faire pour que semblable désastre, jamais, ne puisse se reproduire. Ils ont aussi fait l’expérience de l’extraordinaire fragilité des alliances et de l’égoïsme que révèle le test des crises internationales.

Enfin, quatre pédagogues, enseignants acharnés à convaincre, à surmonter par la seule puissance du raisonnement des auditoires qui n’étaient pas seulement composés de leurs pairs puisqu’aussi bien c’était la société française tout entière, civile et militaire, politique et religieuse, qu’il fallait gagner. (...)


François Géré, « Quatre généraux et l’apocalypse : Ailleret-Beaufre-Gallois-Poirier », Stratégique n°53 La stratégie française, 1992/1.

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