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Pour une Europe plus sûre dans un monde équilibré

lundi 16 mai 2005, par François Géré

Parce qu’il exige une réponse simple tout référendum doit mettre l’électeur face à un choix clair. Dans les domaines des relations internationales et de la défense, la situation se présente sans ambiguïtés : l’adoption du traité entraînerait un renforcement des capacités d’action de l’Union ainsi que les conditions de sa sécurité, le rejet provoquerait un affaiblissement grave et durable qui se répercutera sur les autres secteurs économiques et sociaux.

François Géré, « Pour une Europe plus sûre dans un monde équilibré », Libération, 16 mai 2005.

Parce qu’il exige une réponse simple tout référendum doit mettre l’électeur face à un choix clair. Dans les domaines des relations internationales et de la défense, la situation se présente sans ambiguïtés : l’adoption du traité entraînerait un renforcement des capacités d’action de l’Union ainsi que les conditions de sa sécurité, le rejet provoquerait un affaiblissement grave et durable qui se répercutera sur les autres secteurs économiques et sociaux.
L’enjeu n’est en effet rien moins que l’existence politique de l’Union européenne sur la scène diplomatique internationale, et rien moins que sa crédibilité en tant que pouvoir militaire capable d’assurer sécurité et protection.Retour ligne automatique
On aime en France à mettre en avant la notion d’Europe-puissance dont s’effarouchent certains membres. Sans doute à tort, mais là n’est pas encore la question. Avant d’être puissant, il faut exister. Dotée d’un président du Conseil européen et d’un ministre des affaires étrangères, dont il est entendu que les pouvoirs sont limités, l’Union européenne disposera cependant d’une représentation identifiable et durable qui pourra porter parole devant les États comme au sein des instances internationales (ce qui est parfois le cas mais, comme en coulisses, sans qu’on le sache vraiment). Il appartient souverainement aux états membres de donner à cette voix nouvelle le degré d’engagement et de responsabilité qu’ils souhaitent en fonction de leurs intérêts. On jugera de la qualité et on en appréciera les effets. Encore faut-il commencer. Et rien ne sert de faire du maximalisme en prétendant que le traité ne donne pas assez de pouvoir au ministre des affaires étrangères. Le mouvement se prouve en commençant à marcher.

Tous ceux qui aspirent à l’existence réelle d’un monde multipolaire attendent l’apparition de cette personnalité européenne. Immédiatement, elle ne disposera certes pas de la puissance des États-Unis. Mais l’Union pourra se présenter comme un acteur crédible face aux puissances émergentes : Chine, Inde, Brésil. Ainsi seront réunies les conditions d’un équilibre pluraliste et d’une distribution équitable de la puissance. Ainsi évitera-t-on ce qui pourrait rapidement devenir le cauchemar du XXIè siècle : une bipolarisation sino-américaine.

Il est évident, en ce moment même, que la majeure partie du monde est en faveur de cette identité européenne dont les perceptions et les pratiques se distinguent du modèle offert par les États-Unis. Mais l’histoire n’attend pas. Si le virage est manqué, si l’UE régresse politiquement pour une génération, les autres n’attendront pas. Équilibres et déséquilibres mondiaux se développeront en notre absence.Retour ligne automatique
Quant à ceux qui croient encore, même sincèrement, que le retour à la souveraineté nationale permettrait de raffermir la position de la France, disons tout net que ce temps est révolu parce que le processus d’intégration européen est allé trop loin et trop profond pour n’être pas irréversible sans désastre complet. Une régression laisserait chacun dans un état d’affaiblissement qui conduirait à la recherche de protecteurs. Ce raisonnement vaut également pour le Royaume-Uni qui a cherché à se préserver et à tirer le meilleur parti de deux mondes : européen et atlantique, tout en restant souverain. Mais aujourd’hui, comme la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne et tous les autres, précisément à cause des liens existants, le Royaume-Uni n’a d’autre choix que l’affirmation de sa personnalité politique européenne. Que vaudrait encore le siège britannique au Conseil de Sécurité des Nations-Unies ?

Le refus d’exister qu’exprimerait le non français aurait immédiatement et durablement de très graves conséquences pour la sécurité de l’Europe elle-même. Retour ligne automatique
Depuis juin 1999, après la guerre du Kosovo, l’Union européenne a voulu sortir de son état d’impuissance militaire. A cette occasion, elle décida de se doter d’un Haut Commissaire pour les relations internationales, Javier Solana. Depuis, elle a entrepris de construire, non pas une armée européenne, mais un corps européen, conjonction de forces capables de se déployer rapidement et de mener une action durable. C’est la voie de l’autonomie stratégique européenne. Depuis, l’UE est parvenue à formuler un concept stratégique qui oriente l’action des états membres. Chemin difficile, semé d’ornières financières, qui tient forcément compte de l’existence de l’organisation -militaire- du traité de l’atlantique Nord (OTAN). Le rappel en toutes lettres de cet acronyme familier est là pour dire que l’alliance de 1949 était avant tout militaire, destinée à prévenir une agression « communiste » et à protéger l’Europe de l’Ouest. Aujourd’hui la sécurité de l’Europe est d’une toute autre nature. C’est notre continent entier, ses abords, ses périphéries qu’il importe de protéger par une double approche : d’abord l’imposition de la paix intérieure par le règlement durable et définitif des contentieux balkaniques, ensuite coopérative avec des voisins qu’il n’y a pas lieu de tenir pour des ennemis, mais bien plutôt des associés : la Russie à l’est et, évidemment, le monde maghrébin au Sud.

Conformément à l’alinéa 7 de l’article 1-40 du traité l’alliance a vocation prioritaire à remplir cette mission. Il en va de sa raison d’être. Elle doit devenir le creuset de la constitution de forces capables de répondre aux besoins de la sécurité européenne, à l’intérieur de son espace comme sur ses abords. Elle ne saurait se transformer en une pourvoyeuse de moyens pour des opérations occasionnelles à travers le monde, totalement déconnectées des besoins de défense de l’Europe. Tel est le débat d’aujourd’hui qui n’a plus rien à voir avec les enjeux des années 1960 dans un monde bipolarisé par la guerre froide. Inutile d’invoquer les mânes du général de Gaulle. Inutile également de disputer à perte de raison sur les subtilités introduites dans le chapitre II article 1-40-43 du traité (dispositions particulières touchant la PESC et la PESD). Elles ne sont là que pour autoriser toutes les évolutions, en fonction des circonstances concrètes et des besoins réels.

Pour autant, ni la PESD ni l’OTAN ne peuvent se permettre de négliger la dimension mondiale de la lutte active et, en certains cas, préventive, contre l’activité terroriste. On touche ici à l’ultime composante de la stratégie de protection de l’Union européenne : la lutte contre le terrorisme. Posons très gravement la question : veut-on régresser dans ce domaine ? Depuis le 11 septembre 2001, depuis les attentats de Madrid de mars 2004, l’Union européenne a beaucoup travaillé pour harmoniser les conceptions et les procédures. Chaque agression, reconnaissons-le, a donné une impulsion nouvelle pour surmonter les innombrables obstacles. Allons nous, nous-mêmes, nous arrêter, bloquer notre marche en avant en laissant l’initiative aux terroristes qui s’apprêtent à nous frapper une fois de plus ?

Le traité constitutionnel, aussi imparfait, aussi gênant soit-il dans son byzantinisme, représente une opportunité en vue de l’établissement d’un monde multipolaire, mieux équilibré, moins injuste. Il jette les bases de la mise en place d’une protection stratégique de l’Union européenne par l’Union européenne comportant le renforcement de sa sécurité intérieure et de sa capacité à construire un environnement stable et coopératif. Dire non, c’est claquer la porte au nez de l’Histoire, c’est se déconsidérer au regard du monde, c’est revendiquer l’impuissance comme principe directeur. C’est courir le risque de l’abandon à tous les protectorats et à tous les hasards d’une compétition internationale sauvage dont le terrorisme
saura tirer le meilleur profit.


Paru dans Libération du lundi 9 mai 2005.