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Irak, la politique des suicides

mardi 11 janvier 2005, par François Géré

Partie intégrante de l’insurrection, l’usage précis et organisé des bombes humaines est hautement révélateur des enjeux stratégiques du conflit.

« Regain de violence à l’approche des élections en Irak » : pour qui, au quotidien, observe la guerre qui s’y déroule, cette formulation surprend. Depuis la nomination du gouvernement de M. Allaoui, une insurrection enflamme les deux tiers du pays. Chaque jour, par dizaines, des opérations de guérilla prennent pour cible hommes et biens, militaires et civils.

Sous le feu, le pouvoir actuel s’emploie, comme il est logique, à minimiser l’ampleur des attaques dont il est l’objet. Mais l’observation des faits ne permet pas de corroborer cette approche. Plus encore, l’Irak est devenu depuis quelques mois le théâtre d’emploi d’une des armes les plus inquiétantes : l’opération-suicide. La fréquence tournant à la banalité, on n’y a accordé que peu d’attention. L’usage de l’arme humaine est cependant hautement révélateur des enjeux en Irak et dans l’ensemble de la zone (Syrie, Iran, Arabie Saoudite).

Le phénomène frappe d’abord par son importance.

Propulsée sur la scène mondiale par les attaques du 11 septembre, la pratique de l’action-suicide avait surtout retenu l’attention en raison de son caractère spectaculaire en Israël et dans les territoires occupés. En 2003 et 2004, ces attentats ont décru grâce à l’implacable efficacité de la riposte de l’Etat hébreu. Mais au même moment l’Irak est devenu le théâtre privilégié de ces sacrifices meurtriers. Qu’on en juge : tandis qu’en 2003 on recensait une petite centaine d’opérations-suicides dans le monde,en 2004, il y en a eu près du double (180), dont 80 % ont été commises en Irak. Ce phénomène s’explique par le fait qu’à partir de septembre 2004 (intronisation du gouvernement de M. Allaoui), ces actions n’ont cessé d’augmenter. Au dernier trimestre, elles ont fait 473 morts et 1 058 blessés (statistiques IFAS). Cette intensité suggère un état d’exaltation et d’émulation dans la recherche de la mort caractéristique du sacrifice meurtrier. Traditionnellement, on avait tendance à l’attribuer aux shiites en raison du culte du martyr développé par l’Iran dans la guerre contre l’Irak, puis repris par le Hezbollah au Liban. L’utilisation de l’arme humaine avait provoqué le retrait des forces américaines du Liban en 1983, et fortement ébranlé la position française. Elle avait, par la suite, mis à mal les forces israéliennes peu préparées à cette forme d’agression. Revoici, vingt ans après, ce procédé en pleine action sur le théâtre irakien. Les acteurs et les buts ont certes changé. Mais de quoi s’agit-il ?

Partie intégrante de l’insurrection, l’utilisation de l’arme humaine s’ajoute aux actions menées quotidiennement à coups de roquettes, de lance-grenades et de mines. Les cibles ne sont donc pas foncièrement différentes. Toutefois, le recours à cette arme présente un caractère plus précis, mieux organisé, et pour tout dire, plus politique et plus symbolique. Quel que soit le mode opérationnel choisi, trois catégories de cibles apparaissent : l’occupant américain, le gouvernement irakien « collaborationniste », ses dirigeants comme ses forces de sécurité, enfin les Kurdes et les shiites tant les populations que les dirigeants politiques et religieux.

S’agissant des Américains, l’objectif est triple : les embarrasser politiquement, les frapper sur le ventre mou de leur énorme logistique et entamer leur moral :

1) Les embarrasser politiquement c’est les faire apparaître comme la seule véritable force armée en Irak de manière à décrédibiliser les forces de sécurité irakiennes. Les troupes américaines doivent donc sortir de leurs casernes pour « faire le travail ». Du coup, elles doivent se déplacer, développer leurs réseaux logistiques qui constituent autant de cibles faciles pour les embuscades. Finalement, une propagande apparemment simpliste mais efficace à force de répétition, actions à l’appui, s’en prend au moral des forces américaines. Elle cherche à pousser à la faute l’administration américaine. Non sans succès vu la rigidité mentale du secrétaire Rumsfeld et de son équipe qui ont réussi en une phrase (« une armée se bat avec ce qu’elle a ») à choquer la communauté militaire américaine (et internationale, ce qui se sait moins). Dans ces conditions, on comprend que les Etats-Unis cherchent à réduire l’impact médiatique des attaques-suicides.

2) Faire obstacle à la légitimisation du gouvernement Allaoui non seulement parce qu’il est issu du choix américain, mais surtout parce qu’il n’est pas entré dans le nécessaire dialogue avec toutes les parties en présence, y compris les gouvernements voisins de l’Irak. Les attentats visent à liquider les collaborateurs en chef, à décourager les ralliements et à creuser le fossé entre la population et l’autorité en place.

3) Exacerber les tensions ethniques et religieuses ainsi que les multiples divisions claniques et tribales de la société irakienne traditionnelle que, recourant à un mélange de terreur et de prébendes, la dictature baasiste avait su gérer durant moins de quarante ans (ce qui est peu). Il s’agit de radicaliser tous les antagonismes, les dresser les uns contre les autres, bref faire de l’Irak occupé par les Américains un foyer d’instabilité.

Pour savoir qui organise et exécute les opérations-suicides, il suffit d’appliquer le vieil adage « dis-moi à qui le crime profite ». En ce sens, le choix des cibles dévoile les buts et, in fine, désigne les responsables.

Il ne s’agit certainement pas de « désespérés » comme le disent les autorités. Certes, il existe toujours un fond tragique dans la mort acceptée. Pour autant, tout, sur le terrain et dans le contexte des enjeux politiques qu’annoncent les élections, montre le caractère stratégique, calculé et délibéré de ces actions perpétrées par trois catégories d’acteurs.

­-Ansar al-Islam : ce groupe sunnite qui s’est « fédéré » dans la mouvance Al-Qaeda a toujours servi d’arme contre les Kurdes. Il ne fait que poursuivre les campagnes de terreur déjà entreprises à l’époque de Saddam Hussein. Efficacement contré par les autorités kurdes depuis un an, le groupe recherche plus volontiers des cibles « chiites ».

­-La fraction la plus radicale des milices baasistes qui, encadrée par les anciens responsables des services spéciaux de Saddam Hussein, prétend défendre les intérêts de la minorité sunnite et des différents clans qui la fractionnent.

­-Les « étrangers », issus de tout le Moyen-Orient, du Caucase, d’Asie centrale et parfois du Maghreb, volontaires entrés en Irak dès le début de l’année 2003 (Zarqawi et bien d’autres). Il s’agit d’une nouvelle génération de « martyrs » d’une petite trentaine d’années qui n’a pas connu l’Afghanistan soviétique.

Quant aux shiites, soucieux de faire entendre leur voix majoritaire à l’occasion des élections, ils ont fait preuve de la plus grande retenue. L’entreprise aventuriste de Moqtadar al Sadr fut finalement contrôlée par l’ayatollah Sistani et les autres autorités religieuses. Les shaheed (martyrs) ne sont donc pas vraiment entrés en action. Mais ils sont là, sans doute plusieurs milliers, en réserve en cas de guerre civile après une éventuelle faillite du processus électoral.

En dehors d’une cible « objective » commune mais pas forcément principale, à savoir les Etats-Unis, ces composantes ne sont pas coordonnées. C’est leur faiblesse majeure. Qui plus est, leurs intérêts divergent et l’affrontement entre elles apparaît constamment en filigrane.

Reste une dernière interrogation, quels sont la valeur présente et le potentiel futur de ces opérations-suicides ?

L’interprétation optimiste et officielle consiste à n’y voir qu’une bravade sanglante de « desperados » s’étouffant eux-mêmes dans un ultime bain de sang. Mais aujourd’hui tout se passe comme si, l’Irak était devenu un de ces « États défaillants » où s’affrontent des factions aussi nombreuses qu’incontrôlables. Les plus habiles s’efforcent de manipuler la puissance militaire américaine, éléphant désorienté qui s’agite au milieu des porcelaines. Dans ces conditions, les chefs historiques que sont devenus Ben Laden et Zawahiri peuvent, non sans précautions et réticences, « introniser » Abou Moussad al Zarqawi, ses cellules et ses bandes dont l’allégeance n’est pas toujours garantie. En dépit de ces difficultés internes, apparaît sur la scène irakienne une organisation politique qui donne des directives, conduit une stratégie militaire associée à une intense lutte idéologique.

Cette nouvelle force politique en Irak commence à disposer de la capacité à former et entraîner plusieurs centaines de volontaires pour des opérations-suicides constituant pour l’avenir un danger majeur. Ils vont pouvoir essaimer dans la péninsule Arabique pour mener, en plus grand nombre, des attaques de déstabilisation. Enfin, rien ne permet de penser que le phénomène reste confiné à cette zone, quand bien même restera-t-elle le point focal. Et si nous, Européens, venions à négliger les tueurs-suicides, eux ne nous oublient pas.

Texte paru dans "Libération" du 10 janvier 2005 - liberation.fr