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Guilad Shalit : les enjeux d’une libération pour le Mouvement de la résistance islamique (Hamas)

mardi 9 février 2010, par Olivier Danino

En novembre 2009, l’ensemble des médias internationaux évoquait la possibilité d’une libération de Guilad Shalit enlevé le 25 juin 2006 par le Hamas, l’Armée de l’Islam et le Comité de résistance populaire. Certaines rumeurs allaient jusqu’à affirmer que le soldat israélien avait été déplacé en Egypte dans l’optique d’un échange imminent. Rien ne s’est passé et Guilad Shalit est toujours aux mains du Mouvement de la résistance islamique. Le Hamas n’autorise aucune organisation humanitaire à lui rendre visite. Personne ne peut donc vérifier son état de santé. Ce point fait même l’objet de négociation avec Israël. En septembre 2009, le Hamas obtient effectivement la libération de vingt femmes en échange d’une vidéo prouvant que Shalit est encore vivant. Si cet arrangement indique alors que des négociations sérieuses sont en cours entre Israël et le Mouvement de la résistance islamique, il révèle surtout l’importance politique que revêt le soldat israélien pour le Hamas.

En effet, le Hamas veut montrer à l’opinion palestinienne qu’il reste un mouvement de résistance à Israël et qu’il est capable de ressortir vainqueur de sa confrontation avec l’Etat hébreu. Il veut faire oublier la situation dans laquelle se trouve la bande de Gaza, alors que non seulement le blocus israélien persiste mais que les relations avec l’Egypte se détériorent. Le Hamas est en quête de victoire politique pouvant le réhabiliter auprès de ceux qu’il a déçu. Le mouvement est effectivement conscient de perdre de sa popularité auprès des Palestiniens de Gaza. C’est un risque qu’il assume car il est persuadé que la population lui en sera plus tard reconnaissante. Néanmoins, dans un contexte de division avec le Fatah, et d’éventuelles élections présidentielles et législatives, c’est un risque qu’il sait être dangereux. Et si l’on observe comment le Hamas a agi lors de la conférence de presse donnée après la libération des prisonnières, on se rend compte que le besoin de se montrer face aux Palestiniens comme un mouvement de résistance est flagrant.

Le deuxième enjeu est interne au Hamas. Il s’agit de satisfaire certains hamsaoui, notamment des membres des Brigades Ezzedine Al-Qassam, qui formulent de vives critiques vis-à-vis de la direction du mouvement et avec qui les relations sont parfois compliquées. Il est d’ailleurs significatif qu’Ahmed Jaabri, le chef des Brigades, prenne part aux négociations au côté de cadres tel que Mahmoud al-Zahar. Ceci explique pourquoi le Hamas insiste pour que des hommes condamnés à des peines lourdes soient inclus dans l’accord et qu’il refuse l’expulsion de ces derniers vers l’étranger comme le demande le gouvernement de Benyamin Netanyahou.

Enfin, la libération de prisonniers palestiniens, surtout si celle-ci est massive, donnerait l’occasion au Hamas de se présenter comme le seul défenseur du peuple palestinien. C’est d’ailleurs pour affaiblir Mahmoud Abbas qu’il ne demande pas seulement la libération d’hamsaoui mais aussi de membres d’autres organisations et en particulier du Fatah. Plus intéressant encore, le Hamas insiste pour que Marwan Barghouti, condamné à la prison à perpétuité par Israël, soit également libéré. Il est a priori surprenant que le Mouvement de la résistance islamique cherche à faire sortir un homme qui, outre d’être membre du Fatah, pourrait éventuellement devenir son principal rival politique. Sa popularité auprès des Palestiniens est effectivement indéniable. C’est d’ailleurs l’une des raisons qui fait que sa libération peut être politiquement rentable pour le Hamas.
Mais surtout, c’est un moyen d’interférer dans le jeu politique du Fatah car Marwan Barghouti représente un courant différent de celui de Mahmoud Abbas. Le Mouvement de la résistance islamique applique ici un concept simple : diviser pour régner. Sa libération peut effectivement créer des tensions et entretenir les rivalités de pouvoir déjà vives dans le parti du président palestinien. Par ailleurs, si Barghouti arrive à s’imposer, le Fatah aura alors à sa tête un homme proche de certaines idées du Hamas. Car si Marwan Barghouti était favorable aux accords d’Oslo, il n’en reste pas moins qu’il considère l’usage de la violence comme un moyen légitime de lutte contre Israël. Quoiqu’il en soit, le Mouvement de la résistance islamique peut tirer avantage de sa libération.

D’autant plus que Marwan Barghouti dispose d’un large soutien et de l’admiration d’un grand nombre d’hamsaoui notamment en raison de ses activités armées. Il a été le chef des Tanzim avant d’être à la tête des Brigades des Martyrs d’al-Aqsa, qui ont imité les Brigades Ezzedine al-Qassam en menant des attentats-suicides contre des civils israéliens. Il s’est également exprimé à de nombreuses reprises pour la poursuite du dialogue avec le Hamas. Sa popularité au sein du Mouvement de la résistance islamique n’est pas à négliger surtout quand on sait que fin novembre 2009, au moment où les négociations pour la libération de Guilad Shalit étaient particulièrement avancées, des prisonniers du Hamas se sont exprimés contre un accord qui ne comprendrait pas Marwan Barghouti. Plus qu’un homme pouvant permettre la reprise du processus de paix et la signature d’un accord avec Israël, comme on le présente parfois, Marwan Barghouti semble surtout être l’homme de la réconciliation palestinienne.

Les enjeux que revêt la libération de Shalit expliquent en grande partie l’importance pour le Hamas de bien choisir le moment où il va décider de libérer le soldat israélien ainsi que l’intransigeance dont il fait preuve lors des négociations indirectes avec Israël. En effet, la politique de l’Etat hébreu concernant ses soldats est de tout faire pour garantir leur sécurité et de tout mettre en œuvre pour obtenir leur libération s’ils sont capturés. Le Hamas le sait et il en joue parfaitement. C’est ce qui explique la disproportion de sa revendication, mille prisonniers palestiniens contre un soldat israélien. Le Hamas a d’ailleurs des exemples qui démontrent, selon lui, la possibilité d’obtenir satisfaction et qui justifient sa fermeté. Le dernier en date est l’accord conclu entre le Hezbollah et Israël en 2008. L’Etat hébreu a effectivement échangé le corps de deux soldats contre ceux de près de deux cents combattants libanais et palestiniens et surtout contre cinq hommes parmi lesquels figurait Samir Kuntar qui avait été condamné à la prison à vie par Israël en 1980.

Mais à force d’attendre, le calcul du Hamas peut se révéler infructueux. En effet, le nombre d’Israéliens favorables à une libération au prix fort de Guilad Shalit diminue depuis quelques mois. Le débat porte sur deux aspects. Le premier concerne la pertinence d’échanger un soldat contre des centaines de prisonniers. Cela revient à poser une question particulièrement difficile : doit-on libérer Shalit alors qu’un accord aussi disproportionné serait contre-productif stratégiquement et ne ferait qu’encourager le Hamas à renouveler d’autres enlèvements de soldats ou de civils ? L’autre élément qui anime le débat en Israël, et c’est certainement celui qui explique le mieux la réticence à un accord avec le Hamas au prix fort, concerne la libération de prisonniers palestiniens responsables d’attentats-suicides. Les familles de victimes ne cessent de manifester et d’exprimer leur colère face à cette éventualité. Néanmoins, Benyamin Netanyahou se dit prêt à payer un tel prix même s’il reste conscient que son opinion publique doit être ménagée. D’ailleurs, Israël affirme désormais qu’il refuse tout accord si le Hamas refuse que les prisonniers condamnés à des peines lourdes soient exilés à l’étranger. Pour le Mouvement de la résistance islamique, cette possibilité entacherait la victoire que représenterait la libération de plusieurs centaines de Palestiniens contre un seul soldat israélien. Le mouvement islamiste campe donc sur ses positions, persuadé qu’il arrivera à faire plier le gouvernement israélien et attendant sûrement un moment favorable où il pourra tirer tous les bénéfices politiques de cette libération.


Olivier Danino est l’auteur de l’ouvrage :

Le Hamas et l’Edification de l’Etat Palestinien, aux Editions Karthala.

Pour le commander :

http://www.karthala.com/rubrique/detail_produit.php?id_oeuvre=2110