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De la guerre asymétrique aux affrontements hybrides

mardi 4 avril 2017, par François Géré

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« la stratégie indirecte est l’art de savoir exploiter au mieux la marge étroite de liberté d’action des forces militaires échappant à la dissuasion par les armes atomiques afin d’y remporter des succès décisifs, malgré la limitation parfois extrême des moyens militaires qui peuvent y être employés. »
Général André Beaufre, 1961.

Toujours [1] on a cherché des comparaisons pertinentes pour mieux approcher et mieux faire comprendre la guerre : les jeux (échecs, gô, poker…) le commerce, la chasse, certains sports (la boxe, le judo, l’escrime). Vainement. Car la guerre constitue un objet absolument unique. Tout au plus et avec difficulté peut-on comparer les guerres entre elles.

S’il est concevable que la guerre contribue à modifier la nature des Etats il est certain que la transformation politique des Etats fait évoluer les formes de la guerre. L’altération croissante du système politique mondial engendre un phénomène qui tend à se généraliser qui portera, pour le moment le nom d’affrontement hybride.

Pour valider cette notion ou pour en récuser la pertinence, recherchons son contenu. Voyons s’il s’agit d’un effet de langage à la mode, récemment inspiré par l’industrie automobile, ou si, véritablement, nous nous trouvons en présence d’une qualité particulière d’affrontement inaugurant une manœuvre politico-stratégique originale de gestion de conflit.

Hubris, en grec ancien, désigne l’excès, la monstruosité, accouplement contre-nature le mi-homme mi-bête, le centaure un raté de la nature, une double insulte à l’harmonie et à la mesure ;

Dans la réalité des conflits actuels, l’affrontement hybride couvrirait un domaine de ni paix-ni guerre, proche de la guerre froide sans en revêtir la dimension, le semi conventionnel. Très organisé sous les allures de la confusion l’affrontement hybride se développe en utilisant le Dématriculé, l’Irrepérable, l’Innomable. Ce serait en somme un conflit intercalaire entre la crise et la guerre entre supra-crise et infra-guerre. D’où l’importance des trêves, cessez-le-feu et autres pauses, toujours hautement clamées mais jamais vraiment respectées tant que les acteurs ne sont pas parvenus à obtenir un gain conforme à un but inavoué.

Cherchons en préalable à déterminer dans quel cadre placer cette nouvelle forme de recours à la violence organisée.

I - Diagnostic de l’environnement des affrontements hybrides au regard de l’évolution récente des géosystèmes conflictuels existants

De nouvelles entités idéologiques, animées par de nouveaux mobiles exigent de nouveaux espaces politiques dans un contexte de mondialisation et d’intensification des flux humains et marchands, des biens matériels et immatériels qui, tels les flux financiers, transpercent les frontières à grande vitesse.

Pour comprendre la nature de l’affrontement hybride nous devons reconnaître qu’il sert un but politique motivé par une contestation radicale des frontières, des ordres établis au début du XXème siècle après le démembrement de l’empire ottoman d’Orient puis, aux lendemains de la seconde Guerre Mondiale et de la décolonisation, notamment en Afrique.

L’affrontement hybride suit et prolonge ce mouvement. Les formes de la guerre s’adaptent à la mutation des mobiles des acteurs et des forces politiques.

La nouvelle forme de guerre correspond sinon à l’effondrement du moins au dépérissement de la suprématie de l’Etat-Nation sous la pression de diverses formes de séparatismes, en Europe, en Afrique et au Moyen Orient.

Ces séparatismes frappent les perceptions en raison de leur concordance dans le temps. Cependant les formes et les modalités d’actions sont très hétérogènes et non coordonnées. Le géosystème européen demeure isolé au regard du géosystème asiatique. Le sous-système conflictuel proche oriental constitue une zone d’interférence et -ce qui est nouveau- susceptible de déborder sur les grands géosystèmes conflictuels, notamment en Afrique, créant ainsi des interrelations fort embarrassante pour la pertinence de raisonnements géopolitiques manichéens tel que le rebalancing ou « pivot ».
Certaines de ces contestations sont pacifiques (en Europe occidentale), d’autres violentes (au Moyen Orient, en Afrique) ; d’autres encore présentent un caractère mixte hautement complexe (dans les mers de Chine et en Ukraine). C’est principalement sur la situation de ce dernier pays que nous allons fonder notre analyse de l’affrontement hybride.

En ayant fait le choix, déjà ancien, de la dérèglementation, de la liberté des flux (la négociation dite TAFTA en est l’exemple le plus immédiat) les Etats-Unis ont fortement contribué à cette évolution dont ils ressentent parfois durement les chocs en retour.

Cependant ils disposent encore d’une capacité à récupérer d’une période difficile de leur histoire (2001-2016). Il leur est même permis d’espérer retrouver une nouvelle forme de suprématie conforme à leur puissance technologique, à l’attractivité d’une immigration soigneusement sélectionnée et à leur esprit pionnier dans les domaines immatériels comme le Cyber.

Les Etats-Nations européens, eux, sont clairement en voie de déclin durable, de dépérissement de la puissance pour des raisons structurelles (par exemple la démographie) bien identifiées et malheureusement inéluctables. Ceci explique cet état de neurasthénie stratégique qui les tient.

En raison de sa structure interne et de son « génome » originel, l’UE ne dispose pas, durablement, de la capacité à prendre le relais et à s’ériger en Troisième Puissance Mondiale. Car il y a encore assez d’Etat en Europe pour refuser le transfert des « pouvoirs régaliens » au bénéfice d’une entité supranationale. Si la capacité d’action de l’UE est forte sur des cycles longs, ses délais de réaction sont désynchronisés par rapport à l’accélération des mécanismes d’action-réaction-décision actuels. Elle ne parvient pas à imposer son rythme à une Histoire qui se fait non pas contre elle mais simplement, et c’est plus tragique encore, sans elle. Face à l’affrontement hybride, on la voit divisée les Etats membres réagissant en ordre dispersé.

Ce dessein de perturbation des ordres antérieurs vaut également pour les grandes puissances anciennes.

Pour la Russie c’est la recherche de la récupération d’une puissance partiellement perdue depuis 1990 avec la dissolution de l’Union Soviétique. C’est l’effort pour s’affirmer à nouveau sur la masse continentale eurasiatique.

Pour la Chine, puissance désormais émergée, la contestation porte sur un ordre international qui s’est établi du temps de sa faiblesse et de son isolement. Elle entend fermement, mais avec prudence, y apporter des correctifs.

L’affrontement hybride résulte d’un mélange entre différentes formes d’opérations conduites par des acteurs de nature hétérogène. Il combine des formes symétriques et asymétriques. En ce sens l’affrontement hybride ne s’oppose pas à la guerre asymétrique, il l’englobe.

II - Description des composantes de l’affrontement hybride

Nous considérons que l’affrontement hybride associe en une même manœuvre deux catégories de forces.

1. Les forces de superstructure

Elles peuvent s’énumérer selon un catalogue hétéroclite (à la Prévert) qui juxtapose :

  1. des forces de terrain en uniformes et sans uniformes ; des paramilitaires arborant les insignes de groupuscules quasi-inconnus ; des « petits hommes verts », -entendons des forces spéciales-, sans insignes et souvent encagoulées à quoi viennent s’ajouter des « volontaires spontanés, en vacances ».
  2. ailleurs, dans les espaces maritimes disputés des mers de Chine, travaillent « d’honnêtes » pécheurs, d’inoffensifs géologues-explorateurs, soutenus par « de paisibles » gardes côtes, tandis qu’à bonne distance patrouillent des navires de guerre.

A partir de cette recension non exhaustive des phénomènes les analystes ont jusqu’ici considéré l’affrontement hybride de deux manières :

Certains ont vu une combinaison « moderne » comportant la manipulation d’une sorte de « cinquième colonne » à l’intérieur du pays-cible (la « minorité nationale opprimée »), de l’infiltration de forces spéciales, d’une cyber offensive, notamment l’utilisation massive de la guerre électronique et du Cyber pour brouiller et paralyser le C2 de l’armée ukrainienne en Crimée. A quoi s’ajoute une manoeuvre de propagande comportant une importante désinformation sur internet et dans les réseaux sociaux.

D’autres considèrent que ces moyens, effectivement utilisés et indispensables, ne tirent leur pleine efficacité que de l’appui de la lourde menace que fait peser la présence de forces conventionnelles massées à la frontière ou naviguant à quelques nœuds de distance. Les manœuvres de ces forces terrestres, navales et aériennes visent un but d’intimidation, en laissant planer une incertitude quant à leur utilisation et à une possible escalade dans l’intensité de l’affrontement.

Elles servent aussi de réserve pour approvisionner en moyens de toutes sortes les combattants de l’autre côté de frontières poreuses, mal délimitées. Ce soutien est parfois affublé de l’appellation « d’aide humanitaire ».

Ces différents moyens d’action sont engagés parfois simultanément, parfois successivement, mais certainement pas pêle-mêle car ils obéissent à une stratégie que perturbe parfois la violence des combats locaux. Il est possible de distinguer une coordination et une graduation calculée des moyens mis en œuvre.

La seconde composante comprend :

2. Les forces d’infrastructure

L’essentiel repose sur le traditionnel nerf de la guerre : l’argent.

Chacun des acteurs, en fonction des ressources dont il dispose, utilise les armes économiques, financières, et commerciales, soit dans un cadre légal, soit aux marges d’un jeu de spéculation politiquement orientée.

L’Union européenne, à un niveau modéré et plus gravement les Etats-Unis ont mis en œuvre une stratégie de sanctions financières et bancaires, fuite des capitaux et baisse des Investissements directs.

La baisse du prix des hydrocarbures provoque une chute spectaculaire du rouble, une forte perturbation de l’économie russe. Le phénomène, pour autant qu’il soit durable affecte les mono producteurs mondiaux s’en trouvent affectés tandis que l’économie mondiale en ressent les effets.

Par mesure de rétorsion symétrique, la Russie fait pression par des menaces de sanctions économiques dans le domaine énergétique en évoquant de limiter ses livraisons de gaz à l’Ukraine et par conséquent vers l’Europe. Mais aussi en reconsidérant la liste des clients potentiels susceptibles de bénéficier d’un accès favorable pour ses futures commandes tant militaires que civiles.

Le projet South Stream qui devait approvisionner l’Europe en gaz naturel via la Mer Noire en débouchant sur la Bulgarie et l’Autriche aura constitué un moyen de pression de 40 milliards de dollars comportant des implications stratégiques de long terme, par-delà l’affrontement hybride d’Ukraine. Car, début décembre 2014, le président Poutine prend la décision d’abandonner South Stream. Il lui substitue une nouvelle ligne d’approvisionnement en faveur de la Turquie.

Ainsi par le biais de ces manœuvres de dimension planétaire, développées sur le long terme, l’affrontement hybride est susceptible d’avoir des répercussions aussi importantes qu’inattendues au regard de ce qui, au départ, aurait pu paraître comme un enjeu mineur.

III - Catégories de l’affrontement hybride

D’une manière générale, relevons l’importance croissante du signe, du langage, du discours et de la communication. L’ensemble s’organise en trois catégories d’actions :

  1. La gesticulation 
  2. La dissimulation
  3. La désinformation

1. Gesticulation des forces conventionnelles et nucléaires

La gesticulation des forces et la parade de la violence actualisable consiste à suggérer ce dont on serait capable si…. on décidait de mettre en œuvre les forces ainsi exhibées ostensiblement. C’est un instrument de communication par les faits, non par le discours. Cette démonstration ouverte du potentiel de nuisance qui peut inclure une part de déception.

Les exercices des forces conventionnelles à proximité des frontières comportent des manœuvres terrestres. Peuvent s’y ajouter les intrusions dans les espaces aériens, l’approche périlleuse des avions civils (au Danemark et en Suède) par des appareils militaires autant de pratiques de repérage et de test des radars de défense anti aérienne qui étaient courantes durant la guerre froide. L’intrusion temporaire dans les eaux territoriales complète cette liste. Les zones « limites », juridiquement fragiles, tels que les corridors et autres couloirs constituent des espaces favorables pour l’affrontement hybride, « no fly zones » et autres zones protégées « safe heavens », « no man’s land », DMZ).

La Chine s’est essayée à ce jeu en prétendant imposer une zone de reconnaissance d’identité aérienne durant la phase aigüe de son conflit avec le Japon.

Par ailleurs on a vu se développer le jeu avec le seuil nucléaire. La Russie « gesticule » avec les forces nucléaires comme dans le « bon vieux temps ». Les essais de missiles d’un arsenal stratégique en pleine modernisation se sont multipliés comme autant de rappel du statut de super puissance atomique.

Cependant, en arrière-fond, on constate la violation par la Russie de tous les accords de maîtrise des armements signés depuis 1988 : FCE, FNI, START (les plafonds ont été crevés, de part et d’autre d’ailleurs). L’affrontement hybride ukrainien permet à la Russie de prendre en otage les négociations d’arms control auxquelles l’administration Obama veut encore croire.

A cela s’ajoutent les déclarations sur la localisation des armes et des différentes catégories de vecteurs. Possible installation d’armes nucléaires en Crimée. Mais de quelle nature avec quels vecteurs et pour quoi faire ? L’Iskander, missile moderne de courte-moyenne portée, a été déployé à Kaliningrad. Pourrait-il l’être en Crimée ?

Là encore, point de position stratégique nette mais plutôt un flot de déclarations ambiguës, laissant place à l’incertitude quant aux véritables intentions de la Russie. Début décembre, M. Lavrov affirme une position de principe : la Russie a le droit de placer des armes nucléaires sur n’importe quelle portion de son territoire. Déclaration aussitôt nuancée par le commandant en chef des forces nucléaires russes le général Serguei Karagayev pour qui il n’est pas indispensable de stationner en Crimée de telles armes. On souffle donc le chaud et le froid, autre caractéristique de l’affrontement hybride.

Finalement la gesticulation peut facilement intégrer une manœuvre de déception en faisant croire à la présence de moyens supérieurs à ceux réellement déployés. Le recours à des leurres pour donnera à penser que l’on dispose d’une capacité supérieure à ce qu’elle est en réalité.

Cependant, la Russie se garde bien de faire monter le conflit jusqu’au seuil nucléaire. Une sorte de piqûre de rappel semble suffire. De même, la manœuvre des forces classiques reste limitée de manière à ne pas provoquer une riposte symétrique de l’OTAN, comportant un risque d’escalade qui rapprocherait du seuil nucléaire.

2. La Dissimulation

Elle commence par le refus (de part et d’autre) de qualifier la dimension du conflit. L’affrontement hybride se présente comme une guerre inavouée et inavouable.

Taire son nom, dissimuler son identité, effacer ses traces d’origine sont les principes dominants qui prévalent sur le sentier de la guerre hybride.

Cette « crise militaire » d’Ukraine à laquelle les principales puissances s’accordent par défaut à ne donner ni le nom de guerre civile avec ingérence étrangère, ni le nom de guerre tout court a fait quand même fait 4000 morts civils et militaires, depuis avril 2014 soit environ 650 par mois. Après la reprise de Sloviansk par l’armée ukrainienne, la bataille de Donetsk bat son plein courant novembre-décembre 2014. Plus de 1000 morts sont venus s’ajouter au bilan en dépit de l’accord de cessez-le-feu de Minsk de juillet 2014.

L’Innommable, anonymat vaut anomie. Celui qui n’a pas de nom s’exclut de toute loi ; à ses risques et périls puisqu’il se fait hors la loi.

A la langue de bois vient s’ajouter la langue fourchue. On fait le contraire de ce que l’on déclare ou bien l’on déclare le contraire de ce que l’on fait. Le déni de réalité est systématiquement érigé en instrument diplomatique. Venant de Russie, des canons de 125 mm traversent-ils la frontière ? Moscou nie purement et simplement. Les photos prises par les observateurs de l’OSCE, eux-mêmes constamment manipulés à leur corps défendant, sont rejetées comme autant d’erreurs et de trucages. Ici intervient déjà une désinformation active, celle qui enveloppe la réalité d’un voile de soupçon. La Dé-matriculation (des insignes, des plaques minéralogiques).
Dissimuler son Identité, effacer tout signe d’appartenance.

La question des uniformes et des insignes, matricule  : c’est un élément traditionnel de symétrie (parmi d’autres) d’armée régulière à armée régulière. Dans l’affrontement hybride tout repérage est brouillé, masqué, falsifié de manière à ne plus s’y reconnaître.

La dissimulation sous couvert de l’action « humanitaire ». Dissimulation aussi des pertes, celles des militaires russes dont les corps sont évacués subrepticement.

3. La Désinformation

Cette situation trouble résultant de la gesticulation et de la dissimulation forme le terreau idéal pour le développement exceptionnel de la désinformation.

Elle est également favorisée par la disponibilité des techniques nouvelles : la disponibilité du cyberespace et la vitesse de communication par les réseaux sociaux. (Ceci devrait mettre fin à l’illusion soigneusement entretenue par certaines sociétés selon laquelle le Cyber et les réseaux sociaux servaient la conquête démocratique) Dans l’affrontement hybride, un des buts est de gagner la lutte pour l’influence sur les esprits et la domination sur le champ de bataille des représentations.

La quantité de messages échangés constitue un phénomène nouveau. Rarement autant qu’en Ukraine on aura vu le déploiement de la désinformation sous toutes ses formes et par tous les moyens, allant du plus grossier au plus subtil.

Les medias ordinaires comme les télévisions russes, contrôlées en quasi-totalité par le gouvernement, ont mobilisé l’opinion. Elles ont relayé les rumeurs, donné « évidence » à la désinformation. Recourant au vieux principe « c’est vrai puisque la télévision vous le dit ».

On constate que, comme dans l’ancienne Union Soviétique, la désinformation a pris pour cible principale la population russe elle-même.

L’asymétrie au regard des médias occidentaux laisse perplexe. Passés les moments spectaculaires l’Ukraine a cessé de paraître sur les écrans de télévision. Toute crise qui dure cesse d’intéresser.

Rumeurs grossières fondées sur de faux témoignages, évidemment déformées et amplifiées par les réseaux sociaux. Par exemple la crucifixion de jeunes enfants ukrainiens russes par l’armée ukrainienne.

Présentation télévisée des convois « humanitaires » bloqués par l’armée de Kiev.

Le déni de réalité fait partie de la désinformation.

Le procédé consiste à donner à une même image un sens différent en fonction du commentaire « off » qui en est fait.

Plus c’est énorme et invérifiable, plus cela renforce l’animosité, l’angoisse, la haine.

Faux et usage de faux documents (ceci renvoie à l’identité) supposés constituer des preuves.

Théories du complot et manipulation systématique de l’histoire. L’OTAN sous tutelle américaine poursuit sa stratégie expansionniste agressive afin de menacer directement les frontières de la Russie. Ce thème est décliné à la fois par une propagande ouverte et par des campagnes destinées à enraciner l’adhésion à la propagande.

L’UE soumise à l’influence de la ploutocratie, souvent qualifiée de « lobby juif de Wall Street » cherche à absorber l’Ukraine pour disposer de ses matières premières, détruire sa production agricole, imposer ses prix et ruiner la population.

Des milices nazies, nouvelle armée Vlassov, financée et armée par la CIA, inspirée par l’idéologie de Simon Petlioura fabriqué comme antisémite notoire par l’OGUEPEOU, ont fomenté un coup d’Etat contre le président légal Yanoukovitch.

Plus généralement des relectures truquées de l’histoire.

L’antisémitisme constitue un thème important, facilement contradictoire, manipulé par les deux adversaires.

Les Russes s’apprêtent à déporter à nouveau les Tatars de Crimée.

Les citoyens ukrainiens de langue russe font l’objet d’une discrimination culturelle et d’une persécution administrative.

Cette désinformation, dans sa version subtile est également destinée à l’extérieur de l’espace géographique de l’affrontement. Elle vise les Etats de l’Union Européenne et parvient à ouvrir des brèches d’interrogation, de doute. Non sans succès puisqu’en France, en Allemagne, en Italie on constate le développement d’opinions justificatives de l’action de la Russie dans de nombreux milieux : extrême gauche, extrême droite, pacifistes….

Comme à l’ordinaire rétablir la vérité c’est-à-dire la réalité des faits relève de l’impossible ou n’intervient que trop tard après le dommage causé.

Conclusions

A quel niveau de violence politique organisée situer l’affrontement hybride ?

Ainsi donc l’affrontement hybride correspond à un état de crise exacerbé (on pourrait parler d’infra-guerre) où l’usage de la force s’actualise tout en respectant des seuils de violence. Les acteurs mineurs (de faible puissance mais de forte agressivité) ne sauraient franchir ces seuils sans encourir la désapprobation et risquer l’abandon des acteurs majeurs qui les soutiennent.
L’affrontement hybride est soumis à limitation en raison de l’existence d’un double seuil :

  • nucléaire (sauf si l’un des camps ne dispose pas d’armes nucléaires) et
  • conventionnel.

En raison de cette double limitation l’Affrontement Hybride constitue une combinaison de deux manœuvres voisines : une de contournement de la dissuasion nucléaire et l’autre développant une stratégie indirecte pour éviter tout choc frontal de grande dimension.

Le cas de l’Ukraine fait donc apparaître au sein de l’affrontement hybride la juxtaposition de formes symétriques et asymétriques.

Il y a asymétrie stratégique puisque la Russie utilise une stratégie hybride à laquelle les Occidentaux répondent par des sanctions économiques et financières plus ou moins bien coordonnées.

Il y a symétrie lorsque les Etats-Unis décident l’envoi en Pologne de modestes renforts symboliques d’une centaine de Marines avec leurs insignes ostensiblement apparents. Tout comme la France qui mande ses Rafale en Pologne. Contingents de petite dimension certes, mais politiquement symboliques au regard des angoisses des voisins de la Russie.
Il y a symétrie lorsque l’OTAN organise des manœuvres de plus grande dimension (Iron Sword). L’OTAN n’hésite plus à contrer les pénétrations aériennes russes.

Reste à poser une dernière question –qui exigera des études spécifiques- quelle stratégie de riposte contre l’affrontement hybride ?

Très schématiquement, deux voies apparaissent :

  • Riposter de manière symétrique en recourant aux mêmes moyens et aux mêmes méthodes. Pour les Etats démocratiques de l’Alliance cela peut constituer un piège, semblable à l’usage sans contrôle de « freedom fighters » dans les années 1970-80.
  • Riposter en mode dissymétrique par
  • le renforcement des règles de la guerre (jus in bello) ;
  • la mise en place de procédures de « démasquage » des activités occultes ;
  • la pénalisation internationale de ces activités.

Cela suppose des mesures militaires et juridiques très précises, soigneusement adaptées qui restent à définir.

Photo : Pro-Russian insurgents occupying the Sloviansk city administration building, 14 April 2014, Yevgen Nasadyuk, CC.

Notes

[1L’expression semble avoir été utilisée pour la première fois par deux officiers des US Marines, Frank Hoffman et James N. Mattis (aujourd’hui secrétaire d’Etat à la défense des Etats-Unis) dans l’article ”Future Warfare : The Rise of Hybrid Wars”, Proceedings, novembre 2005, vol 131, n°11.