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10 ans après le retrait israélien du Sud-Liban, quel bilan stratégique et politique ?

vendredi 25 juin 2010, par Pierre Berthelot

Il y a 10 ans, entre le 23 et le 24 mai 2000, Israël se retirait après vingt deux ans de présence du Sud-Liban avec ses alliés de l’Armée du Liban-Sud (ALS), une milice multiconfessionnelle de plusieurs milliers d’hommes financée, armée et entraînée par l’Etat hébreu, bien que dirigée depuis sa fondation en 1976, juste avant la première intervention israélienne au pays du Cèdre, par des chrétiens (Saad Haddad jusqu’en 1984, puis Antoine Lahad). La présence de Tsahal au-delà du fleuve Litani qui marque une sorte de frontière naturelle, n’aura véritablement duré que trois ans, de 1982 à 1985, époque de l’ « Opération paix en Galilée ». Cette offensive visait à définitivement éliminer l’OLP du Liban, à la fois pour faire cesser la menace qu’elle représentait à la frontière septentrionale d’Israël, mais aussi pour affaiblir durablement Yasser Arafat. La centrale palestinienne subit un sérieux revers. La pénétration en profondeur de l’armée israélienne fut favorisée par l’exaspération de nombreux Libanais, au-delà des seuls chrétiens, vis-à-vis d’hôtes devenus encombrants. Pourtant elle se solda pour Israël par un revers moral, en raison du massacre des camps palestiniens de Sabra et Chatila. Une commission d’enquête israélienne établit que Tsahal et Sharon, alors ministre de la défense, avaient une responsabilité indirecte dans ce qui s’était passé. Cet affrontement favorisa l’émergence d’une radicalité chiite soutenue par l’Iran, qui allait donner naissance au Hezbollah, formation beaucoup plus redoutable que ne le fut l’OLP pour Israël.

Lorsque Ehud Barak, alors chef du gouvernement depuis un an, décide d’évacuer le Sud-Liban, il s’agit à la fois de respecter une promesse électorale, mais aussi de mettre fin aux pertes que subissent tant Tsahal que l’ALS (affaiblie par des désertions et des trahisons) dans le nord d’Israël, tant d’un point de vue militaire que civil. Le renforcement continu du Hezbollah rendait ainsi de plus en plus obsolète l’argument selon lequel le Sud-Liban serait une ceinture de sécurité empêchant ou limitant les attaques contre l’Etat hébreu. Cet argument avait déjà été invoqué au début de la présence israélienne dans cette zone en 1978, suite à « l’Opération Litani ». La formation chiite avait depuis longtemps laissé entendre que le retrait limiterait considérablement les attaques contre le territoire israélien, voire les aboliraient. De plus, Barak, ayant pris acte de l’échec des négociations avec la Syrie sur une éventuelle restitution du Golan occupé contre un accord de paix global, a décidé d’ôter une monnaie d’échange entre les mains de Damas, affaiblissant du même coup l’influence syrienne sur la région. Enfin, il existe à l’époque un quasi consensus libanais (y compris dans le camp souverainiste qui souhaite le départ syrien) sur la légitimité du Hezbollah à incarner « la résistance » face à l’Etat juif pour libérer le pays de cette présence étrangère. C’est pourquoi la formation chiite fut la seule autorisée à conserver ses armes à la fin de la guerre civile en 1990 suite aux accords de Taëf. Dans ces conditions Ehud Barak conclut que le retrait de Tsahal pourrait affaiblir politiquement « le parti de Dieu » qui perdrait alors de son aura. Parallèlement, cela favoriserait les pressions internationales pour obtenir la neutralisation du Hezbollah, sa lutte étant désormais sans objet.

Quel bilan tirer de cette décennie ? Globalement, la sécurité tant des civils Israéliens que de ses soldats a été mieux assurée. L’objectif initial visant à diminuer les pertes a été plutôt un succès. Cette avancée positive a été occultée par les violents affrontements de l’été 2006 entre le Hezbollah et Israël. Bien qu’il n’y ait pas eu de vainqueur décisif. Cette incertitude a été considérée, par elle-même, comme un revers pour l’Etat hébreu. La « guerre de 33 jours » est devenue un archétype de conflit asymétrique de hausse intensité sur une courte période. De même que l’intervention israélienne de 1982-1985 est souvent associée à Sabra et Chatila, de ces dix années on n’aura retenu que juillet 2006, oubliant que, depuis, le front est redevenu provisoirement calme, grâce à la présence d’une FINUL renforcée.

Les événements de l’été 2006 ont eu également des conséquences sur la vie politique israélienne. Désormais les retraits unilatéraux sont devenus plus difficiles. Car ils ont été largement interprétés comme une fâcheuse contribution au renforcement des positions des adversaires. A l’inverse, en n’éloignant pas véritablement les menaces sur Israël (comme l’a montré aussi l’évacuation de Gaza en 2005) les retraits n’ont pas diminué l’insécurité, bien au contraire. M. Netanyahou a ainsi critiqué tant Sharon (et ses héritiers) que Barak, et même si on peut ne pas partager les positions politiques du chef du Likoud il faut bien reconnaître le mérite d’une cohérence. A un retrait doit correspondre un accord en bonne et due forme assorti d’un maximum de garanties de sécurité. Ce retrait contesté aura également contribué à la « droitisation » de la classe politique israélienne. Malgré la tentative récente de création d’un pôle centriste (Kadima), toute concession est de plus en plus assimilée à de la faiblesse et non à de la sagesse de la part l’opinion publique, ce qui explique qu’aujourd’hui, par exemple, celle-ci soit plus hostile à un retrait du Golan qu’il y a dix ans.
Au Sud-Liban également la situation politique a évolué, rendant improbable la reconstitution d’une force locale pro-israélienne, notamment parce que les échos reçus au Liban quant au sort réservé aux quelques milliers de supplétifs de l’ALS et à leurs familles restées en Israël ne sont guères élogieux, ces derniers vivant dans une situation de relative précarité, mais surtout car les populations qui auraient pu leur être favorables ont profondément modifié leur positionnement politique (avec notamment l’alliance nouée entre le parti du général Michel Aoun, bien implanté dans cette région, et Hassan Nasrallah). Le Hezbollah a su en outre se montrer magnanime. L’épuration massive tant redoutée à l’époque n’a pas eu lieu. Cette attitude a permis à la formation chiite de redorer son blason tant auprès de ses coreligionnaires que des autres communautés qui craignaient, à l’occasion des représailles, l’établissement d’une hégémonie absolue. Ce crédit sera fort utile quand il s’agira de nouer des alliances extra-chiites par la suite. Cela ne signifie pas pour autant que les « espions » libanais agissant pour Israël, en particulier au Sud pour des raisons tant idéologiques que matérielles, ne soient pas inactifs, bien au contraire, comme cela a été révélé, en particulier en 2009 avec le démantèlement d’un important réseau.

Le retrait n’a été qu’incomplet, puisque la zone dite des « fermes de Chebaa », n’a pas été évacuée en 2000, même si cette possibilité est parfois évoquée, dans la mesure où son statut juridique est flou (syrienne ou libanaise ?). La raison principale est qu’elle constitue un formidable plateau d’observation stratégique sur le Liban, permettant en outre de contrôler une partie des sources du Jourdain qui s’écoule vers Israël. Ce statu quo sert au Hezbollah de justification au maintien de ses armes, au renforcement de son arsenal. Il légitime politiquement la poursuite de la lutte contre l’Etat hébreu jusqu’à la libération totale du territoire libanais.

Même s’il a réduit les pertes israéliennes, y compris en tenant compte de l’épisode de 2006, le retrait n’a donc rien réglé sur le fond. A tout moment une nouvelle conflagration est possible. Car Israël estime avoir perdu une partie de sa prééminence stratégique et, avec elle, la crédibilité de son traditionnel pouvoir de dissuasion qu’il faudra à terme restaurer. De plus les enjeux internationaux sont susceptibles à tout moment d’influencer le sort du Liban, éternelle caisse de résonance de tensions et d’enjeux qui le dépasse faisant de son petit territoire le terrain d’expérimentation favori de puissances qui ne sont pas encore parvenues à trouver la paix.