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Décembre 1979 : un tournant décisif pour une année charnière au Moyen-Orient ?

vendredi 8 janvier 2010, par Pierre Berthelot

Il y a trente ans presque jour pour jour, entre le 24 et le 27 décembre 1979, l’URSS envahissait l’Afghanistan pour soutenir le régime communiste frère en place depuis peu, alors fortement contesté et aussi déchiré par des luttes intestines . 1979 se termine ainsi par un véritable coup de tonnerre, après avoir débuté par un tremblement de terre politique, la chute du régime impérial iranien et l’accession au pouvoir de l’Ayatollah Khomeiny courant février. Les voisins afghan et perse, rivaux, car basés sur des idéologies diamétralement opposées n’en sont pas moins fortement hostiles aux Américains qui craignent alors de voir leurs positions sérieusement entamées dans la zone du « Grand Moyen-Orient ».

Entre ces deux dates, d’autres évènements d’importance jalonnent l’année 1979 au Moyen-Orient : le traité de paix israélo-égyptien, signé en mars 1979 à Washington, suite aux accords de Camp David, négociés un an plus tôt sous parrainage américain, et l’attaque de la grande mosquée de La Mecque par des opposants au régime saoudien, au cours du mois de novembre.

Lorsque l’on évoque l’histoire du Proche-Orient et du Moyen-Orient, les dates de références sont plutôt 1948 (création de l’Etat hébreu et première guerre victorieuse pour ce dernier contre les pays arabes) 1956 (seconde guerre israélo-arabe, et l’effacement du duo franco-britannique lors de la crise de Suez), 1967 (troisième guerre israélo-arabe, marquée à la fois par triomphe militaire de Tel-Aviv et le début de la colonisation), 1973 (quatrième guerre israélo-arabe, redressement précaire de l’alliance égypto-syrienne et premier choc pétrolier) et plus récemment 2001 (attaque terroriste contre les Etats-Unis, réplique américaine en Afghanistan la même année, et invasion de l’Irak, un an et demi après).

En revanche, l’année 1979, outre le fait qu’elle ne soit pas systématiquement retenue comme l’un des moments phares dans l’évolution de la région, a une particularité que n’a aucune autre des dates clés précédemment évoquées. En effet, si elle marque un tournant, qui pourra apparaitre comme profondément déstabilisateur pour de nombreux Etats, avec l’émergence d’une radicalité islamique, cette année charnière restera surtout celle d’une occasion manquée avec la signature du traité de paix israélo-égyptien, suite aux accords de Camp David. En effet, ces derniers comportaient initialement deux volets : d’abord l’établissement de relations non conflictuelles entre l’Egypte et Israël, qui en contrepartie s’engageait à rendre le Sinaï (qui ne pouvait être récupéré par la force), puis l’évolution progressive des territoires occupé palestiniens vers une autonomie renforcée, prélude à l’indépendance (ce qui ne fut cependant jamais formellement admis par Begin). Cette concession fut arrachée de haute lutte aux Israéliens par Carter et les Egyptiens, et en particulier par le responsable de la diplomatie à l’époque, Boutros Boutros-Ghali comme il le rappelle dans un ouvrage consacré à ce sujet [1]. Seulement, pour les Egyptiens, la question palestinienne n’était que secondaire, dans la mesure où ce qui comptait c’était avant tout la restitution du Sinaï, permettant ainsi de contrôler l’ensemble du canal de Suez, sans oublier l’enjeu symbolique et économique (ressources naturelles abondantes) de cette zone. Quant aux Israéliens, logiquement (puisque dirigés pour la première fois par un gouvernement majoritairement nationaliste), ils ne firent rien pour respecter ces dispositions, et profitèrent de l’affaiblissement de Carter suite à la crise des otages de l’ambassade américaine à Téhéran pour trainer des pieds.

Le volet palestinien fut donc vite oublié, y compris au niveau international, et ce n’est pas l’élection de Ronald Reagan un an plus tard qui allait contribuer à le relancer, sa proximité avec l’Etat juif étant presque aussi forte que celle d’un Georges W. Bush. On n’ose imaginer ce qui aurait pu se produire s’il avait été appliqué. Les conséquences des deux événements majeurs cités plus haut, auraient pu peut-être être limitées ou atténuées. Et en particulier cette irruption et cette diffusion du religieux en partie alimentée par les frustrations des masses arabo-musulmanes face à l’échec de leurs dirigeants à obtenir le moindre succès dans la résolution de la question palestinienne. Certes la montée de l’islamisme, chiite d’une part, et sunnite d’autre part, n’est pas un phénomène totalement nouveau en 1979 : développement des Frères musulmans, réveil des duodécimains au Liban avec Moussa Sadr. Mais jusque là, il est globalement contenu, malgré les défaites arabes, et relativement peu instrumentalisé. 1979 va être l’occasion de canaliser l’hostilité de nombreux extrémistes à l’extérieur (qui ont montré lors de l’attaque de La Mecque l’étendue de leur pouvoir de nuisance ), notamment sur le terrain afghan (avec la montée en puissance d’un djihadisme radical soutenu par les Américains avant qu’il ne se retourne contre eux avec Ben Laden), tout en favorisant une islamisation progressive des sociétés comme en Egypte, concession rendue notamment nécessaire par le fort mécontentement ressenti par une partie importante du peuple suite au traité de paix signé avec Israël (ce que Sadate paiera de sa vie), d’autant plus qu’il a consacré le renoncement à la cause palestinienne.

Si l’invasion de l’Afghanistan a contribué à accélérer le déclin d’une URSS embourbée, 1979 confirme avant tout la suprématie israélienne, pas uniquement d’un point de vue militaire (caractéristique des quatre guerres israélo-arabes), mais aussi stratégiquement, puisque tout conflit de type conventionnel est désormais improbable avec les pays arabes (la Syrie ne pouvant s’engager seule, sauf à faire alliance avec l’Irak ce qui était impossible). Quant aux régimes de la région, en particulier à dominante arabo-sunnite, ils apparaissent affaiblis par l’émergence d’une double contestation chiite d’une part et sunnite de type fondamentaliste voire djihadiste d’autre part (sans que celles-ci aient réussi jusqu’ici à les ébranler), tout ayant laissé échapper une chance unique d’avancer sur la question palestinienne, leur influence sur Washington apparaissant plus que jamais dérisoire ( seul le second choc pétrolier consécutif à la Révolution iranienne pouvant apparaitre comme une bonne nouvelle avec l’afflux des pétrodollars qu’il amena). C’est en ce sens que 1979 est probablement la plus décisive de toutes les années charnières qu’a connu la région depuis plus de soixante ans.

A nous trente ans plus tard d’en tirer les leçons !

Notes

[1Le chemin de Jérusalem, Paris, Fayard, 1997.